L'ascension d'un 5000 m pour 42$ ! Les sommes sont dérisoires. Les enjeux énormes. Fin octobre, sur le plus haut sommet des Andes équatoriennes, le Chimborazo (6 263 m), une avalanche emportait douze personnes, faisant six morts. L'expédition était conduite par des guides non-agréés, travaillant pour des tarifs bradés. Un problème présent depuis des années, exacerbé par la pandémie qui a porté un rude coup à l'économie de ce pays pauvre.
Dans la matinée du dimanche 23 octobre, une douzaine d'alpinistes équatoriens ont été touchés par une avalanche très destructrice, de type 4 – sur une échelle de 1 à 5. Ils gravissaient la voie classique sur la face ouest le sommet volcanique du Chimborazo, le plus haut du pays.
La première des quatre cordées a déclenché l'avalanche mortelle qui s'est abattue sur la moitié des alpinistes se trouvant sur son chemin, explique Francisco Arroba, directeur de l'Association équatorienne des guides de montagne (Aseguim), interviewé par Outside. Les corps de trois des six victimes ont été retrouvés le 25 octobre, à une altitude de 5 599 mètres. Les autres demeurent encore sur la montagne.
Selon Francisco Arroba, cet accident est le plus meurtrier relevé sur un sommet équatorien depuis novembre 1993, où dix alpinistes avaient été tués par une avalanche survenue presque au même endroit.

Des guides non-agréés de plus en plus nombreux
Au cours des trois jours qui ont précédé l'accident, presque 8 mètres de neige étaient tombés sur le Chimborazo. Depuis, le gouvernement équatorien a suspendu la pratique de l’alpinisme au-dessus de 5 000 mètres dans le pays jusqu'au 12 novembre, le temps de permettre au manteau neigeux instable de se stabiliser sans mettre en danger d'autres alpinistes, précise Bolívar Cáceres, météorologue et responsable du programme des glaciers de l'Équateur.
Aucun guide impliqué dans l'accident n'était agréé, selon Francisco Arroba. Une information pas officiellement confirmée par l'Aseguim qui reconnait toutefois que les guides non-agréés affluent en Équateur, emmenant des clients dans les montagnes du pays pour des prix extrêmement bas ces dernières années.
Le problème, on le sait, est déjà présent depuis plusieurs années, mais la pandémie l'a encore exacerbé. « À cause du Covid, tout le monde est au chômage, ici tout le monde cherche du travail et parfois ils pensent que gravir un sommet une ou deux fois leur apporte suffisamment de connaissances pour guider les autres. La force de ces entreprises non certifiées, c’est de proposer, pour la plupart, une expérience alpine pour des tarifs très, très bon marché… Normal quand on engage des amateurs » explique Francisco Arroba.
Suite à ces accidents, et au nombre croissant de personnes inexpérimentées qui tentent des sommets sans guide ou avec des guides non-agréés, l’association Aseguim compte publier, deux fois par semaine, un rapport gratuit sur l’état du manteau neigeux et sur les conditions générales des montagnes équatoriennes afin de permettre aux alpinistes de planifier au mieux leurs expéditions.

Des ascensions accessibles à un prix dérisoire
L'Équateur compte dix montagnes de plus de 5000 mètres d’altitude, et beaucoup d'entre elles, dont le Chimborazo et le Cotopaxi (5 900 mètres) sont très accessibles. Elles ne nécessitent que peu ou pas d'escalade technique par leurs itinéraires classiques, malgré leur haute altitude.
« Nos montagnes sont très faciles à gravir d’un point de vue logistique » explique Francisco Arroba. « Avec un SUV, il suffit d’aller jusqu'au parking du Chimborazo, et hop, on est déjà à 5 200 mètres. Beaucoup d’alpinistes sont inexpérimentés, mais nous avons aussi beaucoup de débutants, locaux et étrangers. Aussi, j'insiste, si vous participez à une expédition à l'étranger, il faut absolument demander ses certifications à votre guide ».
Par ailleurs, selon Felipe Proaño, grimpeur professionnel équatorien de renom, les agences de guides équatoriennes, même celles qui sont officiellement agréées, auraient tendance, pour réduire les coûts, à accélérer les ascensions de sommets de haute altitude comme le Chimborazo et le Cotopaxi. « Ils veulent faire du Chimborazo une ascension de deux jours. Sauf qu’ils oublient que c’est LE Chimborazo, le titan des Andes, un pic de 6 000 mètres, une ascension, normalement réalisée en trois jours au minimum, si ce n'est plus » a-t-il déploré.
À titre d’exemple, Felipe Proaño nous a montré les publicités d'une agence locale, totalement illégale. Pour 70 dollars, il est possible d’être guidé durant deux jours sur les ascensions du Chimborazo et du Cotopaxi. Et pour 42 dollars seulement, on peut s'offrir le sommet volcanique du Tungurahua (5 023 mètres). Un prix dérisoire par rapport aux tarifs pratiqués par les guides professionnels. Certifié par la Fédération internationale des associations de guides de montagne, Jaime Vargas, guide de montagne d'Aseguim, demande 250 dollars par personne pour emmener ses clients au Tungurahua, et ce, pour une caravane d'au minimum 4 personnes. Pour les plus petits groupes, les prix sont encore plus élevés.
« Avec toute l'industrie équatorienne des activités outdoor, nous voulons avant tout exprimer nos condoléances aux amis et à la famille des victimes", explique Felipe Proaño. "Mais nous avons un sérieux problème de demande. Certes, l'Aseguim a fait un excellent travail en essayant de former les aspirants guides sur des sujets tels que les conditions d'avalanche, mais l’alpinisme en Équateur ne cesse de se développer : nos montagnes intéressent autant les grimpeurs équatoriens que les étrangers. Même les refuges n’arrivent plus à suivre la cadence. De plus, côté secours, les choses sont les mêmes qu’il y a 20 ans : pas d'hélicoptères de haute altitude opérant ici ni de groupe d'urgences alpines, public ou privé ».

Un itinéraire rapide mais dangereux
Une situation d'autant plus inquiétante que le recul rapide du glacier du Chimborazo a entraîné une augmentation des chutes de pierres – cause de la mort d’un guide officiel de montagne l'année dernière. Du coup, l'itinéraire normal du pic, le plus facile, le plus rapide et le plus fréquenté, n'est plus le plus sûr. Et c'est particulièrement vrai pour les expéditions commerciales, selon Felipe Proaño.
« Tous ceux d'entre nous qui connaissent les avalanches et les conditions de neige savent que s'ils gravissent le Chimbo par la partie la plus rapide de la montagne, ce n'est certainement pas la plus sûre", poursuit-il. " De mon côté, j'essaie toujours de promouvoir l’ascension par le versant est, et non par la voie traditionnelle du versant ouest ». Un camp d'altitude a été créé sur l'itinéraire pour limiter l'utilisation du refuge, désormais menacé par les chutes de pierres. Mais dans l'ensemble, la face reste beaucoup plus dangereuse, comparée aux itinéraires alternatifs, en raison de la moraine grandissante sous le glacier en recul et des pentes sujettes aux avalanches qu'il traverse.
« Ces dernières années, nous avons vu cette montagne se transformer sous l'effet du changement climatique", explique Felipe Proaño. Or, au lieu d'essayer d'orienter l'escalade commerciale sur le Chimborazo vers une face et un itinéraire plus sûrs, tout le monde se laisse entraîner dans cette vision étroite d'économie de coûts et de temps. C'est tragique ».
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