C’est son grand projet de l’année. Une idée qui hante l’alpiniste de 32 ans depuis qu’en 2022 sa première tentative d'ascension du K2 a été stoppée net à 8400 mètres par une hypoxie sévère. Un choc. Mais pas de quoi le détourner de son objectif. Le 5 juillet, Benjamin Védrines sera dans l’avion, fin prêt cette fois à l’issue de plus de six mois de préparation physique et mentale, nous explique-t-il dans une longue interview.

Il y a deux ans, tu nous disais que tu aimerais faire l’ascension du K2 sans oxygène en moins de 15 heures, c’est toujours ton objectif de temps aujourd’hui ?
Tout dépend des conditions. Sous les 14 heures, c’est atteignable je pense, mais personnellement c’est trop fort pour moi. Viser entre 15 heures et 16 heures, c’est l’équilibre entre la faisabilité pour moi et une difficulté qui garde le défi motivant.
Quelle voie penses-tu prendre ?
Comme pour le Broad Pick, ce sera la voie normale. Toutes les autres sont trop exposées à mon goût, la face Nord Est notamment. Et la face côté chinois est complètement fermée. Il reste l’arête ouest de Béghin et Profit, le prochain défi que j’aimerais réaliser. Mais en faisant une ascension en style alpin, je ne pourrais pas viser ce genre d'horaire. Arriver au sommet tout court, ça sera déjà très bien, mais il n’y aurait pas d'idée de chronomètre, d'être aussi stratégique. En revanche cette ascension du K2 sert de manière expérimentale à tester des choses, d'un point de vue nutritionnel, de l’entrainement, du feeling, de l’expérience, pour pouvoir les appliquer en style alpin.
J’ai toujours été du genre à respecter les étapes. En soi, une voie normal, c’est un peu comme un stade d'athlétisme, tu peux rendre quelque chose de relativement facile complètement extrême au niveau de la performance. Sur une voie normale tu vas avoir des gens qui n’ont aucune expérience d'alpinisme, avec oxygène et plein de guides, et un autre qui va tenter de faire un défi exceptionnel basé sur beaucoup d'expérience derrière.

A l’époque, tu évoquais « un départ à vélo depuis Istanbul », car, disais-tu « la question de mes déplacements en avion me pose problème ». C’est toujours d'actualité ?
J’y pense toujours, j’ai pensé mainte fois à cette solution, mais je n’ai pas tellement envie de me retrouver dans la même situation qu’il y a deux ans à 8300 - 8400 m avec une hypoxie sévère due à une fatigue excessive. Or en le faisant à vélo, arriver fatigué serait trop risqué.(…). Le faire à la journée, aux alentours de 15-20 heures implique d'avoir une forme physique et mentale qui m’évitera ce problème. Mais par contre, je garde l’idée et la réserve pour plus tard !
Comment t’étais-tu préparé il y a deux ans pour ta première tentative du K2 ?
Je n’avais pas de préparateur mental, si ce n’est ma copine, qu’on peut considérer comme une préparatrice mentale, et toute la famille en général ! Pas de préparateur physique non plus, mais j’avais des notions d'entraînement transmises par Matheo Jacquemoud, mais c’était vraiment très faible. Donc je m’étais surtout basé sur le feeling, sur l’entraînement comme j’ai pu le faire depuis des années. Et jusqu’à présent, ça a plutôt bien marché. Donc je ne sais pas trop ce que ça va donner avec quelque chose de très structuré. C’est excitant, mais je ne me fais pas trop d'illusions, ça ne va pas tout révolutionner.



Ce n’est pas trop contraignant pour toi ?
Avoir une planification d'entraînement, pour moi qui ai l’habitude d'avoir une grande liberté dans mon agenda… je ne le ferais pas à l’année. Mais sur de courtes périodes, j’assume. Cela dit, je n’ai pas une préparation aussi structurée que certains le feraient. A savoir que Leo [Viret, son préparateur physique, ndlr] est aussi guide, on se connait depuis longtemps, on a fait pas mal de choses ensemble. Il me connait, il sait ce à quoi je suis sensible, il sait que j’ai aussi des projets personnels. Il les a intégrés dans mon entraînement planifié.
Comment as-tu trouvé tes deux coaches ?
Leo vient du Diois, de la Drome, et son père était mon prof de sports nature, au lycée. Il nous avait fait faire du ski de rando, de la spéléo etc. Avec Leo, malgré notre écart d'âge, un an et demi, on a une petite histoire commune du temps du lycée. On s’était perdu du vue mais on a renoué contact, je savais qu’il était entraineur de l’équipe de France de ski alpinisme. On a fait des choses ensemble et l’idée nous est venue naturellement de mutualiser nos forces. Mais ce qui est compliqué pour lui, qui est habitué à préparer des athlètes pour des événements et des dates précises, c’est de prévoir une grande fenêtre de temps entre le 5 et le 30 juillet pendant laquelle le corps doit être prêt à assumer un effort conséquent pendant 15 heures.(…) C’est très délicat.


Cette fois-ci tu as rajouté un volet prépa mentale.
C’est quelque chose qui m’a toujours motivé. J’ai entendu beaucoup de marins ou d'apnéistes en parler dans des podcasts. Nous les alpinistes, on n’a pas forcément une attirance naturelle pour tout ce qui touche au mental. Je pense que c’est peut-être un problème d'égo, d'humilité aussi. Car il faut accepter que mentalement on n’est peut-être pas assez fort pour faire face à certaines épreuves. Dans notre culture, on nous inculque de pas faire appel à des gens extérieurs, au niveau psychologique notamment. C’est beaucoup moins le cas dans les pays anglo-saxons. Moi j’ai passé le cap à un moment donné, car j’ai eu l’opportunité via Leo qui connait très bien Fabien Dupuis [son préparateur mental ndlr] d'avoir cette aide extérieure. Fabien était très motivé par cette aventure. Je me suis dit que c’était le bon moment. Il y avait une question de temps, on ne nous inculque pas l’idée de passer 3 à 4 heures tous les 15 jours à parler de soi, à essayer de mieux gérer certaines choses. C’était aussi un problème financier, j’ai eu la chance que The North Face puisse prendre en charge ces deux pôles, la préparation physique et la mentale. On a commencé en décembre 2023. On s’est vu régulièrement. Ce sont des ateliers très variables. Parfois on discute seulement. Parfois aussi on associe des notions qui me demandent du temps, de l’engagement avec des images, des cartes. Au début, tu te dis que ça ne va pas être productif. Mais c’est quelque chose qui se fait sur le long terme. Et tu ne peux pas devenir bon d'un coup. C’est comme un nouveau sport que tu commencerais. Moi, j’en ai vu les effets au fur et à mesure. Ils sont moins palpables que pour l’aspect physique, il n’y a pas d'échelle de mesure, mais il y a des changements qui améliorent la disponibilité que tu t’accordes dans les séances de sport. Rien que ça, ça participe à la performance.
Retourner sur le K2, est quelque chose de relativement traumatisant, surtout à froid. Quand j’ai émis l’idée d'y aller à nouveau, je me suis dit qu’une préparation mentale était nécessaire. Pour digérer ce qui s’était passé. Avoir un meilleur ressenti pour bien prendre la mesure de ce qui va m’arriver cet été. Et pour gérer au mieux toutes ces émotions qui vont forcément rejaillir. Et puis aussi pour parfaire mon entraînement physique. L’inconscient a forcément laissé des traces dans ma tête (…) Je vais poursuivre cette préparation jusqu’à mon départ. Sur place on essayera de rester en contact avec Fabien et il est prévu qu’on se revoit à mon retour.
Avec quels athlètes a travaillé Fabien jusqu'à présent ?
Des footballeurs, pendant pas mal de temps. Puis des apnéistes, notamment, et plus récemment avec l’équipe de France de ski alpinisme.



Qui a eu l’idée de la websérie sur ta préparation au K2, lancée hier ?
C’est mon idée. Mais au début, je pensais seulement à un film sur le K2, incluant notamment la partie préparation. Puis au final le film a dérivé sur quelque chose de plus long. Ca excluait de développer autant cet aspect-là. Or j’avais vraiment envie de partager le côté coulisses, ça donne du sens à ce que je fais. J’aime bien faire comprendre aux gens ce qu’on fait. Alors il y a un mois et demi, je me suis dit, allez fonce et j’ai contacté Thibaut Marot [réalisateur, ndlr], il va m’accompagner sur l’expédition. Très vite, on s’est lancés (…) Ça me passionne, ça renforce notre équipe pour cet été. Ça me rend très heureux (…) Seb Montaz va nous rejoindre, dormir à 7500 m et monter jusqu’à une certaine altitude. Thibault est un vrai geek, très fort en drone, qu’il met au point pour pouvoir filmer jusqu’à 8000 mètres depuis le camp de base. (...) Au final, on aura trois épisodes. Du qualitatif plutôt que du quantitatif. Le prochain sera sur le parapente. Je vais décoller du K2 et je veux montrer toute une approche, que c’est un sport complet. Je passe d'ailleurs pas mal de temps avec Jean-Baptiste Chandelier [grande figure du parapente, ndlr] en ce moment. Cet épisode devrait sortir d'ici 15 jours.(…)
D'ici ton départ, outre ta préparation, quel est ton planning ?
On part le 5 juillet, d'ici là, l’idée est de faire du volume, mais pas trop non plus - entre 18 et 20 heures par semaine - en veillant à ne pas mettre mon corps en état de stress. Donc, là, je suis "un peu puni". Bien évidemment, j’espère pouvoir caler des projets en montagne, dès que les conditions seront revenues.
Diverses choses me trottent dans la tête, notamment sur le Mont-Blanc, en ski de pente raide. Et dans tous les cas, il faudra que je fasse des ascensions sur le mont Blanc, fin mai, début juin, afin d'être à peu près dans un effort similaire à celui du K2. En gros, ça fait à plus ou moins le même dénivelé, 3800 mètres depuis Les Houches. Ça me permettra de tester un peu tout ; à la fois le côté nutritionnel et physiologique et de tourner l’épisode 3, qui sera en rapport avec une rencontre avec des apnéistes que je rejoindrai dans le sud pour plonger.
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