Tous les quatre ans, une poignée de coureurs issus des tribus Apache, Tohono O'odham, Seri, Purépecha ou encore Maya se lancent pour de longs mois sur les routes et les sentiers américains. Une course sacrée visant à renforcer l'unité entre toutes les premières nations indigènes d'Amérique du Nord, centrale et du Sud. Terriblement éprouvant, ce périple est monté avec des moyens de fortune, raconte Noé Alvarez dans « 10 000 km », récit autobiographique qui vient tout juste de paraître en France.
"Ne sois jamais comme moi. Sors-toi d’ici dès que tu peux" . Toute son enfance Noé Alvarez, aura entendu ce discours de son père, descendant de l'indigène Purépecha, né dans un territoire mexicain non cartographié. Poussé par la faim il a fait le voyage vers le nord à l'âge de 16 ans, travaillant un temps dans les champs de houblon de Washington, avant d'être expulsé et de revenir aux États-Unis avec l'aide d'un passeur. Quant à sa mère, née dans l'État mexicain de Michoacán, elle a fui à 15 ans pour les Etats-Unis et Yakima, petite ville située à quelque 230 km au sud-est de Seattle où l’exploitation agricole intensive est reine. Et il suffit à Noé Alvarez de voir le corps de cette femme sans âge, ses doigts déformés par les tendinites à force de manipuler les fruits, pour comprendre que son propre avenir se résume à deux options. Trimer dans les champs, comme ses parents. Ou briller à l’école et rentrer à la fac : devenir la première personne de sa famille à aller l’université. Noe choisira la deuxième voie.

"Je courais parce que je voulais guérir"
Bon élève, il obtient une bourse d'études complète pour le Whitman College de Walla Walla, dans l’Etat de Washington. Son avenir semble alors assuré et, dans la foulée, celui de ses parents. Las, à la fac, tout ne se passe pas comme prévu. Isolé, déconnecté de ses camarades, majoritairement blancs et de classe moyenne supérieure, il ne trouve pas sa place. Son seul échappatoire à cet univers qu'il ne comprend pas : la course à pied. Alors, quand lors d'une conférence, en 2004, il apprend l'existence des « Peace and Dignity Journeys », des courses à pied de quatre à huit mois, organisées tous les quatre ans à travers tout le continent américain au cours de laquelle de nombreuses nations indigènes se réunissent et réclament la dignité pour leurs familles et leurs communautés. Il n'hésite pas une seconde. Il n’a que 19 ans, mais il quitte l'université et s'embarque pour la course la plus longue de sa vie : 10 000 km, du Canada au Guatemala. Plus qu’une course, c’est une "forme de prière" qu’il entreprend "pour renouveler notre responsabilité envers la communauté", explique Pacquiao, leader chargé de l’organisation du périple.

Pour rejoindre le groupe et gagner le Nord, Noé n’a pas d’argent. Il plaide sa cause auprès du recteur de son université qui lui offre de quoi se payer un billet d’avion pour la Colombie Britannique, au Canada, point de départ d’un parcours qui doit le conduire en quatre mois jusqu’aux ruines de Zaculeu, à Huehuetenango, au Guatemala, en passant par l’Etat de Washington, l’Oregon, la Californie, l’Arizona et le Mexique.
Un suicide social aux yeux de ses parents. La seule issue pour retrouver sa dignité et donner un sens à sa vie pour Noé. "Pour moi, la course à pied n'a jamais été une question de kilométrage, d'image, de calories ou de compétition", devait-il déclarer à la presse américaine à la sortie de son récit en 2020 ."C'est une question de communauté. Je courais parce que je voulais guérir, expulser cette douleur."

En chemin, il rencontre la douleur, la faim, la peur
La douleur il va la trouver, et elle va tapisser les centaines des kilomètres qu’il va courir de semaine en semaine dans des conditions terriblement éprouvantes. Cette course sacrée relevant plus de l’expiation que du FKT. Depuis 1992, ces « Peace & Dignity Journeys sont en effet organisés dans le but de "réaliser une ancienne prophétie sur la rencontre de l'aigle et du condor" observée à Quito, en Equateur, où plus de 200 représentants de nations indigènes de tout l'hémisphère occidental étaient réunis en 1990, lit-on sur le site de l’organisation autochtone des Premières Nations engagée dans la préservation de la culture amérindienne. « Les anciens se souvenant de la prophétie ont déclaré : "Nous sommes comme un corps qui a été brisé en morceaux et ce corps se réunira pour être à nouveau entier. Cette réunion représente l'unification des peuples autochtones du Nord et du Sud après des siècles de colonisation. » Chaque course, ou « voyage » qui ne compte jamais plus de deux douzaines de coureurs de tous âges, à son propre parcours, toujours des milliers de kilomètres, et est dédiée à une prière. Pour le feu, l'eau, les sites sacrés, les anciens ou les graines nourricières.
Au Canada, Noé rejoint donc son groupe issu des communautés Dené, Secwépemc, Gitxsan, Dakelh, Apache, Tohono O'odham, Seri, Purépecha et Maya. Filles et garçons, jeunes pour la plupart, ils viennent de toute l’Amérique, mais tous fuient des débuts difficiles. Certains sont des toxicomanes en voie de guérison, d’autres des victimes de violences ou des descendants de survivants des terribles pensionnats pour Amérindiens créés au Canada et aux Etats-Unis fin XIX pour convertir à la culture occidentale les jeunes issus des tribus amérindiennes. Tous sont en quête de rédemption et, comme beaucoup d'entre eux, Álvarez croit au pouvoir transformateur du sacrifice extrême. "Je cours pour suivre d'aussi près que possible le chemin de ceux qui m'ont précédé", insiste-t-il. "Je cours pour retrouver des fragments de mes propres parents saupoudrés sur la terre", dit-il.

Dans son journal de bord, il décrit la routine éreintante que ces coureurs plus ou moins aguerris vont suivre, en solo ou en relais. Equipé d’un van pour transporter leur matériel et leurs maigres provisions, le groupe parcourt entre 15 et 30 kilomètres par jour, qu’il pleuve ou qu’ll vente et par tous les terrains, forêts touffues, déserts isolées ou villes bondées. Leur équipement : leur propres affaires, ou des dons. Et pour seule nourriture, ce qu’ils peuvent acheter grâce aux dons des leurs ou quelques plats les attendant lors des pauses dans les différentes communautés traversées lors de leur périple où chaque étape est marquée par des rituels autochtones.
Noé connaîtra donc la faim, la soif, la fatigue, la peur aussi face à un lion des montagnes, ou celle de se perdre, les indications reçues étant minimales : la devise des "Peace & Dignity Journeys" se limitant à "Dans le doute, tourne à gauche". Sans parler des tensions au sein du groupe où certains prennent le dessus avec un certain sadisme.
Il lui faudra surmonter toutes ces épreuves et traverser les États du Mexique, les villes tenues par les zapatistes et les sites sacrés des Aztèques, pour que Noé Alvarez ait le sentiment d’avoir retrouvé sa fierté. "Mon père a parcouru un long chemin", réalise-t-il en plongeant ses doigts dans l'océan Pacifique sur la côte de Oaxaca. Quelques années de plus lui seront nécessaires pour intégrer tous les bénéfices de cette expérience hors normes.
A 34 ans, aujourd’hui, Noé Alvarez est diplômé en philosophie et en « écriture créative ». Il s’est spécialisé dans l'analyse des conflits à l'American University et en Irlande du Nord. Grâce à une bourse, il a pu faire des recherches sur la politique américaine en matière de drogues, l'aide militaire et les droits de l'homme dans la jungle du Putumayo en Colombie. Il vit à Boston, où, jusqu'à récemment, il travaillait comme agent de sécurité.

10 000 km - Une course sacrée à travers les terres volées des Indiens d'Amérique
De Noé Alvarez. Éditions Marchialy. 300 pages.
21€90
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