Sean, c’est le genre de pote qu’on aimerait bien avoir. Non seulement on serait trop fier de côtoyer l’auteur d’une première mondiale – l’escalade en solitaire des sept aiguilles du Fitz Roy, en Patagonie qu’il a baptisée « le Moonwalk Traverse »- mais en plus on serait sûr de passer un bon moment avec ce Belge qui a oublié de se prendre au sérieux. Pourtant il le pourrait sans mal si l'on en juge par son exploit réalisé avec les moyens du bord. Une approche quasi minimaliste, à l'image de cet alpiniste hors normes.

Qu’a-t-il fait exactement ?
Sean Villanueva O’Driscoll, 40 ans, a gravi en solitaire les sept aiguilles du Fitz Roy dans les Andes - un massif situé à la frontière entre le Chili et l’Argentine, culminant à 3 400 mètres - avec une simple corde et des rations « maison ». Le tout en six jours, du 5 au 10 février. Autrement dit, pour ceux qui apprécient les chiffres : 5 km de parcours, 4000 mètres de dénivelé positif, difficulté 7a.
- Aguja ('spear') de l’S 2330m
- Aguja Saint-Exúpery 2558m
- Aguja Rafael Juárez 2558m
- Aguja Poincenot 3108m
- Aguja Kakito 2800m
- Cerro Fitz Roy 3359m
- Val de Bois
- Aguja Mermoz 2558m
- Aguja Guillaumet 2579m
Un parcours de santé combinant du big wall, de l'escalade de glace et la traversée de crêtes vertigineuses. En clair, un périple exigeant des compétences de haut niveau. D’autant qu’il l’a réalisé en solo, ce qui n’est pas la moindre des difficultés quand on sait que le seul précédent est signé Alex Honnold et Tommy Caldwell. C’était en 2014, dans le sens inverse, et … en duo. D’où le nom que Sean donnera à son exploit : le "Moonwalk". "En référence au pas de danse où l'on a l'impression d'avancer mais où l'on recule en fait. C'est aussi à cause des paysages et de l'atmosphère étonnants, et parce que c'est le contraire de ce que Tommy et Alex ont fait », dira-t-il à son retour.

Pourquoi c’est un exploit ?
Pour ceux qui auraient encore un doute sur la portée de cette première, il suffit d’écouter Alex Honnold, commentant à « Planet Mountain » sa propre traversée du massif réalisée avec Tommy Caldwell, 7 ans plus tôt, du 12 au 16 février 2014 (quasiment jour pour jour par rapport à Sean), mise en image dans l’incontournable "Fitz Traverse" : "C'est fou la longueur de cette traversée - même si nous nous déplacions assez rapidement par rapport aux normes habituelles, nous avions l'impression de nous trainer. C'est juste très, très long. Je n'avais jamais fait quelque chose de pareil. Ça suppose une immersion totale pendant cinq jours. Ce qui est vraiment long pour rester concentrés. Même les longs solos ne prennent que quelques heures, et là, ça n’a rien à voir. »
Sean aura mis, lui, un jour de plus, mais il était seul. Ce qui change la donne comme le souligne sur Instagram l’Américain Colin Haley, pour qui les Andes n'ont pas de secret :
"Il ne fait aucun doute qu'il s'agit de l'ascension en solitaire la plus impressionnante jamais réalisée en Patagonie, et je ne peux m'empêcher de me demander si ce n'est pas simplement l'ascension la plus impressionnante tout court jamais réalisée en Patagonie à ce jour « (…). Pour une traversée comme celle-ci, c’est beaucoup plus long et fatiguant que de grimper avec un partenaire. Sur le terrain le plus "facile", il a certainement fait du free-soloing, mais même là, ça veut dire porter un sac comprenant des crampons, un sac de couchage, une tente, un réchaud, de la nourriture et du carburant pour plusieurs jours, des vêtements, etc. Ca demande beaucoup de temps et d’énergie. Je serais curieux de savoir comment il a réussi à ne pas manquer de corde et de matériel, car il est beaucoup plus difficile de transporter tout cela seul qu'avec un partenaire. Enfin, le fait d'être en solo sur ce type de sommets est assez intense psychologiquement, et vivre une telle intensité pendant plusieurs jours d'affilée est définitivement la preuve d’une force mentale exceptionnelle. Bien sûr, on peut dire que Sean a "eu de la chance" avec une fenêtre de super beau temps, mais c'est le cas de toutes les grandes ascensions de style alpin qui ont été faites en Patagonie. Et il est difficile de dire qu'il a "eu de la chance" étant donné qu'il y est depuis plus d'un an... Le beau temps et les bonnes conditions sont des conditions préalables aux grandes ascensions en Patagonie, mais vous ne savez pas quand le beau temps arrivera, et quand il arrive, vous devez être complètement préparé physiquement et mentalement pour en profiter, parce que vous savez que vous pourriez attendre encore un an ou deux avant qu'une telle opportunité se présente à nouveau. »
Comment tout a failli capoter
De la chance, l’alpiniste en aura eue, en tous cas du côté de la météo, en effet, mais plutôt que de chance, parlons plutôt de sens des opportunités. Ou de l’art de transformer les obstacles en atouts. Une philosophie que semble parfaitement maîtriser Sean.
En mars 2020, l’alpiniste se trouve en Argentine quand, devant la pandémie, le pays ferme ses frontières et annule les vols vers l’Europe. Nicolas Favresse, son partenaire d'escalade, parvient à partir comme prévu. Pas Sean. « En fait, si j'avais vraiment voulu, j'aurais pu rentrer en Europe en contactant l'ambassade, mais tout cela m'a semblé beaucoup trop compliqué. Les choses allaient mal en Europe, et j'étais dans l'un des plus beaux endroits de la planète ! Je me sentais comme un enfant enfermé dans un immense terrain de jeu. », explique-t-il à "Rock and Ice".
Le projet de la traversée avait bien germé dans sa tête, mais c’est plutôt avec son partenaire, Nicolas Favresse, qu’il l’avait envisagé. Pourtant, au cours des longues nuits d’hiver l'idée fait son chemin : pourquoi pas le tenter en solo ? « C'était une idée irréaliste et plutôt décourageante, mais je me suis dit que ça ne faisait pas de mal d'en rêver et de regarder le topo pour voir si je pouvais y arriver. », raconte-t-il. « Et je me suis mis à y croire vraiment. En étant réaliste, je pensais qu'il me faudrait dix jours, mais il est extrêmement rare d'avoir dix jours de beau temps, alors j'ai décidé de voir si cela tiendrait sur une fenêtre de six jours. Six jours de beau temps, c'est aussi assez rare. Du coup, tout cela restait très hypothétique, sachant qu’il y avait peu de chance que cela arrive ». Mais la chance sera au rendez-vous. Et Sean saisira l’opportunité. On connait le résultat …
Pourquoi il n’en avait parlé à personne
A l’automne dernier, Sean - qui comptait déjà à son actif dans la zone l’escalade de Saint-Exupéry, Poincenot, Fitz-Roy, Mermoz et Guillaumet - fait quelques essais et réussit les deux premiers sommets de son futur parcours (Aiguille de l’S et Saint-Exupéry), mais la météo est mauvaise, il doit redescendre. Pourtant, il ne se décourage pas et continue de prendre des notes et d’étudier le topo. Arrive la fameuse fenêtre météo – six jours en plein dans sa date d’anniversaire ( 40 ans ) – Il se sent prêt, mais pas question d’annoncer son projet. « J'étais convaincu que personne ne me comprendrait, qu’on me prendrait pour un fou », dit-il. Seuls deux amis très proches, des locaux connaissant bien la région, sont mis dans la confidence : "Je leur ai juste dit que j'allais commencer sur Ag de l'S et qu’après je verrais jusqu'où je pouvais aller. », se souvient-il.
Comment il s’est entraîné : du bloc et du chant
A priori aucun secret dans l’entraînement de Sean : de la course à pied, du hangboard, du bloc et de l’escalade sportive, des pompes, des tractions, des étirements, du yoga. La base, à laquelle il a quand même ajouté quelques exercices personnels : port de troncs d'arbre, nage en eau froide, tai-chi, chi-gong, méditation et, plus inattendu, du jardinage, de la musique, du chant, des repas sains, de bonnes nuits de sommeil et un travail sur la visualisation.
Comment il s’est équipé : un sac bien trop lourd
"Il est parti seul, avec une simple corde, ses rations et sa flûte irlandaise », a-t-on pu lire dans la presse à l’annonce de son exploit. C’est résumer un peu vite son équipement, mais force est de constater que Sean a joué la simplicité car il a dû faire avec les moyens du bord, comme il l’explique à "Rock and Ice".
« J’avoue que je ne me suis pas trop pris la tête pour préparer mon sac, au fond, ça n’avait pas beaucoup d’importance », raconte-t-il. « Ce qui compte, c’est la motivation, la volonté, la détermination ». Je gardais en tête qu’à l'époque, les gens faisaient des choses incroyables et que leur matériel était loin d'être aussi léger et efficace que celui d'aujourd'hui. Or en passant plus d'un an ici au lieu des trois mois prévus, beaucoup de mon équipement personnel était usé. Au final, j'ai emprunté une grande partie de l'équipement et des vêtements de cette traversée à des alpinistes locaux ! »
Dans son sac : 10 jours de nourriture. Végane, bien sûr. Sean est connu pour partager ses recettes de curry vert avec ses abonnés sur Instagram. Il prépare d’ailleurs lui-même ses rations lorsqu’il part en expédition. Y compris ses gâteaux d’anniversaire. Le 7 février, lorsqu’il a franchi le Fitz Roy, pour célébrer ses 40 ans, il s’est offert sept petits gâteaux : un pour chacun des sept sommets !
Pour son petit-déjeuner et dîner, il a donc préparé lui-même principalement de la purée de pommes de terre et de la polenta avec des légumes secs, du fromage, des champignons secs, des épices, du sel, des épinards lyophilisés, 1/2 litre d'huile d'olive. « Je n'ai pas préparé mes repas à l'avance car j'ai pensé qu'il serait plus sympa de cuisiner et d'ajouter ce que je voulais sur place », dit-il. Et au déjeuner : des noix, des fruits secs, du fromage à pâte dure.
Son matériel : le strict minimum
- Une veste de montagne
- Un pantalon imperméable
- Une veste en duvet (grade 7)
- Une sous-couche
- Une Nano air jacket
- Deux T-shirts respirants
- Un pantalon respirant
- Trois paires de chaussettes
- Quelques caleçons
- Un sac de couchage en duvet
- Des chaussures d'approche (Kalipe)
- Des chaussons d'escalade
- Une tente
- Un tapis de sol
- Un sac à dos et son sursac
- Des crampons en aluminium
- Un piolet (Gully)
- Une vis à glace
- Une corde de 60 m
- Un double rack et des mousquetons à vis
- Un harnais
- Six longes
- Cinq dégaines
- Trois poulies micro-traction
- Du papier toilette, une brosse à dents, une frontale
- Et sa flute !
Sean finira son périple avec quatre jours de nourriture, 250 millilitres d'huile d'olive et … une seule feuille de papier toilette, sa grande préoccupation semble-t-il. « Je n’ai pas pesé mon sac. Mais il était certainement trop lourd pour que je puisse grimper avec. », conclut-il à son retour sans pour autant s’appesantir sur ses déboires. « Je n’ai pas vraiment pris le chemin le plus efficace tout le temps, j’ai fait quelques erreurs d'itinéraire ». Des chutes de pierres abiment sa seule corde dès le premier jour, mais il s’en débrouillera avec les moyens du bord. De même que, seul au sommet du Fitz Roy sur de la glace à 50 degrés, il trouvera un peu léger son équipement réduit à des crampons en aluminium, son piolet et sa vis à glace. "A la réflexion, des pointes en acier auraient sans doute étaient plus sures », conclut-il.

Le secret de sa réussite ?
Originaire de Bruxelles, Sean Villanueva O'Driscoll n’est pas vraiment né les crampons au pied. C’est au plat pays qu’il commence l’escalade à 13 ans, en salle. Mais très vite, il se met à la falaise avant de s’attaquer aux "big walls". A 40 ans, on l’a vu grimper dans l’Himalaya, sur le Mont-Blanc, dans les Rocheuses aux États-Unis, au Mexique. Sans parler bien sûr de ses ascensions au Groenland qui lui valent un Piolet d’Or en 2010 ( il en tirera un film : "Dodo's delight"). Ce solo n’est donc, au final, que l’aboutissement d’un long cheminement personnel. Sur le plan technique mais aussi philosophique. Dans son projet, aucune recherche de performance ou de record. « Je l’ai fait pour passer du temps seul là-haut, vivre le moment présent, profiter de l'expérience. C’est une vraie thérapie mentale », explique-t-il. « Et parce que cela n'avait jamais été fait et que cela semblait être une vraie aventure. » Loin de vouloir donner des leçons, l’alpiniste explique qu’il voudrait tout simplement « montrer qu’on peut accomplir des exploits avec peu de choses : une simple corde et des biscuits faits maison. »
Quand on lui demande à quoi tient son succès, ce grimpeur modeste et bon vivant répond : « A Mère Nature, à tous mes amis et partenaires d'escalade ici à El Chalten (Argentine), et à mon principal partenaire d'escalade, Nicolas Favresse, avec qui j'ai partagé de nombreuses aventures et qui a contribué à fait de moi le grimpeur que je suis aujourd'hui. »
Sean, qui aura donc passé plus d’un an à El Chalten dans une caravane, se considère comme un citoyen du monde et on ne s’étonnera pas que là-bas, la communauté de grimpeurs l’ait adopté. Pendant les longs mois d’hiver on l’a vu très occupé par ses cours de langues en ligne, sa pratique de la cornemuse irlandaise, une autre de ses passions, quand il ne joue pas de la flute. C’est d’ailleurs de l’acoustique en altitude que parlera Sean à l’issue de son périple : « 'Really good whistle acoustics on those peaks.' », raconte son sponsor, Patagonia.
"Sans la musique", a-t-il confié à Scarpa, un autre de ses sponsors, "quand la météo se gâtait, j'aurais dû me contenter de rester assis, à attendre sur mon portaledge, ce qui vous vide vraiment de toute motivation et énergie. Alors que jouer de la musique vous aide à vous rappeler qu'il est essentiel de vivre l'expérience dans son ensemble, de profiter du moment présent et de comprendre que la prochaine étape n'est pas le plus importante. Puis, quand la météo se met au beau, vous vous sentez vivant".
Quel aura donc été son principal obstacle au cours de ses 6 jours en solo ? « moi-même », répond le grimpeur, qui loin d’être épuisé à son arrivée le 10 février, confiait : ‘J’aurais bien continué encore un peu ».
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