Pour un 10 km, un marathon ou tout simplement rester en forme, trouver chaussure à son pied n’est pas chose aisée. Pendant des années, nous achetions nos chaussures en fonction de leur capacité à prévenir les blessures – la faute au marketing ? Aujourd’hui, c’est différent explique notre journaliste. Amorti, stabilité, confort, dynamisme… Sur quels critères se baser et comment choisir la bonne paire parmi les centaines de marques et de modèles ?
Été 1990. Je sors d'un magasin de running avec une grosse paire de Nike bien rigides. Les mots du vendeur résonnent encore en moi : « Ce sont les chaussures dont vous avez besoin, dès maintenant ». En tant que revendeur spécialiste, il venait d’analyser ma foulée sur un tapis roulant puis l'historique de mes entraînements, de mes blessures, lui permettant de déterminer avec quels modèles je pourrais courir correctement tout en évitant de futures blessures. Et ce, peu importe si elles me plaisaient ou non ni même si je me sentais à l'aise dedans (ce qui n'était absolument pas le cas). J'ai accepté son diagnostic sans broncher et me suis mis à courir avec elles jusqu'à qu'elles soient usées.
Bien que les vendeurs spécialisés de l'époque ne fussent pas tous aussi dogmatiques, cette anecdote témoigne de cette vieille croyance selon laquelle les chaussures de running seraient essentiellement des dispositifs médicaux. Le marketing des fabricants était orienté en ce sens.
Or, les marques changent progressivement de discours : la promesse tourne dorénavant autour de la performance et du confort. Plutôt que de se voir prescrire les modèles dont ils auraient besoin, les coureurs sont désormais invités à choisir ceux qu'ils aiment vraiment – des chaussures dans lesquelles ils vont se sentir à l'aise, rapides et heureux.
Le paradigme de la pronation
L’idée que prévenir les blessures passe par le choix d'une paire de chaussure remonte à l’avènement du running moderne. Souvenez-vous, la Nike Cortez, sortie en 1972 (rendue célèbre par le film Forrest Gump), première chaussure de running conçue pour le grand public, était dotée d’une semelle intermédiaire amortissante - une innovation pour l'époque, censée minimiser le traumatisme de l'impact - et un talon surélevé (censé réduire la tension sur le tendon d'Achille). Les années qui suivent, l'industrie décline des centaines de nouveaux modèles offrant amorti et soutien pour réduire les blessures. Plus tard, en 1980, le biomécanicien Peter Cavanaugh compare d’ailleurs les chaussures de running à des médicaments délivrés sur ordonnance dans "The Running Shoe Book" ("Le livre sur la chaussure de running"), et établit une liste en 23 points permettant de diagnostiquer les caractéristiques indispensables dans la réduction des blessures qui, selon lui, devraient être recherchées par tous les coureurs afin de choisir la chaussure adaptée à leurs besoins.
Au début des années 80, les marques vont encore plus loin, en plaçant des renforts plus fermes dans la semelle intermédiaire et sous la voûte plantaire afin de corriger la sur-pronation, c'est-à-dire l'affaissement excessif du pied vers l'intérieur, longtemps accusé d'être à l'origine d'une myriade de blessures. Le diagnostic du niveau de pronation devient rapidement une des préoccupations principales des coureurs. Les magazines recommandent de faire des tests pour déterminer la hauteur de votre voûte plantaire et le niveau de pronation corrélé. Les revendeurs spécialistes effectuent des analyses de foulée et diagnostiquent les coureurs en trois catégories : neutres (libres de choisir n'importe quelle paire de chaussures), sur-pronateurs modérés (limités au rayon de stabilité) ou sur-pronateurs sévères (condamnés à porter des modèles lourds et rigides qui contrôlent le mouvement). Cette segmentation est universellement adoptée par les marques, les magasins et les spécialistes, faisant perdurer ce paradigme de la pronation pendant plus de deux décennies.
Au début des années 2000 apparaissent les premiers signes de changement, lorsque des recherches révèlent l'absence de liens avérés entre les taux de blessures réels et les deux principales caractéristiques des chaussures de running : l'amorti et la stabilité. Selon les scientifiques, la course à pied est un acte naturel, notre corps n'a besoin d'aucun soutien ni de correction supplémentaire. Au cours de la décennie, ces balbutiements se transforment en un mouvement frôlant la religion, avec pour bible le best-seller « Born to Run ». Si les minimalistes rejettent les chaussures suréquipées - ou les chaussures tout court - ils restent persuadés qu'une chaussure adaptée permettrait de prévenir les traumatismes. Aux modèles avec amorti ou contrôlant la pronation, ils préfèrent néanmoins ceux qui permettent de ressentir le sol et qui laissent les pieds se déplacer naturellement, la clé, selon eux, d'une course sans blessure. Mais lorsque les chaussures minimalistes ne réussissent pas à résoudre tous les maux et, au contraire, en engendrent de nouveaux, le mouvement s’effondre aussi vite qu'il est apparu.
Désenchantés, de nombreux coureurs reviennent alors aux anciens modèles (en réalité, environ 85 % des coureurs continuaient d'acheter des modèles avec amorti et contrôle de la pronation, même quand l'engouement pour le minimalisme était au plus fort). Les marques continuent de produire leurs best-sellers, comme les Brooks Adrenaline et les Asics Kayano, les magazines prêchent toujours pour la prévention des blessures, tandis que les magasins spécialistes tentent encore de convaincre leurs clients d'acheter les chaussures dont ils ont besoin selon eux.
Le confort plus que la correction
Mais ce statu quo est vite remis en cause. Le mouvement minimaliste a fait émerger des marques qui ne rentraient dans aucunes cases : Hoka avec ses semelles oversize, son amorti légendaire et son rocker ; Altra, avec son avant-pied large, son talon bas et son amorti généreux ; On avec sa technologie « CloudTec » pour un amorti tout en douceur et des relances dynamiques. Les marques traditionnelles innovent également pour demeurer compétitives : Adidas développe la mousse Boost, promettant un meilleur retour d'énergie ; ou encore Brooks, connu depuis longtemps pour la stabilité de ses chaussures, commence à éliminer progressivement la tige de contrôle du mouvement au profit du système GuideRails moins gênant et plus polyvalent. En parallèle, quasi tous les fabricants équipent leurs tiges avec des tissus extensibles qui maintiennent le pied tout en permettant des mouvements naturels.
Pendant ce temps, les experts, des biomécaniciens aux kinésithérapeutes en passant par les podologues, pointent du doigt l'incohérence de la recherche de contrôle de la pronation. Non seulement les chaussures ne contrôlent pas le mouvement du pied, mais la pronation est jugée comme étant un phénomène normal. Personne ne peut déterminer exactement à quel moment elle est excessive. Le contact du pied au sol et de la foulée varient aussi naturellement en fonction des nos caractéristiques corporelles. Il est très difficile d'identifier les éventuelles corrections. « Vous pouvez demander à dix kinésithérapeutes, dix podologues et dix spécialistes de la rééducation d'observer un coureur sur un tapis de course, vous aurez trente diagnostiques différents », explique Paul Langer, ancien président de l'Académie américaine de médecine sportive podiatrique. Comment les coureurs pourraient-ils donc espérer faire confiance à un vendeur de magasin spécialisé pour diagnostiquer leurs besoins, aussi expérimenté soit-il ?
À ce propos, en 2015, Benno Nigg, l'un des plus grands chercheurs en biomécanique, professeur à l'Université de Calgary, fait une proposition radicale : la façon la plus efficace de choisir des chaussures est ce qu'il a baptisé le « filtre du confort ». Les recherches qu'il a menées tout au long de sa vie ne lui permettent pas de valider les anciennes méthodes de prescription de chaussures, et de nouvelles études montrent alors un fait étonnant : les coureurs qui choisissent leurs chaussures ou leurs semelles selon leur niveau de confort se blessent moins et ont une foulée plus efficace.
Cette nouvelle conception va au-delà des modalités d’évaluation traditionnelles d’une bonne chaussure, selon l'ajustement et la sensation de marche. Il s'agit plutôt de savoir si la chaussure complète la façon dont le corps de chaque coureur se déplace et interagit avec le sol. Il ne suffit pas de se glisser dans la chaussure et de se dire « c'est bien », explique Benno Nigg. « Vous devez sortir et courir un peu avec ».
Ainsi, selon le chercheur, la chaussure la plus confortable se révèle être celles qui se feront oublier en course : vous touchez le sol à l'endroit où vous vous attendez à atterrir en effectuant une transition fluide et stable, votre pied se déplace comme il le souhaite tout au long de la foulée, vous vous sentez à la fois connecté au sol et amorti par celui-ci, vous déroulez sur la pointe des pieds rapidement et naturellement. Benno Nigg admet cependant que le confort est une sensation plutôt subjective, mais plus efficace que de fonder un diagnostic sur des hypothèses et des méthodes d'évaluation erronées.
« Il nous est impossible de prescrire des chaussures », déclare Simon Bartold, biomécanicien et consultant en conception de chaussures. « Nous nous détournons des gens qui essaient de faire une analyse de la foulée et essayons davantage de comprendre l'interaction entre la chaussure et le pied plutôt que de nous soucier de savoir si nous sommes en pronation, en supination ou si nous avons besoin d'un bon amorti. Je pense que nous avons dépassé ce genre de considérations ».
« On s'attend à ce que la chaussure rende votre course plus agréable, et c'est une promesse suffisante »
Alors que les coureurs s’habituent à valoriser le confort à la correction, une autre bombe vient radicalement modifier notre perception des chaussures de running. En 2016, Nike présente la VaporFly 4% qui prétend améliorer l'économie de course avec son patronyme « 4 % ». Des études et des records prouvent la véracité de ces affirmations : ces supers chaussures, et leurs cousines bientôt créées par toutes les marques, permettent de courir plus vite avec moins d'effort. Ce fantasme d'enfant est (enfin) réalisé : des chaussures magiques qui nous feraient voler, ou du moins qui nous transformeraient en meilleurs athlètes.
Aujourd'hui, alors que les matériaux et les conceptions des supers chaussures se retrouvent dans tous les nouveaux modèles, il en va de même pour la promesse que les chaussures peuvent améliorer vos performances et votre expérience. Que vous recherchiez une chaussure de course haut de gamme pour battre votre record au marathon ou un modèle d'entrée de gamme pour vous aider à suivre un programme pour un 10 km, on s'attend à ce que la chaussure rende votre course plus agréable, et c'est une promesse suffisante.
Les spécialistes du marketing, les experts en chaussures, les détaillants spécialisés et même les podologues abandonnent de plus en plus l'ancienne conception selon laquelle une chaussure doit réparer des anomalies. « Nous avons dépassé cette tendance, nous faisons du confort de la performance l'objectif principal de l'industrie dans son ensemble », déclare Justin Craig, propriétaire du magasin spécialisé RUNdetroit, aux États-Unis.
Pourtant, les coureurs attribuent toujours leurs blessures aux chaussures et croient trop souvent que le bon modèle va guérir leurs genoux ou leurs pieds douloureux. Mais les preuves qu'un élément quelconque d'une chaussure peut prévenir ou guérir une blessure restent rares. Et, même si c'était le cas, nous n'en savons pas assez à ce jour pour pouvoir recommander les bons produits.
« Il y a tellement de questions auxquelles nous ne pouvons pas encore répondre. Il est difficile de donner une réponse spécifique à un coureur en particulier », souligne Laurent Malisoux, chercheur à l'Institut luxembourgeois de la santé et principal expert des chaussures de running et des blessures. Si un coureur lui demande quel type de chaussures porter, il répond : « Je n'oserais pas donner de préconisations, c'est tellement individuel », lui demandant plutôt « Quelle chaussure utilisez-vous ? Est-ce qu'elle vous plaît ? ». Son meilleur conseil ? « Si vous l'aimez, gardez-la, si vous ne l'aimez pas, remplacez-la. C'est aussi simple que cela ».
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