C’est une légende de l’alpinisme et, pour une fois, le terme n’est pas galvaudé. L’infatigable vétéran espagnol, le conquérant des 8000 m le plus âgé au monde, collectionne les records depuis près de sept décennies et s’apprête aujourd’hui à ajouter une nouvelle ascension à sa « course au quatorze 8000 m ». Actuellement au Népal, au camp de base du Dhaulagiri (8167 m), une montagne dont il a déjà frôlé le sommet sans jamais réussir à en atteindre la cime, il attend patiemment une fenêtre météo. S’il réussit cette fois, il ne lui restera que le Shishapangma (8 027 m ) pour boucler son projet. Un incroyable exploit pour cet ancien tapissier issu d’une famille pauvre, tombé amoureux de la montagne à 14 ans.
Une fois de plus Carlos Soria attend son moment. Un œil sur la météo, un autre sur le Dhaulagiri, montagne qui s’est déjà refusée à lui une douzaine de fois. Avec lui, son vieil ami, Sito Carcavilla, et six sherpas. Une équipe solide qui, en cas de problème éviterait l’intervention d’une aide extérieure. Pour l’Espagnol de 83 ans, installé au camp de base depuis quelques jours, cette année pourrait bien être la bonne, celle où il pourrait enfin, ajouter à son palmarès un 13e huit mille, « avec recours à l’oxygène pour la poussée finale, seulement », comme il le précise toujours, par souci « de ne pas mentir ».
Il s’agit de son avant-dernière étape avant de boucler son tour des « quatorze sommets ». Il ne lui resterait alors qu’à gravir le Shishapangma, expédition qu’il a prévue pour cet automne. Un projet ambitieux pour n’importe quel alpiniste, mais plus encore pour un homme qui s’est lancé dans cette course à plus de 50 ans, pratiquement sans sponsor, son âge ne rassurant guère autour de lui. Pas de quoi affecter pour autant le bonhomme, infatigable malgré l’âge, une opération de la cataracte et une prothèse au genou gauche. Année après année, sommet après sommet, celui qui dit n’être devenu alpiniste professionnel qu’à sa retraite, à 65 ans, "avant, j’étais relieur avant de rejoindre l’atelier de tapissier de mon père », précise-t-il, affiche un inaltérable enthousiasme et un optimisme incroyablement contagieux. Recette qui visiblement lui a réussi. Qu’on en juge.
Une incroyable série de records
A 51 ans, en 1990, l’Espagnol gravit le Nanga Parbat. À 55 ans, il escalade le Gasherbrum II ; à 60 ans, le Cho Oyu ; à 62 ans, il atteint le sommet du monde, l'Everest (8 848 mètres) ; à 65 ans, le K2 (ces deux sommets sont les seuls pour lesquels il a utilisé de l'oxygène ) ; à 66 ans, il s’attaque au Shishapangma, mais n’atteint pas son sommet principal ; à 68 ans, il ajoute à sa quête le Broad Peak et à 69 ans, le Makalu. À 70 ans, c’est au tour du Gasherbrum I. L’année suivante, à 71 ans, ce sera le Manaslu et le Lhotse à 72 ans. Un palmarès qui fait de lui l’alpiniste le plus âgé au monde à avoir gravi le K2, le Broad Peak, le Makalu, le Manaslu, le Lhotse, le Kanchenjunga et l'Annapurna.
Mais aussi le seul alpiniste au monde à avoir gravi dix montagnes de plus de 8 000 mètres à plus de 60 ans. Un record auquel on doit encore ajouter l’ascension des 7 plus hauts sommets de 7 continents - Elbrus (Europe-1968), McKinley (Amérique du Nord-1971), Aconcagua (Amérique du Sud-1986), Everest (Asie-2001), Mont Vinson (Antarctique- 2007), Carstensz (Océanie-2010) et Kilimandjaro (Afrique-2010) – Un défi réalisé alors qu’il avait déjà plus de 70 ans !
"Trop souvent, on se cherche des excuses"
Le secret de sa longévité ? Manger de l’ail le matin, remplacer le sucre par le miel, se lever très tôt le matin pour aller courir à la frontale dans la Sierra de Guadarrama où il vit avec sa femme, grimper sur glace et sur roche, faire du vélo ou du ski de fond. Très strict sur son emploi du temps, il prépare soigneusement chaque expédition, convaincu que souvent on se donne trop d’excuses et pas assez de moyens pour accomplir ses rêves. Il sait de quoi il parle, lui que rien ne destinait à faire partie de la première expédition espagnole dans l’Himalaya en 1973. Né le 5 février 1939, deux mois avant la fin de la guerre civile, il connaîtra la pauvreté : « nous n’avions pas d’eau courante à la maison », raconte-t-il volontiers lors des conférences qu'il donne avec enthousiasme. "Tous les jours je devais y rapporter de lourds seaux d’eau. J’y ai gagné des bras solides », raconte-t-il en riant. A 11 ans, il devient apprenti relieur, mais très vite il rejoint l’atelier de son père, tapissier.
"Je suis né alpiniste, mais j'ai travaillé comme tapissier toute ma vie », dit-il. "La montagne est ma vie. Cela a toujours été comme ça. J'ai mis le pied dans la Sierra de Guadarrama pour la première fois à l'âge de 14 ans et je n'ai jamais quitté les montagnes. C'est là que j'ai rencontré ma femme, Cristina, à La Pedriza, et c'est avec elle que j'ai escaladé le Mont Blanc, le Cervin... J'ai eu quatre filles et je les ai emmenées à la montagne..... J'ai fait 46 expéditions et j'estime avoir dormi dans une tente au-dessus de 5 000 mètres pendant environ cinq ans de ma vie", racontait-t-il à El Pais en 2011. C'était il y a plus de dix ans déjà et depuis il n'a cessé d'affoler les compteurs et défier l'âge.
Monstre de patience, Carlos Soria ne renonce jamais. « Je suis plus motivé que jamais pour terminer les 14 huit mille, pour le symbole, pour ce qu’ils représentent. Je suis un vieil homme qui transmet un message aux jeunes : ce n'est jamais fini. Si vous prenez soin de vous, vous pourrez poursuivre votre passion ! ».
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€










