« La Terre est désormais notre seul et unique actionnaire », annonçait le 14 septembre dernier, le fondateur de Patagonia, expliquant qu’il avait imaginé un montage financier permettant de consacrer à la lutte en faveur de l’environnement 100% des bénéfices de Patagonia non réinvestis dans la société - soit 100 millions de dollars par an – Sa décision provoqua un tsunami dans le monde de la finance. Et pas seulement dans l’outdoor, mais, contre toute attente, dans le bâtiment ou l'assurance ! Là où certains acteurs s’interrogent eux aussi sur la question de la transmission de leur entreprise et de la préservation de leur valeur. Réunis dans la communauté « De facto », une vingtaine de ces dirigeants de fondations actionnaires en France, publiaient donc le 3 octobre une tribune dans Le Monde exprimant leur vif intérêt pour la démarche engagée par Yvon Chouinard. Une résonnance inattendue, et passionnante.
Qui sont ces « fondations actionnaires françaises » qui applaudissent haut et fort Patagonia ?
« Nous sommes une vingtaine d’entrepreneurs, de tous secteurs et de toutes tailles d’entreprises confondus, à avoir déjà fait le choix de transmettre volontairement une partie significative, voire la totalité des parts de nos entreprises, à une « fondation actionnaire » créée à cet effet », apprend-on dans la tribune publiée dans le quotidien Le Monde le 3 octobre dernier. Pour les fédérer, Prophil - Entreprise à mission, de recherche et de conseil, dédiée à la contribution des entreprises au bien commun - a créé une communauté : « De Facto », dynamique européenne en faveur des fondations actionnaires qui réunit des dirigeants qui transmettent tout ou partie de leur entreprise à une fondation actionnaire, quel qu’en soit le statut.
Parmi eux, des poids lourds, tels que La Compagnie des équipements techniques et industriels pour l'habitat (Cetih), première société à mission française détenue principalement par une fondation actionnaire. Yann Rolland, qui l’a développée pendant vingt-cinq ans, vient de se déposséder, en accord avec sa famille, d'une part significative de son capital en le donnant à un fonds de dotation qui devient le premier actionnaire de l'entreprise, aux côtés des salariés et du management, et de fonds d'investissement à impact. Mais aussi des start ups plus modestes, telles que Lamazuna, marque de produits « zéro déchet » pour la maison, bio, vegan et fabriqués en France créée par Laëtitia Van de Walle. Sans parler de Mediapart, représentée par Marie-Hélène Smiéjan Wanneroy, directrice générale et cofondatrice de l’entreprise de presse. Ou de Vitamine T, leader de l’inclusion en France qui, depuis ses débuts, en 1978, a accompagné vers l’emploi près de 100.000 hommes et femmes. Point d’acteur de l’industrie outdoor parmi eux mais, sans surprise, on découvre aussi Léa Nature, entreprise spécialisée dans les produits biologiques et naturels, représentée par Charles Kloboukoff, également Président du Club 1% pour la planète France. Un précurseur qui fin septembre déjà, se réjouissait de l’initiative du patron de Patagonia dans un post sur Linkedin
(…) C’est merveilleux que nous nous retrouvions sur la même idée du don de nos entreprises, Patagonia et Compagnie LÉA NATURE, à une organisation philanthropique !Sécuriser l’esprit initial de notre mission, nos engagements, notre ancrage territorial et notre pérennité, en confiant progressivement le contrôle majoritaire à une organisation philanthropique, FICUS Fondaction, est devenu au fil du temps une évidence pour la famille. J’ai découvert dans la vie que toute richesse ne vaut que si elle est partagée. Nous sommes entrés en 2007 au mouvement 1% for the Planet créé par Yvon Chouinard, un homme très humble et très inspirant, ça nous rend encore plus fiers d’en faire partie et encourageant de faire les mêmes choix philanthropiques !
Pourquoi ces entreprises françaises s’intéressent-elles au montage d’Yvon Chouinard ?
Parce que, expliquent-elles dans leur tribune « A l’heure où Yvon Chouinard, président fondateur de Patagonia, annonce céder gratuitement son entreprise « à la planète Terre », le modèle des fondations actionnaires, que la communauté De facto, qui fédère les entrepreneurs français, pionniers du modèle des fondations actionnaires porte, est une réponse à la française au défi de la transmission des entreprises et de la contribution au bien commun. Qu’attend-on pour le faire connaître et l’adopter ? », s’interrogent ces pionniers, encore trop peu nombreux en France.
« Jamais dans les discours publics les termes de sobriété, de renoncement, de réindustrialisation, de souveraineté économique, d’emploi, de territoire, de solidarité, n’ont été aussi présents. Nous, entrepreneurs membres de la communauté De facto (dynamique européenne en faveur des fondations actionnaires), avons décidé de relever ces défis. »
En France aussi, la réflexion avance donc et comme par hasard elle est portée par les mêmes valeurs que chez Patagonia.
Quels sont leurs buts ?
En se dépossédant de tout ou partie de leur entreprise, ces sociétés font un choix « radical, politique et engagé », expliquent-elles. « Nous pensons que l’entreprise est un collectif, un bien commun qui nous dépasse, et qui ne peut se résumer à un capital financier privé, dont nous aurions la jouissance exclusive ni la liberté de disposer. Nous souhaitons protéger et développer l’entreprise, être fidèle à ses valeurs fondatrices, maintenir l’emploi et renforcer son attractivité sur le territoire national.
Nous sommes aussi déterminés à prendre part à la transition écologique et solidaire, si urgente, en soutenant des projets d’intérêt général financés, notamment par les dividendes perçus par ladite fondation. Bien plus dotées que les fondations « classiques », nos fondations actionnaires peuvent apporter demain des relais puissants de contribution au bien commun.
Pérennes par nature, puisqu’une fondation ne peut être ni vendue ni achetée, elles incarnent un actionnariat stable et de long terme, pleinement compatibles avec l’actionnariat salarié et/ou d’autres investisseurs capables d’accompagner la prospérité de nos entreprises. Face à un capitalisme trop financiarisé qui s’essouffle, nous proposons, avec la fondation actionnaire, un modèle alternatif qui permet un nouveau partage de la valeur. »
Un discours totalement en phase avec l’approche de Patagonia qui, par la bouche de Charles Conn, président du conseil d’administration de Patagonia expliquait le jour de la fameuse annonce d’Yvon Chouinard que : « le système actuel du capitalisme a un coût énorme sur l’environnement. Le monde est littéralement en feu. C’est pourquoi les entreprises qui créent actuellement le prochain modèle de capitalisme grâce à un engagement profond envers un but précis attireront davantage d’investisseurs, de meilleurs employés et susciteront une plus grande fidélité de la part de leurs clients. Ainsi, si nous voulons construire un monde meilleur, ces entreprises représentent l’avenir, et cela commence avec ce qu’Yvon vient de faire ».
Reste que pour l’instant, ces pionniers français se heurtent à un constat : aucun statut juridique n’est aujourd’hui pleinement satisfaisant chez nous pour assumer et protéger la double mission économique et philanthropique d’une vraie fondation actionnaire. D’où leur fort intérêt pour le modèle imaginé par Chouinard. D’autant que depuis son annonce, qui a fait l’effet d’une bombe dans le monde des affaires, certains pourraient bien reconsidérer ces d’entreprises encore trop peu nombreuses en France, alors qu’ailleurs en Europe, elles sont très présentes, et très crédibles.
Oui, mais est-ce que ça marche ?
« En France on ne compte aujourd'hui qu’une vingtaine de fondations ou structures assimilées actionnaires d'entreprises, pionnières du modèle (Pierre Fabre, La Montagne, Avril…) et plusieurs entreprises de la filière bio, dont la majorité se sont fédérés dans la communauté De Facto, pilotée par Prophil. » explique Virginie Seghers, Présidente de cette société conseil.
« Leurs fondateurs ont fait le choix de se déposséder d'une partie, souvent significative, de leur capital et de la donner, en général de manière irrévocable, à une fondation. Cette dépossession s'exerce dans le cadre du droit des successions. La fondation, qui n'appartient à personne et ne peut donc être rachetée, protège l'entreprise et exerce alors une mission philanthropique, financée surtout par les dividendes, et un rôle d'actionnaire »,
Mais « loin d'être une vue de l'esprit, ce modèle de fondation actionnaire, encore assez méconnu en France, est particulièrement répandu chez nos voisins nord européens. », poursuit-elle. « Bosch (Allemagne), Rolex (Suisse), Carlsberg ou Velux (Danemark) appartiennent à des fondations. Au Danemark, près de 68 % de la capitalisation boursière est le fait d'entreprises qui appartiennent majoritairement à des fondations : inimaginable pour notre CAC 40 ! On compte ainsi 1.300 fondations actionnaires au Danemark, plus de 1.000 en Suède et en Allemagne, plus d'une centaine en Suisse… »
Quels sont les avantages de ces structures ?
Ils sont nombreux, si l’on en croit les entreprises françaises qui se sont lancées dans l’aventure. Et on peut les résumer en six raisons principales dans le schéma ci-dessous extrait d’un document produit par Prophil, téléchargeable ici.

Mais on pourrait encore y ajouter d’autres points, comme l’expliquent Virginie Seghers, Présidente de Prophil, et Clara Houzelot, coordinatrice du pôle Recherche de Prophil dans un article publié en mai 2020 dans The Conversation. A savoir : "Assurer une croissance lente mais peu volatile. D’après les études empiriques réalisées au Danemark, mais aussi en Suède, en Allemagne, en Norvège, les entreprises possédées par des fondations ont une performance économique comparable, voire légèrement supérieure aux autres (entreprises cotées ou entreprises familiales). C’est moins vrai pour les petites entreprises que pour les grands groupes, déjà bien établis », détaillent-elles. « Dans le cas danois, les entreprises détenues par des fondations connaissent une croissance lente mais stable, avec moins de volatilité dans leurs résultats que les autres entreprises. C’est vrai pendant les crises, confirme l'étude de la période de la crise financière mondiale de 2008-2009.
Par ailleurs, sur la base d’autres données collectées au Danemark, les entreprises possédées par des fondations semblent prendre des décisions de plus long terme que les autres entreprises. Dans ces entreprises, on constate moins de renouvellement des dirigeants, plus d’investissements en recherche et développement, des bilans plus équilibrés avec moins d’endettement financier, et une durée de vie plus longue.
En effet, leur probabilité de survie est significativement supérieure quelle que soit la durée observée : 40 ans après leur date de création, 30 % des entreprises danoises détenues par une fondation sont encore en vie, contre 10 % pour les autres. Bien sûr, il faut prendre en compte un biais de sélection : ce sont plutôt des entreprises solides ayant atteint une certaine maturité qui sont cédées à des fondations par leurs propriétaires. Mais les indicateurs empiriques convergent : n’appartenant à personne et ne pouvant vendre ses actions au plus offrant, la fondation constitue un actionnaire patient, soucieux de la pérennité à long terme de l’entreprise, mais sans nuire à sa performance économique. La stabilité qu’offre ce modèle pourrait permettre aux entreprises ainsi détenues de mieux résister aux crises, et de traverser les intempéries avec davantage de résilience. »
« Les exemples de fondations actionnaires ayant démontré la résilience de leur modèle dépassent les frontières danoises. La banque suédoise Handelsbanken, contrôlée par plusieurs fondations parmi lesquelles la Fondation Oktogonen (10,3 %) est sortie indemne de la crise économique de 2008.
En Norvège également, les banques sans propriétaire (pour certaines appartenant aujourd’hui à des fondations) ont davantage résisté à la crise bancaire qui a traversé le pays de 1988-1992 que les banques commerciales.
La Fondation Bosch est aussi un exemple de résilience à travers les crises. Actionnaire à 92 %, elle permet aux dirigeants du groupe Bosch de poursuivre des objectifs de long terme, sans la pression exercée par la publication des comptes et des indicateurs de performance trimestriels. Détenu par la fondation depuis 1964, Bosch parvient ainsi à éviter les licenciements massifs lors de la crise de 2008, avant d’augmenter de 24 % son chiffre d’affaires en 2010. Sans parler évidemment de la contribution philanthropique de la fondation, qui atteint annuellement 150 millions d’euros. »
Un modèle exemplaire pour demain ?
"Les retours d’expériences internationaux sur la résilience des fondations actionnaires sont encourageants pour les quelques entrepreneurs français qui ont récemment choisi ce modèle alternatif de gouvernance, mais qui manquent encore de recul. En cette période d’intenses réflexions plus ou moins utopiques sur le monde d’après, la fondation actionnaire représente une alternative au capitalisme financier traditionnel qui gagne à être connue", concluaient en 2020 les deux auteurs. Un constat d’autant plus intéressant qu’aujourd’hui, plus d’un dirigeant de PME et d’ETI sur cinq a plus de 60 ans. Pour beaucoup d'entre eux, l’enjeu de la transmission est crucial et la fondation actionnaire pourrait peut être s'imposer, en France aussi, comme une des solutions à proposer. Une position que ne dénoncerait certainement pas un Yvon Chouinard !
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