Mick Fowler, 68 ans, auréolé de trois Piolets d'Or, et Victor Saunders, 74 ans, n'ont plus rien à prouver. Pas question pour autant de raccrocher les crampons. Bien au contraire. Début septembre, les alpinistes ont gravi le Yawash Sar (6258 m), un sommet situé dans le massif du Karakoram, au Pakistan. Nous sommes allés à leur rencontre pour en savoir plus sur leur ascension, et sur la relation qui unit ces compagnons de cordée oeuvrant en montagne depuis plus de 50 ans.
« On est allés au Pakistan. On a vu une montagne. Alors on est montés à son sommet. Et puis on est redescendus » s’amuse Mick Fowler. « Il n'y a pas grand-chose d'autre à faire là-bas, vous savez ». Vu comme ça, on oublierait presque que leur exploit est le résultat d’une expédition de plusieurs semaines dans le Karakoram, chaîne de montagnes qui borde l'Himalaya, et de sept jours passés à vivre sur le flanc de la montagne. Le tout sans carte, sans guide et pratiquement sans aucune information sur l'itinéraire. Exception faite de leurs observations à la jumelle réalisées les jours précédant l'ascension.
Mais Victor Saunders et Mick Fowler sont des habitués de ce genre d’expédition. Les deux hommes sont des alpinistes chevronnés, tous deux ont un long CV agrémenté de premières ascensions et d'expéditions lointaines. Sauf qu’à leur âge, la plupart des alpinistes ont raccroché leurs crampons. À quoi est due une telle longévité ? Comment s’est déroulée leur ascension ? Quid de leur amitié ? Ils nous ont tout raconté.

Vous êtes compagnons de cordée depuis près de 50 ans. Comment cette amitié a-t-elle commencé ?
Mike Fowler : À vrai dire, nous ne nous sommes pas très bien entendus au départ. Pour moi, Victor était un petit con exaspérant, et pour lui, je n'étais qu'un crétin arrogant. Je dirais donc que ça a plutôt mal commencé entre nous. On a commencé à s’apprécier davantage en 1979, lorsque l’on a passé une semaine en Écosse à faire de belles ascensions hivernales. C’est à ce moment-là que nous avons noué une amitié qui dure depuis près de 50 ans maintenant.
Victor Saunders : Je me suis très vite senti plus à l'aise avec Mick qu'avec beaucoup d'autres grimpeurs sur des terrains très engagés. Je pense que nous nous sommes fait mutuellement confiance. Dès le départ.
Mick Fowler : Oui, et Victor est quelqu’un de très fiable. Il est difficile de lui faire des reproches. C'est un trait de caractère très appréciable chez un compagnon de cordée.

Qu'est-ce qui vous a faisait penser que le Yawash Sar valait la peine d'être gravi ?
Mick Fowler : Nous en avons discuté pour la première fois il y a plus de 10 ans. Une toute petite photo de la montagne, prise par un Polonais en 2011, venait d'être publiée dans l'American Alpine Journal. On a très vite compris que ça pouvait être un objectif pour nous. Mais un tas d’événements se sont produits entre 2011 et 2024 - mes problèmes de santé, la pandémie, etc.
Victor Saunders : Nous n'avons pas vraiment vu l'itinéraire avant d'arriver au camp de base, si ce n’est à travers cette photo. C’était audacieux d’y aller sans plus d’informations.
Mick Fower : Avant de se lancer dans une ascension, on prend le temps de se pencher sur certains critères. Idéalement, il y doit y avoir une superbe ligne, encore jamais gravie, qui va directement en haut. Elle doit représenter un défi pour nous, sans être trop difficile non plus. Et se trouver dans une région où aucun de nous n'est allé auparavant. Le Yawash Sar répondait à beaucoup de ces critères.
Mick, vous avez dû affronter un cancer. Quel impact cela a-t-il eu sur votre pratique de l’escalade ?
Mick Fowler : Nous étions sur le point de partir en voyage il y a quelques années lorsque le médecin m'a dit que j'avais un cancer de l'anus. J'ai donc suivi une radiothérapie et une chimiothérapie. Et j'ai fini par subir une ablation de l'anus et du rectum.
Je vis par conséquent avec un sac de colostomie. Vu de l’extérieur, on pourrait se dire que c'est le principal problème dans ma vie. Sauf que pour moi, le plus gros problème avant mon opération était que j'étais trop mince pour que celle-ci soit praticable. Ils ont donc dû retirer toute la graisse de mes fessiers et faire de la chirurgie plastique. Ce qui fait que je n’arrive jamais vraiment à m’asseoir de manière confortable désormais.
Et puis, comme lors de ces grandes ascensions alpines vous portez votre baudrier toute la journée ainsi que de nombreuses couches de vêtements, avoir une poche de colostomie, ce n’est vraiment pas pratique. Il n'est donc pas facile de la déplacer lorsqu'elle commence à s'écouler. Mais c'est la vie, vous savez.
Victor Saunders : D'un autre côté, lorsque l’on est en tente, il n'a pas besoin de sortir pour aller aux toilettes. Contrairement à moi qui doit bien souvent sortir à l’extérieur, par des conditions terribles, faire mes besoins du côté de la paroi. Mick se moque de moi dans ce genre de moment. Il me dit : « Tu vois que tu devrais t'acheter un de ces trucs, c'est bien plus pratique ». Nous passons beaucoup de temps à en rire. On est vraiment des gamins !


Quel a été le plus grand défi inattendu auquel vous avez dû faire face pendant votre ascension ?
Victor Saunders : L'absence de réels spots de bivouac. Il n'y avait que très peu d'endroits où planter une tente.
Mick Fowler : La plupart du temps, nous parvenions à arranger les cailloux de manière à ce qu'ils soient vaguement plats et que nous puissions y planter une tente. Mais nous avons eu des bivouacs particulièrement inconfortables. Notamment un où l’on a été assis. Ce qui était mon pire cauchemar, compte tenu de l'opération que j'avais subie. Il y avait beaucoup de vent et la corniche sur laquelle nous étions assis était glacée et glissante, si bien que nous n'arrêtions pas de glisser.
Victor Saunders : Nous avons donc utilisé la toile de tente sans les piquets et l'avons suspendue sur nous comme un sac. C'était une nuit très froide avec beaucoup de vent. Je pense qu'aucun de nous n'a dormi plus d'une demi-heure.

La plupart des alpinistes qui s’engagent pour ce genre d’expédition ont une trentaine ou une quarantaine d'années, voire moins. Quel est votre secret pour durer dans la discipline ?
Mick Fowler : Il a toujours été très important de faire de la place dans ma vie pour faire ce que j'aime, c'est-à-dire de l'alpinisme et de l'escalade. Mais pour autant, je suis très prudent dans le choix de mes objectifs et de mes compagnons de cordée.
Mon conseil ? Choisir un partenaire fiable comme Victor. Et surtout, continuer à s'amuser et à vivre sa vie. Je pense aussi que nous avons toujours choisi des itinéraires qui nous procuraient le plus de plaisir. Peu importe le niveau, c’est avec tout la ligne qui compte.
Victor Saunders : On grandit, on devient moins arrogant avec l'âge.
Mick Fowler : Tu penses ?
Victor Saunders : Oui, comme tout le monde. Même Mick. Plus on avance dans la vie, plus on donne la priorité au plaisir et aux personnes avec qui l’on grimpe.
Mick Fowler : Et je ne pense pas que notre cordée va s'arrêter de sitôt. Nous avons déjà d'autres projets !
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