Si vous avez déjà eu l’occasion de skier aux États-Unis ou au Canada, il y a de fortes chances que vous soyez tombé nez à nez avec l’une des œuvres de James Niehues. Cet homme de 72 ans, originaire du Colorado, a peint à la main les plans des pistes de ski de plus de 200 stations du continent nord-américain. Artiste le plus prolifique dans cet art, il dit pourtant y être arrivé par hasard.
En 1987, James Niehues vient d’emménager à Denver après avoir quitté Grand Junction (Colorado). Il a deux enfants, son emploi chez un fabricant de pièces automobiles est tombé à l’eau, il cherche du travail comme graphiste. Il contacte alors un artiste du coin, Bill Brown, qui lui confie une mission : travailler sur le plan des pistes du mont Mary Jane pour la station de Winter Park. Bill Brown est à l’époque l’unique spécialiste du genre, et après plusieurs collaborations, il finit par décider de prendre sa retraite et de transmettre le flambeau à Niehues.
Son timing était certes idéal, mais il n’explique pas tout. Niehues dévoile qu’il possède une capacité innée à percevoir une montagne dans son ensemble. Ses plans sont en effet incroyablement précis, jusqu’aux parkings, et ses tons pastels, empreints d’une certaine nostalgie, sont instantanément identifiables.
Grâce à une campagne de financement participatif sur Kickstarter qui s’est terminée le 3 janvier dernier et a très largement dépassé son objectif initial, il publiera cet été un livre parcourant trois décennies de son travail. Il nous a parlé de ce projet, des montagnes qu’il a toujours voulu dessiner, de la raison pour laquelle rien ne peut surpasser un plan de station peint à la main, et de la manière dont la technologie a facilité son travail.

Comment il travaille :
“Je commence toujours par survoler la montagne et par la prendre en photo. Aujourd’hui, je peux déjà en voir un bon bout sur Google, mais les photographies aériennes me donnent une idée de sa configuration générale, dans laquelle je peux piocher. La première étape est alors de faire une esquisse au crayon. Si la montagne est compliquée et que j’envisage plusieurs manières de l’illustrer, j’envoie différentes versions miniatures au client. Après sa validation, je me lance dans une esquisse complète, de la taille de la carte finale. Puis je projette l’image sur la surface que je vais peindre, je trace tous les détails, et je finis à l’aérographe. Je commence par le ciel puis je descends progressivement en ajoutant tous les détails.”
À propos des détails :
“C’est comme assembler un puzzle. Dès le début, je me suis efforcé de bien réussir l’arrière des montagnes. Je cherche constamment à rendre correctement les tracés vers le bas de la page. Les responsables des stations savent ce dont j’ai besoin pour travailler, mais ils veulent parfois que leur domaine paraisse plus vaste qu’il ne l’est. Mon travail, c’est de ramener tout ça à des proportions réalistes. Mes montagnes préférées ? Ce sont celles qui me donnent l’occasion de peindre des falaises, des pics accidentés, les autres montagnes dans le lointain. J’aime particulièrement les néo-zélandaises, car il n’y a pas d’arbres.”

Sur le ski :
“J’ai appris à skier en Europe quand j’étais dans l’armée. Avec quelques copains, on est partis en Suisse lors d’une permission. Je suis descendu plus vite que les autres, donc j’ai pensé que j’étais assez bon. Quand j’ai réessayé de skier, en 1969, après mon retour, j’ai fini à pied, je n’arrivais pas à faire un virage. Grâce à mon travail, je suis devenu un skieur de niveau intermédiaire. C’est important, car je comprends ce que vivent les skieurs quand ils cherchent à s’orienter sur la montagne.”
L’histoire des plans de pistes :
“Plusieurs artistes ont dessiné quelques cartes, mais seuls deux ont fait ce que je fais aujourd’hui. Dans les années 1970, c’est Hal Shelton qui a commencé aux États-Unis, un vrai pionnier. C’était le premier à peindre des plans de pistes de ski, et il travaillait à l’aérographe, un outil qui permet de créer des surfaces subtiles et des lumières d’arrière-plan. Bill Brown le faisait dans les années 1980, et j’ai pris sa suite.
À la fin des années 1990, tout le monde s’est tourné vers l’informatique, car on pensait que les ordinateurs étaient plus efficaces pour tracer des cartes ou des plans, mais nombreux sont ceux qui ont fini par revenir à mon style. Aujourd’hui, avec Internet, avoir une bonne image de marque est fondamental. Si votre montagne est belle et intéressante, vous devez bien le montrer, et les infographies ne sont tout simplement pas aussi belles. Dans ce domaine, les choses sont mieux faites quand elles ressemblent à celles d’il y a 50 ans.”

Pourquoi une anthologie :
“Au milieu des années 1990, j’ai commencé à penser que j’avais peut-être assez d’illustrations pour faire un livre, donc j’ai commencé à intégrer des droits d’édition dans mes contrats. Je n’y suis pas allé à fond, mais j’ai fini par comprendre que j’avais maintenant 72 ans et qu’il était temps de le faire.”
Prendre sa retraite :
“J’essaye souvent de prendre ma retraite, mais à chaque fois quelqu’un m’appelle, j’ai toujours rêvé de dessiner sa montagne, et je me remets en selle. Je fais une esquisse de la station de Mount Bachelor, dans l’Oregon, en ce moment : c’est un domaine qui propose 180 degrés de pistes de ski, et j’ai toujours voulu faire ça. Je travaille avec un petit “protégé”, un artiste du nom de Rad Smith, dans le Montana. Il faisait des cartes sur ordinateur, mais il a compris que le résultat n’était pas à la hauteur, donc il est revenu à la peinture. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait d’autres artistes sur les rangs. C’est un marché restreint. Ça l’était déjà pour moi.
L’art :
“Je considère que ces peintures sont plus des œuvres d’art que des plans de pistes de ski. Au début, l’aspect plan était le plus important, mais les valeurs se sont inversées. Hal Shelton et Bill Brown, les pionniers, ont compris qu’il était important de capturer la beauté des lieux et de proposer aux gens quelque chose qu’ils pouvaient regarder et qui les ferait rêver. Pour moi, un plan généré par ordinateur est le reflet de l’environnement de bureau : c’est rigide. Alors qu’un plan peint à la main est le reflet de la nature. Si l’on skie, c’est pour embrasser cet environnement.”
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