Pas pour elles le plaisir de la grimpe ? Dans le nord de l’Inde, une poignée de femmes entend bien prouver le contraire. Chaque année, ces audacieuses de tous bords se réunissent au pied des voies historiques de Badami - paradis des passionnés d’escalade du monde entier - à l'occasion de l’événement « Climb Like A Woman ». Pour beaucoup, c'est le premier pas vers l'émancipation et l'autonomie.
"Pour nous, ce rassemblement, c’est l’occasion de s'approprier sa féminité et de dire : ‘‘Je suis fière d'être une grimpeuse ! Ca déchire !’’ », raconte Sara Vetteth, 47 ans, mère de deux enfants et chef d'entreprise, qui a participé, en 2021, à la troisième édition de l’événement d'escalade au féminin « Climb Like A Woman » (Grimper comme une femme) avec sa fille de 13 ans, Anya, à Sethan, un hameau situé au milieu des pins d’Himachal Pradesh, au Nord de l’Inde.
Organisé par des Indiennes, « Climb Like A Woman » -CLAW - ( griffe ou signature en anglais, ndlr) est le plus grand événement d'escalade au féminin du pays. Son objectif ? Réduire les inégalités entre les sexes grâce à un environnement permettant aux femmes de progresser et de surmonter les stéréotypes. Cette initiative qui a vu le jour en 2018 grâce à Gowri Varanashi, une des meilleures grimpeuses du pays, est également soutenue par quatre athlètes locales : Prerna Dangi, Vrinda Bhageria, Lekha Rathinam et Mel Batson.
« Lorsque j'ai commencé l’escalade, j'étais la seule femme à participer à des sorties en falaise », se souvient Gowri Varanashi qui a découvert ce sport en 2011 avant de devenir la troisième indienne à grimper un 8a, avec la voie « Samsara » en 2019. « Avec le temps, ça a un peu changé, mais nous sommes encore trop peu représentées, contrairement aux grimpeurs masculins ».
« Nous avons besoin d'événements féminins pour nous épanouir dans ce sport », soutient la jeune Anya, encore ado, mais au caractère déjà très affirmé. « Les femmes ont des caractéristiques physiques différentes des hommes. Pour progresser, nous avons besoin de voir grimper quelqu'un avec la même morphologie que nous. Quelqu'un qui nous ressemble. Ça nous aide à comprendre quels mouvements effectuer, et c'est tellement inspirant !», dit-elle.

« Avec la complicité des femmes, j'ai pu grimper librement »
En Inde, les femmes sont pour la plupart quotidiennement confrontées aux préjugés. On les éduque traditionnellement à se percevoir comme des êtres inférieurs à leurs homologues masculins. Et on leur inculque l’idée selon laquelle elles doivent se marier, donner naissance à un enfant et s'occuper de leur famille. Dans ce cadre, pour beaucoup, pratiquer un sport ou d'autres loisirs en dehors de leur foyer n'a pas lieu d'être. Une croyance bien ancrée dans les esprits, comme a pu le constater Mel Baston, membre de l’équipe de CLAW il y a quelques années en visitant une école dans la région reculée de Bihar, à l’Est de l’Inde. Là-bas, tandis que les garçons jouaient dans la cour de récréation, les filles étaient assises à l'écart, condamnées à papoter entre elles. Lorsque Mel a demandé aux enfants pourquoi filles et garçons n’étaient pas ensemble, tous lui ont répondu : « Mais vous ne savez pas que les filles ne sont pas censées jouer ? ». « Ces petites filles n'étaient même pas conscientes de leurs droits. Elles ne savaient pas que des milliers de femmes participent à des compétitions internationales dans tous les sports. Y compris dans certaines régions de l'Inde. Il était temps de faire évoluer cette vision des choses", raconte Mel.
Que ce soit dans les zones rurales ou dans les villes, les femmes qui tentent de dépasser les limites préétablies par les traditions ne sont guère encouragées, voire mal vues, si l'on en juge par le témoignages des grimpeuses. Lors de « Climb Like A Woman », « de nombreuses participantes me disent : ‘‘Je ne peux pas faire ça’’ ou ‘‘Je n’ai pas de force dans le haut du corps », avant même d'essayer le moindre mouvement. Nous avons beaucoup de préjugés sur les raisons pour lesquelles nous ne pouvons pas faire de sport. Des préjugés que nous avons ancrés en nous depuis l’enfance ou bien que nous avons construits avec le temps », déplore Gowni Varanashi. « Nous ne pouvons pas vraiment en vouloir à qui que ce soit, mais nous devons combattre la négativité ambiante. Avec CLAW, nous essayons de briser toutes nos réticences ». Grâce à l’escalade, la grimpeuse espère donc inciter les femmes à devenir indépendantes, à avoir confiance en elles pour dépasser le mythe de la femme « sexe faible ».
Lors de ces rassemblements, des femmes de tous horizons - des villes cosmopolites aux villages reculés, des écolières aux mères d'âge mûr - se retrouvent pendant cinq jours pour aborder les sujets qui leur tiennent à coeur, des "trucs de femmes", disent-elles. Outre l'escalade (uniquement en bloc), des séances de slackline, de yoga et de méditation en pleine nature leur sont proposées. Comme les participantes passent beaucoup de temps ensemble (chambres et repas sont partagés), la solidarité féminine est sans pareille. Les soirées sont consacrées à des discussions à cœur ouvert avec leurs mentors, qui lancent des discussions sur les inégalités entre les sexes dans la société et dans l'escalade. C'est au cours de ces colloques que les participantes font part de leurs doutes et surmontent leurs préjugés.
Prerna Dangi, monitrice sur l’événement et guide de montagne forte d'une dizaine d'années d'expérience, est convaincue que le fait d'animer ces conversations conduit à de vrais bouleversements personnels. « Lorsque nous avons demandé pourquoi les femmes se sentaient différentes, une participante a ainsi mentionné le fait qu'au cours de matches de basket, les joueurs masculins ne lui passaient jamais le ballon. Ils supposaient sans doute que, comme elle était une femme, elle était faible. Or j'avais été confrontée aux mêmes préjugés lors de mes premiers jours d'escalade ! Un certain nombre de participantes partagent leurs expériences, et nous y répondons … comme un groupe de parole » explique-t-elle. Grimper entre femmes devient ainsi l'occasion de se libérer des limites préétablies.
« Jusqu'à présent, je m'abstenais de porter des débardeurs, de peur qu'on remarque mes bras musclés », avoue Sonam Gogia, nouvelle dans le monde de l’escalade. « Mais encouragée par ces filles, j’en ai mis un... le dernier jour de l'événement ». Autre témoignage, celui de Ria Andrews, grimpeuse présente elle aussi ce jour-là : « Mes parents me disent de trouver un sport ‘‘adapté aux femmes’’ où je ne serai ni bronzée ni couverte d'égratignures. C'est vraiment pesant, je ressens une grosse pression. Mais avec la complicité des femmes du groupe, ici j'ai pu grimper la tête légère ».
« A la salle, on entend parler de ces fortes grimpeuses, on les observe en train de faire des blocs difficiles. J'avais l'habitude d'être intimidée lorsque Gowri Varanash, Prerna Dangi ou d'autres très expérimentées étaient présentes. J'ai toujours pensé que je ne serais jamais assez forte pour devenir leur amie » se souvient Tejaswini Gowda, une autre participante, qui a surmonté sa timidité. « Mais maintenant, je me rends compte qu’elles sont normales, comme moi. Grimper avec elle, c'est libérateur et tellement inspirant ».

L'une des meilleures façons de s'émanciper : être soi-même
CLAW offre aux femmes un espace où elles peuvent être elles-mêmes, tomber sans être jugées, se relever avec le soutien de leurs camarades, surmonter leurs doutes et devenir plus fortes. « Nous avons toutes été un jour des débutantes. Mais ici nous pouvons être nous-mêmes. C'est pourquoi cet événement est aussi génial pour ma fille, en pleine adolescence », explique Sara Vetteth.
Après deux événements réussis en 2018 et 2019 à Hampi (un village dans le Karnataka, rendu célèbre par le mythique film d'escalade Pilgrimage, avec Chris Sharma), les organisateurs ont étendu en 2021 leur champ d'action à l'Himalaya, dont les contreforts sont jonchés de blocs rocheux. Leur motivation était double : premièrement, promouvoir l'incroyable potentiel de l'Inde en matière d'escalade. Et deuxièmement, montrer aux participantes qu'« en voyageant seules dans des endroits reculés de la montagne, elles devenaient déjà autonomes » rappelle Gowni Varanashi qui n'hésite pas à sortir de sa propre zone de confort. Lors de la session organisée en 2021, la grimpeuse a montré comment trouver les prises d'un passage technique, un bloc de près de 4 mètres avec un rétablissement. Une fois au sommet, la seule option de descente possible était de sauter depuis le haut. Mais arrivée en haut du bloc, elle a paniqué et n'a pas voulu descendre. Terrifiée à l'idée de sauter, elle s’est montrée vulnérable devant des débutants – sans crainte de se montrer telle qu'elle était, ni effrayée par le jugement des autres. Les participantes l'ont aidée à se calmer et ont préparé son atterrissage. Gowni a fait confiance à ses pareuses et a sauté en toute sécurité sur trois crash pads empilés les uns sur les autres.
Un moment, parmi tant d’autres, qui a semé une petite graine de confiance chez les participantes – les encourageant à être elles-mêmes, un vecteur essentiel vers l’autonomie.
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