La photo de Nims Dai montrant une queue sans fin en route vers le plus haut sommet du monde avait fait le tour de la planète web en beaucoup moins de temps qu’il n’en fallut aux alpinistes pour atteindre la cime tant convoitée. Et voilà que maintenant le K2, pourtant réputé pour sa difficulté et sa dangerosité, attire lui aussi une foule de candidats aux grands frissons. Le début de la fin pour le deuxième plus haut sommet du monde ?
Au 22 juillet dernier, à 4h50, ils sont plus de 145 à avoir atteint le sommet du K2 (8611 m) au Pakistan. En témoigne la vidéo saisissante prise ce jour-là par Mingma G, Directeur de l'agence Imagine Nepal. On y voit les alpinistes monter à la queue leu-leu le célèbre passage du Bottleneck, où un rétrécissement de la voie oblige à passer sous un dangereux sérac. Une attente qui rend l’aventure peu palpitante mais surtout très dangereuse quand on sait que les prétendants au sommet sont là à 8200m+, avec un tiers d’oxygène par rapport à la normale et que dans le passé, on y a vu nombre d’alpinistes glisser.
Dans la foule, beaucoup d’amateurs de sensations fortes, sans doute lassés d’un Everest jugé désormais trop « grand public », voire « trop facile », mais aussi une certaine Kristin Arila, Norvégienne lancée dans un record de vitesse pour boucler les 14 sommets de plus de 8000 m en moins de six mois et six jours. Or deux jours plus tard, le 24 juillet, Alan Arnette, fin observateur de la zone et collaborateur d’Outside, annonçait qu’on approchait désormais des 200 ascensions, un record que déjà le 10 juillet il prévoyait et qui ne manquait pas de l’inquiéter.
Bottle Neck of K2 on 22-July-2022 pic.twitter.com/HM1wtHNieE
— Mingma G (@14peaks) July 27, 2022
Pourquoi tant d’engouement pour cette montagne pourtant réputée pour sa difficulté, mais aussi sa dangerosité ? « Le Pakistan a pris exemple sur le Népal en matière de tourisme et a délivré des permis (pour plusieurs sommets, ndlr) à tout le monde cette saison », explique-t-il . « Certains parlent de 1400, d'autres disent qu’on est plus près de 1000, mais, ce qui est sûr, c’est que cette année, il y a au moins deux fois plus de candidats aux sommets que d’habitude ». Des alpinistes qui n’ont pas pu assouvir leur passion au cours des deux année précédentes, suite au Covid, mais aussi des amateurs d’aventure séduits par le marketing agressif de cinq opérateurs népalais : 8K Expeditions, Elite Expeditions, Imaging Nepal, Pioneer Adventures et Seven Summits Treks. A eux cinq, ce sont pas moins de 253 personnes en route vers les cimes (entre les clients et leur équipe, essentiellement des Sherpas venus du Népal). Cependant, les opérateurs occidentaux ne sont pas en reste, notamment Maddison Mountaineering et Furtenbach Adventures, qui, ensemble, pèsent à hauteur de 54 personnes. »
Est-ce trop de gens répartis sur cinq sommets de 8000 mètres ? La réponse est que cela dépend de pas mal de facteur, selon Alan Arnette. « Si l'on prend l'exemple de l'Everest, on voit aujourd'hui 300, 500, voire 700 personnes grimper du côté du Népal à chaque printemps. Cette année, en 2022, j'estime que 325 clients soutenus par 500 sherpas se trouvaient du côté népalais et que 640 ont atteint le sommet de l'Everest sans problème sérieux de surpeuplement. Ce sont d'immenses montagnes qui peuvent accueillir beaucoup de gens répartis.
Le problème survient lorsqu'il n'y a que quelques jours de météo propice au sommet, c'est-à-dire avec des vents de moins de 50 km/h ». C’est précisément ce qui s’est passé en 2019, rappelle-t-il. « On a alors assisté à une situation cauchemardesque avec seulement trois bonnes journées pour 600 personnes ; ainsi, les longues files d'attente du sommet sud au sommet ont permis à 660 alpinistes d'atteindre le sommet, mais neuf y ont trouvé la mort. »

Mais pour revenir au K2, l’ascension la plus raide des 8000 mètres du Pakistan, montagne où les emplacements pour les tentes sont réduits, dès le début de la saison d'été, on pouvait craindre le pire pour les 250 à 350 alpinistes prévus. « Notamment aux passages traditionnellement bondés comme la House’s Chimney et le Bottleneck », poursuit-il. « Et si le K2 se comporte comme il l'a toujours fait, avec de courtes fenêtres météo entre sessions de vents forts et tempêtes de neige, il va falloir beaucoup de coordination et de communication entre les équipes pour éviter le pire. »
Alan aura vu juste. Après une semaine marquée par de violentes tempêtes frappant les plus hauts sommets du Pakistan. Le 21 juillet, de nombreuses cordées attendaient impatiemment que s’ouvre une fenêtre météo qu’on savait très courte. Si 125 alpinistes détenteurs d’un permis y avaient déjà renoncé, il en restait ce jour-là 250 à 350 piaffant d’impatience. Pas moins de huit équipes, dont cinq népalaises, visaient donc le sommet le 22 juillet (et cinq autres attendaient encore leur tour).
Le résultat ne s’est fait attendre et les images parlent toutes seules. Sans oublier, mais c’est beaucoup moins commenté sur les réseaux sociaux, les tristes accidents survenus sur le K2 ces jours-ci. Le 20 juillet dernier, l’alpiniste Ali Akber Sakhim, 34 ans, décédait du mal de l’altitude près du C3. Et le 26 juillet, on apprenait via la chaîne canadienne CTV News que le Canadien Richard Cartier et l'Australien Matt Eakin (tous deux de l’équipe d'Adventure Pakistan Treks and Expedition ) y avaient eux aussi trouvé la morts sur le K2. Le premier aurait fait une chute mortelle sous le Camp 1. Quant à l’Australien Matt Eakin, il a été retrouvé mort au camp de base avancé, sans doute victime d’une chute.
La « montagne sans pitié », surnom gagné au fil du temps et des accidents par le K2, n’oublie jamais de rappeler que son ascension n’est pas une promenade de santé qu’elle ne doit pas se réduire à un parc de loisirs XXL. Pour mémoire, en 2020 on comptabilisait 397 personnes qui en auraient réussi l’ascension, mais aussi un total de 86 victimes, auxquelles il faut encore ajouter les trois disparus et les deux morts de 2021, le pire bilan de son histoire. Espérons que 2022 ne fasse pas exploser les statistiques, mais tout semble malheureusement réuni pour.
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