« 7 mois de neige garantis ! » annonce fièrement Levi, station finlandaise qui s’enorgueillit d'être la première à ouvrir et la dernière à fermer en Finlande. Certes, elle est située à 170 km du cercle arctique, mais son secret tient en deux mots : « Snow secure ». Une innovation locale, qu’en Europe comme aux Etats-Unis, les domaines skiables commencent à adopter. Comment ça marche et est-ce vraiment écolo ?
Huit des onze premières épreuves de la Coupe du monde de ski ont été annulées la saison dernière en raison des faibles conditions d'enneigement. La grande variabilité des conditions météorologiques s’impose désormais comme la nouvelle norme, alors que le changement climatique continue de peser sur l'industrie des sports d'hiver. Les stations de ski du monde entier sont confrontées à une crise de pénurie de neige, certaines étant proches de l'extinction ou en voie de l'être, comme nous le mettions encore en évidence dans notre enquête en octobre dernier.
Depuis des décennies, les stations de ski tentent de lutter contre le manque de neige en mettant en place des systèmes d'enneigement tentaculaires, complexes et coûteux. Non contents d'être peu respectueux de l’environnement, ces procédés nécessitent des températures extérieures basses pour fonctionner et pèsent sur le réseau énergétique et l'approvisionnement en eau de la station. On en voit donc vite les limites.
Or, il existe une nouvelle alternative beaucoup plus simple : les couvertures de neige isolantes, conçues pour préserver la surface de la neige, quelle que soit la température. Là, les stocks de neige peuvent être conservés pendant une période étonnamment longue, sans trop de perte : moins de 30 % de leur masse pendant tout un été.

L’un des précurseurs en ce domaine est sans doute la station de ski de Levi en Finlande, en Laponie (67.8° nord, à environ 170 km du Cercle Arctique). Deuxième plus grande domaine de Finlande, elle détient depuis plusieurs années le titre de « meilleure station de ski du pays ». On y va moins pour son altitude (son point culminant n’est qu’à 531 mètres) que pour la durée de son enneigement. Ici la saison s’étend d'octobre à début mai et les plaisirs de la glisse se pratiquent sur un domaine skiable totalisant 45 km de pistes. Pas immense, mais suffisant pour accueillir régulièrement des courses de la Coupe du monde de ski alpin. Un privilège qu’elle doit à la gestion de sa neige. Plus d'un quart de million de mètres cube y a été stocké cette année sous des couvertures cette année, ce qui lui a permis de garantir plus ou moins la date de son ouverture, et ce, sans dépendre de nouvelles chutes de neige. Le rêve de tous les exploitants !
Une technologie efficace même par 38°C
La tendance des couvertures est née en Finlande, mais elle commence à se répandre dans le monde entier. A son origine, Snow Secure. L'entreprise a mis au point une technologie relativement simple. Elle utilise du polystyrène extrudé - le même matériau que celui mis en œuvre pour isoler de nombreuses maisons scandinaves - pour garder la neige froide même lors de vagues de chaleur dépassant les 38°C, de plus en plus fréquentes dans cette zone du globe. Les températures sous les couvertures, d'une épaisseur de 5 à 7,5 cm, sont surveillées par des capteurs en temps réel et dépassent rarement 1,5°C.
Les couvertures ne résoudront peut-être pas la crise climatique, mais elles pourraient constituer un palliatif important pour les stations de ski dans un monde de plus en plus instable au niveau climatique.
« Le besoin est universel, en raison du changement climatique », explique Antti Lauslahti, PDG de Snow Secure. « Le plus grand obstacle qu’on nous oppose est la différence d'environnement. Les stations de ski veulent bien sûr savoir si cela fonctionnera pour elles. C'est pourquoi nous organisons des projets pilote pour le démontrer. » Les couvertures Snow Secure sont normalisées pour tenir dans des conteneurs d'expédition, de sorte qu'elles peuvent être facilement expédiées dans le monde entier.

De la Finlande à la Suisse ou l'Espagne
Si ces couvertures en plastique sont récentes, l'idée de stocker la neige existe depuis des siècles. On se souvient qu’avant les réfrigérateurs électriques, les gens stockaient la glace et la neige sous terre pour garder les aliments au frais. Cette technique remonte à la Mésopotamie, il y a près de quatre millénaires.
Plus récemment, les Finlandais ont utilisé de la sciure, des copeaux de bois et d'autres matériaux organiques pour isoler la neige à diverses fins, notamment pour les sports d'hiver. Les recherches suggèrent en effet que les copeaux de bois peuvent retenir 85 % d'un tas de neige pendant l'été. Intéressant, mais d'un point de vue logistique, cette technique ne convient pas aux stations alpines escarpées.
Snow Secure a été fondée en 2000, mais l’entreprise n'a commencé à fabriquer des couvertures qu'en 2014, année où a vu l'opportunité de reprendre cette ancienne stratégie et de l'appliquer au marché de masse. Son concept offre les meilleurs résultats lorsqu'il s'agit de garantir l'enneigement d'une zone de 2 000 à 300 000 m³ au début de la saison de ski, selon ses concepteurs.
Pour commencer, elle s’est attaquée à deux stations finlandaises : Levi et Ruka. Avec succès on l’a vu pour Levi, mais aussi pour Ruka qui garantit de la neige pendant 200 jours chaque hiver pour diverses disciplines de ski, y compris la Coupe du monde FIS de ski nordique. Aussi cette année a-t-elle commencé à s'étendre à l'international. En Norvège, notamment au Tromsø Alpinpark, situé dans une région où les conditions météorologiques sont difficiles. Snow Secure y permet aujourd’hui l'entraînement des athlètes en début de saison. Mais en Suisse aussi, en Espagne et, tout récemment, dans deux petites stations américaine, dans le Wisconsin et au Nouveau-Mexique. Mais des dizaines d'autres stations en Europe, au Canada et aux États-Unis seraient déjà en train d'envisager l’installation de ce système. Et on les comprend.
Sans couverture, les stations dépendent des températures fraîches de l'automne pour produire de la neige, qui est devenue capricieuse. Avec les couvertures, la neige peut être produite en hiver, dans des conditions optimales, avant d'être poussée dans des formes spécifiques et recouverte de couvertures suffisamment légères pour être mises en place par deux ouvriers seulement. L’entreprise estime qu’il faut « au maximum une journée de travail à une équipe de six personnes pour isoler ou démonter un tas de neige de 5 à 30 000 m³.
À l'automne, les couvertures sont enlevées et la neige est aplatie, ce qui garantit de pouvoir ouvrir à une date précise. Une donnée capitale pour l’ensemble de l’écosystème de la station. Des loueurs d'appartements ou d'équipements, aux sociétés exploitant le domaine skiable.
Sous la pression de la FIS, la station de Levi investit près d'un demi-million de dollars
Un seul hic, bien sûr, le prix ! Pour recouvrir ainsi la surface de neige nécessaire à un snowpark, par exemple, la facture atteint vite les six chiffres. Stocker suffisamment de neige pour recouvrir une piste entière coûte des centaines de milliers d'euros. De quoi refroidir la quasi-totalité des acheteurs potentiels.
Reste que le résultat est là. L'une des premières stations à avoir franchi le pas, Levi, accueille depuis 2004 une course de la Coupe du monde pendant la première ou la deuxième semaine de novembre. « Les hivers normaux commençaient à la mi-octobre ou au plus tard à la fin octobre », explique Marko Mustonen, directeur commercial de Levi. « Mais en raison de la météo, nous avons dû annuler la course à trois reprises entre 2004 et 2016. »
Au point qu’en 2016, la FIS, l'organe directeur du ski, a donné à Levi un dernier avertissement. Si la station devait annuler une fois de plus, la course serait confiée à un autre domaine. Levi a donc commencé à travailler avec Snow Secure en 2019. « Nous voulions réduire les risques au lieu de prier pour la météo soit avec nous », explique Marko Mustonen. « Depuis, nous n'avons pas eu à annuler de course. »
Au cours de sa première année de collaboration avec Snow Secure, Levi a stocké 30 000 mètres cube sous des couvertures. L'été dernier, la station est passée à 270 000 mètres cube. Soit l'un des plus importants stocks au monde. Cela permet à Levi de couvrir la zone de course et une autre piste complète, ce qui contribue à attirer encore plus de skieurs dans la station en début de saison.
« 85 % des équipes de la Coupe du monde s'entraînent aujourd'hui ici », explique Marko Mustonen. « Nous sommes extrêmement occupés en octobre, contrairement aux autres stations. Nous avons également construit un nouveau télésiège pour améliorer l’accès aux pistes et un système d'enneigement entièrement automatisé. » Des investissements importants, rendus possibles par le stockage de neige, dont l’ensemble de la station semble bénéficier.
L'enjeu ? "Etre la première station à ouvrir "
Avec la possibilité de choisir une date d'ouverture une année entière à l'avance, l'ensemble de l'écosystème autour de la station est en effet en mesure d'optimiser son planning. Les hôtels, restaurants et magasins de ski situés à proximité peuvent se préparer de manière proactive en matière de personnel, de flux de clients et de stocks. De plus, la saison de Levi s'étant allongée d'un mois et demi, nombre de ces petites entreprises sont en mesure de rester à flots toute l'année.
« Le recyclage de la neige permet d'ores et déjà économiser beaucoup d'argent », explique Marko Mustonen. « Mais nous travaillons sur de nouvelles formes qui nous feraient perdre moins de neige encore et qui réduiraient le temps de travail des dameuses. Bien que l’entreprise ait déjà investi près d'un demi-million de dollars pour mettre en place son système, elle considère que le jeu en vaut la chandelle. « Il se peut qu’on nous n'ayons pas fait de bénéfices pendant quelques années, mais aujourd'hui, c'est incroyablement rentable pour nous. »
Grâce à ce système de couverture, Levi peut garantir une saison hivernale de sept mois et demi, et augmenter ainsi de 15 % son résultat net. « Le fait d'être la première station à ouvrir est un énorme avantage », déclare son directeur commercial « Cela nous permet de nous différencier en garantissant de la neige alors que d'autres ne le peuvent pas.
Ces couvertures ne résoudront bien évidemment pas le problème du changement climatique, mais elles pourraient aider les stations de ski à prolonger la saison ou, au moins à court-moyen terme, de survivre un peu plus longtemps. Personne ne s’en plaindra, mais ce procédé est-il durable ?
Dans une certaine mesure, si l’on en croit son créateur qui explique sur son site que
« Ces bâches (réparables )peuvent être réutilisées année après année, avec une durée de vie prévue de 20 ans. Dans de nombreuses stations de ski, l'eau est une ressource précieuse. Une pile de stockage de neige sert à stocker l'eau, réduisant ainsi la nécessité de construire des réservoirs d'eau coûteux pour l'enneigement ou de pomper l'eau vers le haut des pistes. Chaque 10 000 m³ de neige stockée en automne contient 60 % d'eau. Cela signifie que vous disposez de 6 000 m³ d'eau supplémentaires à utiliser ou à conserver pour la saison suivante. » Enfin, poursuit-il, « on peut utiliser de la neige naturelle, si elle est d'abord damée et utilisée sur les pistes avant d'être stockée. Mais souvent, les entrepôts de neige sont constitués d'un mélange de neige technique et de neige naturelle provenant des pistes damées », précise-t-il.
Autant de paramètres, qui, d'après Snow Secure, font de ces couvertures de stockage de neige un investissement respectueux de l'environnement et un excellent exemple d'économie circulaire et d'initiatives vertes. »
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