Bonne nouvelle : les associations WWF, Pro Natura et Mountain Wilderness Schweiz ont finalement eu gain de cause : la destruction du glacier du Théodule, dans les Alpes valaisannes (Suisse) vient d’être stoppée, apprend-on via un communiqué des Avocat·e·s pour le climat, en date du 19 octobre.
« Trop c’est trop » dénonçaient WWF, Pro Natura et Mountain Wilderness Suisse, images chocs à la clé. Appuyées par deux députées valaisannes, Aude Rapin et Céline Dessimoz, les associations avaient déposé mardi dernier une requête urgente auprès du canton du Valais demandant l’arrêt des travaux entrepris sur le glacier du Théodule. Car depuis des semaines des pelleteuses se démènent pour dessiner un joli tapis blanc en vue des descentes de la Coupe du monde de Zermatt organisée à la mi-novembre. La Commission cantonale des constructions vient de se prononcer, et c’est une bonne nouvelle :
« La Commission cantonale des constructions a estimé qu’à ce stade de son analyse, il était plus probable de considérer les travaux entrepris en dehors des pistes ordinaires comme illégaux que comme conforme au droit. Par conséquent, vu le caractère illicite des travaux, elle en a ordonné la cessation immédiate et procédera prochainement à une visite des lieux », explique le communiqué publié par Avocat·e·s pour le climat, en date du 19 octobre. Cette décision ne remettrait pas pour autant en cause la tenue de la compétition selon les organisateurs.
En bref, le rappel des faits
Sur les hauteurs de Zermatt, à plus de 3000 mètres d’altitude, la préparation de la piste « Gran Becca » battait son plein. Sur ce gigantesque chantier, les dents acérées des engins creusaient, terrassaient la glace pour façonner des pentes et comblaient les nombreuses crevasses. Le temps pressait car le 11 novembre, les meilleurs skieurs, rassemblés dans le cadre de la Coupe du monde de ski, vont dévaler la pente à plus de 120 km/h. Sauf qu’un grain de sable est venu enrayer la machine.
À quoi va ressembler le tracé de cette nouvelle piste ?
Si avant l’édition 2022, les organisateurs jouaient la carte de la durabilité, affirmant ne construire aucune nouvelle piste, cette année, leur discours avait radicalement changé. Car en prévision de la Coupe du monde prévue à la mi-novembre, le glacier a été creusé pour créer un itinéraire inédit, dont « au moins un tiers du parcours serait nouveau » affirme le média suisse 24heures.ch. Les organisateurs refusaient toutefois de livrer le tracé précis de la course.
« La piste de la Coupe du monde est entièrement dans le secteur affecté au ski du côté suisse » affirmait ce week-end Franz Julen, président du comité d’organisation local des épreuves. « Toutes les autorisations nécessaires ont été obtenues de la part des autorités et des fédérations dans les deux pays pour l’organisation de ces courses […] [La Commission cantonale des constructions (CCC), ndlr] peut venir sur le terrain, on peut l’analyser ensemble, on n’a rien à cacher », expliquait-il il y a quelques jours.
Qu’est-ce qui pose problème aux associations ?
S'appuyant sur des relevés GPS effectués par le quotidien 20 minutes (Suisse), les opposants au projet dénoncent l’illégalité des aménagements de la piste « Gran Becca », en partie conçus hors-zone autorisée (le tracé excéderait les limites de la zone dédiée aux activités de ski).
Il est toutefois difficile d’en savoir davantage. La Commission cantonale des constructions et le Secrétariat cantonal des constructions et police des constructions de l’État du Valais n’ont pas encore pris la parole, mais affirment par écrit « ne pas avoir connaissance de travaux hors de la zone à bâtir dans ce secteur ». Même réserve du côté de la Commune de Zermatt. À savoir que sa présidente, Romy Biner-Hauser, siège également au conseil d’administration des remontées mécaniques de la station haut-valaisanne, lui-même présidé par Franz Julen, président du comité d’organisation local des épreuves...
À la suite de ces révélations, WWF, Pro Natura et Mountain Wilderness Suisse, assistées par Avocat-e-s pour le climat, ainsi que deux députés valaisannes, Aude Rapin, avocate et députée-suppléante socialiste, et Céline Dessimoz, cheffe du groupe des Vert-e-s (Parti écologiste suisse), ont demandé que toute la lumière soit faite quant à la légalité de ces travaux dans les meilleurs délais, insistant pour que les résultats de l’enquête soient rendus publics
« Face à ces soupçons de travaux illicites, le WWF, Pro Natura et Mountain Wilderness Schweiz, assistés par Avocat-e-s pour le Climat, ont saisi la Commission cantonale des constructions pour réclamer une interruption immédiate des travaux, un examen de la légalité du projet et, si nécessaire, une remise en état des lieux », souligne un communiqué envoyé par plusieurs associations. « Trop, c’est trop. Les prévisions annoncent une fonte de la moitié du glacier du Théodule d’ici 2080. Pour limiter au possible le dérèglement climatique nous devons faire d'importants efforts à tous les niveaux. Or, une petite minorité brandit encore ses propres intérêts économiques pour justifier des comportements intolérables aujourd'hui : détruire un glacier pour opérer une nouvelle piste en Coupe du monde de ski ».
Quels sont les enjeux économiques autour de la Coupe du monde de Zermatt ?
« Nous sommes contre ces courses de ski à Zermatt, qui sont clairement un objet de prestige générant un intérêt international. Une logique commerciale qui ne prend pas suffisamment de recul par rapport à la nature […] Les destinations touristiques de montagne doivent proposer d’autres alternatives. Ce qui se passe là-haut est incompréhensible ! », estime Aaron Heinzmann, chef de projet au sein de l’ONG Mountain Wilderness Suisse.
Notons que l’an passé, les épreuves ont généré une valeur publicitaire de 93,3 millions de francs suisse (malgré leur annulation). À cela vient s'ajouter cette année la nécessité de mettre en lumière la luxueuse télécabine « Matterhorn Alpine Crossing », reliant Zermatt à Cervina (Italie) avec vue imprenable sur le Cervin. Inaugurée cet été, cette installation ultramoderne propose des sièges chauffants dessinés par la marque Pininfarina (designer de Ferrari et Maserati) et des cristaux Swarovski. Prix d’entrée : 240 francs (254 euros )pour l’aller-retour en plein tarif.
Un voyage idyllique qui tranche avec la réalité du terrain. Les scientifiques de l’Académie suisse des sciences naturelles ont récemment révélé que ces deux derniers étés ont fortement malmené les glaciers qui ont perdu 10% de leur volume, soit autant de glace qu’entre 1960 et 1990.
La tenue d'une telle épreuve de ski alpin en cette période de l'année est également remise en question. La Fédération internationale de ski (FIS) souhaitait pourtant programmer ses courses en fin de saison, fin mars ou début avril, en raison des conditions d’enneigement, mais elle a essuyé un refus catégorique de la part des organisateurs. « Ce n’est pas possible. Non seulement parce qu’on est en haute saison et que tout est plein, que les remontées mécaniques doivent travailler sur les pistes touristiques, mais aussi parce que les sponsors ne joueraient pas le jeu. Il y a donc effectivement un argument commercial derrière nos courses, pour le ski et le tourisme », notait récemment Franz Julen.
N’oublions pas que ces courses sont aussi censées inciter les consommateurs à acheter des skis pour Noël... « Qui va suivre une course à la télévision en avril ? » interrogeait alors Michel Vion, secrétaire général de la FIS. « Même le plus beau spectacle du monde serait perdu d’avance. Mars est une option, mais au 15 du mois, le ski, c’est fini ».
Article initialement publié le 18 octobre 2023, mis à jour le 20 octobre 2023
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