C’est certainement l’homme de 75 ans le plus en forme du monde. En témoignent une excellente VO2 max de 50,5 ml/kg/min et, peut-être plus parlant, les innombrables médailles d’or et records que le coureur néerlandais accumule depuis près d’une décennie... en s'entrainant à l'intuition. De quoi fasciner les chercheurs, avides de percer les secrets d’une telle longévité.
Du haut de ses 75 ans, Hans Smeets est incontestablement à la tête du classement mondial de sa catégorie en course de demi-fond. Pour preuve : une quinzaine de participations aux championnats du monde, où il a notamment décroché deux médailles d'or (sur le 800 et le 1 500 mètres) à Tampere, en Finlande, l'été dernier. Autre exploit : cet automne, il a ajouté à son palmarès un record du monde, celui du mile le plus rapide de sa catégorie d'âge (5:41.20). Plus récemment, en mars 2023, le coureur a signé un magnifique doublé sur les championnats du monde en salle de Torun, en Pologne.
Outre les breloques et les temps impressionnants, l’athlète néerlandais peut se vanter d’un tout autre record, établi dans un laboratoire de recherche en physiologie de l'université de Maastricht. La performance ? Une capacité aérobie maximale (plus généralement appelée « VO2 max ») hors-normes, la plus élevée jamais mesurée chez une personne de 75 ans - 50,5 ml/kg/min. À savoir que la VO2 max est largement considérée comme le test ultime de la forme cardiaque. Hans Smeets pourrait donc être considéré comme la personne de 75 ans la plus en forme de tous les temps.
Au vu de tels résultats, on peut même en conclure qu’Hans est un papy de 75 ans dans le corps d’un jeune homme de 25 ans. Le registre national de la condition physique portant sur l'âge et la VO2 max est formel : le Néerlandais est dans une forme physique à peu près équivalente à celle d'un homme moyen d'une vingtaine d'années.
Ces données proviennent d'une étude intitulée "Physiological, Spatiotemporal, Anthropometric, Training and Performance Characteristics of a 75-year-old Multiple World Record Holder Middle Distance Runner" ("Caractéristiques physiologiques, spatiotemporelles, anthropométriques, d'entraînement et de performance d'un coureur de demi-fond de 75 ans, détenteur de plusieurs records du monde") qui vient tout juste d'être publiée dans l'International Journal of Sports Physiology and Performance. L'auteur, Bas van Hooren, est lui-même champion national néerlandais du 10 000 mètres. Âgé de 45 ans de moins qu’Hans Smeets, il s'interroge, comme de nombreux coureurs, sur ce qu'il peut mettre en oeuvre pour prolonger sa carrière dans le haut niveau.
« Je souhaitais mieux comprendre les aspects physiologiques responsables de performances exceptionnelles », explique le chercheur. « J'espérais aussi en savoir plus sur la routine d'entraînement de Hans, afin de pouvoir optimiser les performances d'autres athlètes de haut niveau ».
« Je ne faisais que courir avec mes collègues de travail »
Dans l'imaginaire collectif, les Pays-Bas sont plats - le point le plus élevé du pays dépasse à peine 300 mètres d'altitude. Mais la région du sud, autour de Gulpen, près de la frontière belge, est en fait assez vallonnée. C'est là qu'Hans Smeets a grandi et vit toujours, convaincu que les collines environnantes y sont pour beaucoup dans sa réussite sportive.
Adolescent, il s'est essayé à la course à pied, s'entraînant peu et sans grande ambition. Un sport qu’il a arrêté à ses 18 ans. Jusqu’à s'y remettre à 50 ans, encouragé par ses collègues coureurs de l’école de Gulpen, où il travaillait en tant qu'administrateur informatique. « Je ne faisais que courir avec des camarades de travail », se souvient Hans Smeets. « Mais cela s'est tellement bien passé que j'ai recommencé à m'entraîner sérieusement ».
Six ans plus tard, à 56 ans, il courait près de 160 kilomètres par semaine, ce qui lui a permis d'établir un sacré temps sur 5 000 mètres, 17:11. Mais aussi de battre ses records personnels sur semi-marathon et marathon, respectivement 1:17:34 et 2:49:29. « J'ai beaucoup aimé cet entraînement », souligne-t-il. « C’était motivant de voir mes performances s’améliorer, jusqu’à devenir plutôt bonnes ».
Et elles l'ont été. Très bonnes. Mais pas au point d'être les meilleures au monde.
Un entraînement intuitif, guidé par deux principes
Au cours de la décennie suivante, Hans Smeets a apporté deux modifications majeures à son entraînement, ce qui lui a permis de se propulser au sommet des courses de sa catégorie. À 60 ans, il a tout d’abord commencé à se focaliser sur les courses de demi-fond sur piste, le 800 mètres et le 1500 mètres en particulier. Il est ainsi passé de la route à la piste, travaillant la vitesse avec un coureur local. « J'ai constaté que les séances de vitesse me convenaient parfaitement », explique-t-il.
Un entraînement qui a rapidement porté ses fruits puisque l'année suivante, il s'est classé premier mondial sur 800 mètres et 1500 mètres. Des succès qui se sont succédé au fil du temps. Si bien qu’Hans s'est mis à dominer ses épreuves dans pratiquement tous les grands championnats sur piste. Alors qu’il n’avait plus grand-chose à prouver, il a ressenti une dernière et persistante soif de performance. Car malgré sa large collection de médailles d'or, il n'avait jamais établi de record du monde dans sa catégorie. Ce à quoi il a décidé de remédier.
Cet objectif en tête, il a apporté une seconde modification de son entraînement. À 66 ans, « je me suis décidé à perdre du poids », explique-t-il. « Je voulais voir si cela pouvait m'aider à établir un record du monde ». L’athlète néerlandais a donc perdu sept kilos, sans pour autant suivre de régime particulier. Son secret ? Être plus attentif à la taille des portions et au grignotage nocturne. « J'ai toujours eu une alimentation équilibrée, avec beaucoup de fruits et de légumes, et je fais mon propre pain au levain avec différentes céréales », détaille-t-il.
Et là aussi, le résultat fut immédiat. L'année suivante, il a établi un record du monde pour le 1500 mètres en salle. « Mes temps étaient également beaucoup plus rapides sur toutes les autres distances » se souvient-il. Être attentif à sa poids a permis au sportif d'atteindre une VO2 max élevée.
Désormais, ses semaines de préparation s'articulent entre 60 et 70 km par semaine - sa sortie la plus longue étant d'une heure et 45 minutes. Il effectue des séances d'entraînement tempo une ou deux fois par semaine, mais décrit la plupart de ses courses comme « tranquilles ». De fait, la région autour de son domicile est tellement vallonnée qu'il monte invariablement « au moins deux côtes lors de chaque course d'endurance ». Mais lorsqu'il envisage de participer à une compétition sur piste, Hans Smeets réduit de moitié son kilométrage hebdomadaire, supprimant au passage les entraînements de vitesse. Il s'assure également de passer suffisamment de temps au lit, soit neuf heures chaque nuit.
De son côté, Bas van Hooren, le chercheur, admet qu'il s'attendait, en grande partie, aux résultats qu’il a pu observer lors des tests sur tapis. Après tout, un homme ne peut pas être aussi rapide sans disposer d'une excellente physiologie.
Néanmoins, le scientifique a été frappé par plusieurs aspects de l'entraînement et des résultats de laboratoire d'Hans. Par exemple, l'athlète néerlandais n'a jamais tenu de journal d'entraînement détaillé et n'utilise aucun appareil numérique moderne. Il semble s'entraîner de manière totalement intuitive. « Cela nous montre que l’on peut obtenir des résultats exceptionnels sans avoir recours à la technologie la plus sophistiquée », note Bas van Hooren.
De la régularité, du volume, sans blessures
Bas van Hooren a également mesuré le nombre de foulées d'Hans à plusieurs vitesses différentes, avec une fourchette allant de 6:00 à 3:32 par kilomètre. Si certains experts suggèrent que les coureurs devraient rester proches de 180 pas/minute peu importe la vitesse, il est intéressant de souligner que l’athlète néerlandais n'a pas atteint ce nombre à 6:00 (171 foulées par minute) et l’a dépassé à 3:32 (187 foulées par minutes). « Ce résultat montre que la fréquence des foulées est très individuelle et dépend également de la vitesse, de la longueur des jambes et de la masse », explique le chercheur.
Enfin, et c'est peut-être la question la plus importante, comment un homme peut-il courir aussi vite alors qu'il s'entraîne relativement lentement ?
Notons d'abord, qu’Hans Smeets possède clairement une capacité naturelle de vitesse. Lors d'un test de sprint court, il a atteint une vitesse de pointe équivalente à 2:06 par kilomètre (sur cinq mètres seulement). Néanmoins, il ne s'entraîne pas dans le but d’aller vite puisque ses entraînements se font principalement à des rythmes modérés, voire lents, ce qui a ses avantages : le Néerlandais n'a pas perdu de temps à cause des blessures.
« Nous savons que les entraînements à vitesse élevée produisent plus de dommages, ce qui nécessite plus de temps de récupération », observe Bas van Hooren. « En effectuant des volumes plus importants d'entraînement facile, les athlètes de haut niveau pourraient être en mesure d'obtenir des adaptations positives avec moins de lésions et des besoins de récupération moins importants ».
On pourrait penser qu'Hans Smeets, qui vient d’entrer dans une nouvelle catégorie d'âge, voudrait viser davantage de records sur des distances plus longues. Ce n'est pourtant pas dans ses plans. Et puis, lui qui n'a pas couru de semi-marathon ou de marathon complet n'est pas du genre à surestimer son potentiel sur ces distances.
La question n'en demeure pas moins intrigante. Car si Hans Smeets a la VO2 max la plus élevée pour quelqu’un son âge, cela signifie qu’il a le potentiel d’effectuer des courses rapides sur de longues distances. Bien sûr, il lui faudra également travailler l’économie de course et la gestion de l'hydratation et du ravitaillement.
« Il m'est difficile de répondre à des questions sur d'autres distances », confie Hans Smeets. « Si je devais donner une estimation, je pense que je pourrais courir le semi-marathon en 1:35, et le marathon en 3:30 ». Il s'agirait sans aucun doute de temps suffisants pour le faire participer aux championnats du monde de sa catégorie, mais pas de performances proches des records du monde. Pour cela, il devrait battre les 3:04:54 au marathon d’Ed Whitlock, coureur canadien de 75 ans.
En conclusion, quels sont les secrets de la réussite du Néerlandais ? « Si je devais choisir deux mots pour expliquer le succès de Hans, ce serait régularité et volume », explique Bas Van Hooren. « Il s'entraîne beaucoup et constamment depuis de nombreuses années, ce qui lui permet d'acquérir une grande capacité d'adaptation et, par conséquent, d'améliorer ses performances ».
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