La polémique continue d’enfler au Grand Bornand - station savoyarde située à 1000 m d’altitude - qui achemine la neige par camions en prévision de la coupe du monde de biathlon, faute d’enneigement naturel suffisant. Pour couvrir les quelques kilomètres de piste de la compétition, il faut aller chercher plus haut, dans une « réserve de neige », autrement dit, recourir au "snowfarming". Avancée écologique pour les uns, non-sens pour les autres. Derrière la polémique, la fin d'un modèle économique : le « tout ski ». Dans ce contexte, le point en 12 questions sur la technique du snowfarming, sa pratique en France et son réel impact environnemental.
1. Pourquoi tant de bruit sur la coupe du monde de biathlon au Grand Bornand ?
Du 12 au 18 décembre prochain, le Grand Bornand accueille la coupe du monde de biathlon sur son stade Sylvie Becaert, et ce pour la 5e fois. Or, à une semaine du lancement de l’évènement, il n’y a qu’une très fine couche de neige au sol. Il faut alors chercher plus haut. La moitié de la neige qui sera utilisée pour le stade est acheminée depuis le Chinaillon à 1400 m d’altitude grâce à des camions bennes, fonctionnant au diesel, pratique que des associations de préservation de l’environnement ont dénoncé il y a quelques jours dans un communiqué commun, remettant en cause la pertinence d’organiser un tel évènement lorsque les conditions climatiques ne le permettent pas.
2. Superficie, longueur des pistes, de quoi parle-t-on exactement ?
Depuis le début de la polémique, beaucoup de chiffres hasardeux circulent. Yannick Aujouannet, coordinateur de l’évènement, nous a communiqué ceux de l’organisation. Pour couvrir les pistes de la compétition 24 000 m3 de neiges sont nécessaires. La moitié, 12 000 m3, sont amenés par camions depuis la réserve du Chinaillon. Douze véhicules sur 3 jours ont été utilisés pour l’acheminement. Les 12 000 m3 autres sont issus d’une réserve située au sein du stade, selon l’expert. Il explique qu’en l’état, la quantité de neige est suffisante pour les besoins de la compétition, mais n’exclue pas l’usage de canon à neige pour autant, notamment pour les zones spectateurs, "pour que ce soit plus facile de se mouvoir", dit-il(sic!). A moins que cela soit plus photogénique pour cet événement très médiatisé ? Cette neige serait ensuite réutilisée pour les pistes du domaine skiable nordique, qui démarrent au même endroit.
3. Comment est produite la neige de la coupe du monde de Biathlon au Grand Bornand ?
La neige de ces réserves proviendrait pour moitié de neige artificielle produite avec des canons à neige selon le Grand Bornand, extraite de la retenue du Maroly - les associations signataires du communiqué parlent elles plutôt de 80% ! - et à moitié de neige naturelle qui est rassemblée en fin d‘hiver, le tout étant ensuite stocké dans des réserves de neige ou « snowfarming » explique Yannick Aujouannet.
4. Quel est l’impact environnemental du snowfarming sur ce site ?
L’impact du transport motorisé estimé par l’International Biathlon Union (IBU) est de 38t de CO2, sur un total de 4500t de CO2 émis par l’évènement (chiffres issus de l’édition de 2021), document demandé à l’organisation mais que nous n’avons pas pu obtenir. « Ce qui correspond à 3 jours de déneigement » selon les organisateurs. Pour contrebalancer autant que possible, cet impact, ils estiment que le principal levier d’action est sur le transport des spectateurs et des athlètes, qui représente la plus grande part des émissions de carbone de la compétition (83% des émissions totales contre moins d’1% pour le transport de la neige). Des navettes gratuites depuis le pied de la vallée avaient été mise en place l’année dernière pour acheminer les spectateurs par exemple. Rappelons que l’épreuve est un évènement majeur pour la région, avec plus de 50 000 personnes attendues et 5 millions d’euros de retombées économiques, selon cette même source. Dès lors, on comprend mieux pourquoi certains au Grand Bornand tiennent tant à ce que la Coupe du monde continue de passer par la ville... quoi qu'il en coûte sur le plan environnemental mais pas que.
5. Des retombées économiques, mais à quel prix ?
Peu de chiffres circulent sur ce point, aussi nous référons-nous ici au magazine professionnel Montagne Leaders, qui écrivait en 2019 que "l’opération sera de toute façon coûteuse, donc il faut réussir à déterminer si elle sera rentable. Cette rentabilité sera rarement financière. (...) Au bout du compte, la dernière question sera : le jeu en vaut-il la chandelle ? Si, par exemple, c’est pour assurer la tenue d’un grand évènement sportif qui participe à la notoriété de la station, on pourra estimer que c’est le cas. D’autant que cela peut permettre de garantir des contrats importants avec des partenaires." (...) Mais quid des coûts pour une station et, potentiellement le contribuable ? "À l’heure actuelle, il est difficile de se faire une idée précise des coûts réels, car les opérateurs n’incluent pas tous les mêmes données dans leur prix de revient.", précise le média. " Au centre national de ski nordique de Prémanon, par exemple, le directeur-adjoint Nicolas Michaud estime qu’un mètre cube de neige de réserve lui revient à « entre 2 et 3 euros ». Mais à Davos, en Suisse, en 2016, les responsables ont mesuré que le prix de revient de leurs quelque 15 000 m3 de neige produits, stockés puis étalés sur une piste de 4 km se situait entre 8 et 10 euros le mètre cube. Et encore, sans intégrer certaines dépenses structurelles amorties par ailleurs. La longueur de la piste (exceptionnellement longue à Davos pour une telle pratique) joue certainement pour beaucoup dans ce grand écart car, tout le monde s’accorde sur ce point, c’est l’épandage de la neige qui coûte le plus cher.", conclue le magazine. Dans le cas du Grand Bornand, rappelons que 24 000 m3 sont nécessaires à l'organisation de la coupe du monde de biathlon !
6. En détails, comment fonctionne le snowfarming ?
Le snowfarming consiste à récupérer de la neige déjà existante pour la conserver d’une année sur l’autre. Elle est accumulée dans une grande fosse, puis recouverte d’une couche de pellets de bois la protégeant des températures estivales. Les pertes (en volume) d’une année sur l’autre tournent autour des 20% à 30%. Elle est alors disponible pour l’année suivante pour ouvrir des premières pistes tôt dans la saison ou garantir la tenue d’un évènement sportif. La technique est utilisée par les pays scandinaves depuis plusieurs décennies et est arrivée en France en 2009 aux Rousses dans le Jura. La pratique s’est étendue plus tardivement à d’autres stations ensuite.





7. Est-ce très utilisé en France ?
En France, outre le Grand Bornand, quelques stations s’y sont mises, mais les pratiques restent inégales. Bessans se targue d’être la première à ouvrir sa piste de ski nordique grâce à ses réserves (ouverture les 5 et 6 novembre 2022). Le plateau des Glières avait également pu lancer la saison en novembre l’année dernière grâce à sa réserve de neige de plus de 5000 m3. En plus d’assurer une date d’ouverture, le snowfarming permettrait de garantir la tenue de certains évènements sportifs, selon les organisateurs. Le domaine de ski nordique les Confins à la Clusaz avait eu recours à la technologie à partir de 2016, pour être en mesure de pourvoir suffisamment de neige lors de la coupe du monde de ski de fond grâce aux 6300 m3 conservés. Elle avait d’ailleurs permis une ouverture des pistes à compter de mi-novembre l’année dernière, même si cette année elles sont encore fermées. Les Rousses dans le Jura pouvait s’appuyer sur leurs réserves pour certaines épreuves des jeux olympiques de la jeunesse (saut à ski, biathlon et combiné Nordique) grâce à une retenue de 15 000 m3.
8. Est-ce vraiment, comme le soutiennent ses défenseurs, un procédé écologique pour pallier au manque de neige ?
Cette pratique est parfois considérée comme une alternative souhaitable, ou « propre » grâce à des dépenses énergétiques « peu élevées » et un impact « très faible » sur le cycle de l’eau, comme l’expliquait Samuel Morin, chercheur à Météo France et directeur du Centre d'études de la neige à l’AFP. En théorie, il suffit en effet de laisser la neige sous sa couche protectrice et ne pas intervenir. Enfin, en théorie seulement. Le domaine des Saisies admet en effet avoir dû arroser la couche de pellets en été pour limiter la fonte et avoir enregistré 20% à 40% de perte de volume. La neige a ensuite été utilisée pour couvrir une piste de ski nordique de 1,5 km. La technique pourrait surtout permettre, sur des surfaces limitées, d’éviter le recours à de la neige artificielle. Encore une fois, ce n’est que théorique car on sait qu'une bonne partie de ces réserves proviennent de canons à neige. La réserve du Grand Bornand par exemple enregistrerait 50% de neige artificielle produite sur place, selon les organisateurs (80% selon les associations environnementales). Sans parler, bien sûr, du problème de l’acheminement jusqu’aux pistes et son impact. Cela dit, au-delà de ces calculs, reste la question centrale : face au réchauffement climatique, pourquoi s’obstiner à organiser des événements à des dates et des altitudes ne le permettant plus ?
9. Est-ce obligatoire pour les compétitions de ski ?
Pour les compétitions, les pistes doivent répondre à un standard pour des questions d’équité et de sécurité répertoriés par les cahiers des charges. Cela nécessite de la neige transformée. Dans le cadre du Grand Bornand, ce cahier impose d’avoir trois types de levier pour s’adapter aux conditions climatiques, être un site historiquement et naturellement enneigé, mettre en place en système de neige artificielle qui soit suffisant et le stockage de neige. Des requis tout sauf écologiques aujourd'hui.
10. Quelle surface peut-on couvrir via ce procédé ?
En France, les retenues déjà existantes ne permettraient pas par exemple de couvrir toute une station. Elles sont plutôt destinées à quelques kilomètres de piste, et sont donc plus adaptées dans le cadre d’une compétition ou l’ouverture prématurée d’une piste. A titre d’exemple, la réserve de 16 000 m3 de la station de Bessans permet de couvrir 3,5 km de piste seulement.
11. Est-ce que le snowfarming est voué à se développer ?
Selon Eric Feraille de France Nature Environnement Auvergne Rhône-Alpes (FNE AURA), cette pratique va rester anecdotique. Il faut déjà pouvoir accueillir un tel système de stockage, suffisamment grand et exposé nord. Ensuite, pour que la technologie fonctionne, il faut tout de même garantir une certaine fraicheur, que la tendance climatique actuelle rend très incertaine.
12. Quelles sont les alternatives aujourd'hui ?
Les associations de protection de l’environnement, à l’instar de Résilience Montagne, appellent à organiser de telles compétitions plus tard dans l’année ou bien à des altitudes plus élevées. Les cahiers des charges doivent être revus au jour des enjeux climatiques actuels. Le Grand Bornand se défend de ne pas avoir de marge de négociation sur les dates de la compétition, face à la concurrence d’autres stations. La responsabilité est donc entre les mains de l’IBU, qui attribue le lieu des épreuves. Mais aussi des élus locaux.
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