Dans la nuit du 20 au 21 juin, la Bérarde, temple de l’alpinisme, est dévastée par une crue torrentielle. Des maisons entières sont emportées. Un phénomène d'une extrême violence qu’on redoute de voir se reproduire ici… mais aussi potentiellement dans d'autres massifs, explique Johan Berthet, géomorphologue, auteur d’une thèse sur l’impact du retrait glaciaire sur les torrents alpins.
Que s’est-il concrètement passé à La Bérarde dans la nuit du 20 au 21 juin ?
On a eu un phénomène hydrométéorologique extrême. Avec à la fois des précipitations, une fonte du manteau neigeux et la vidange d’un lac glaciaire qui a apporté énormément d’eau dans le torrent des Étançons, et surtout dans son affluent, le torrent de Bonnepierre. Ce dernier a remobilisé d’importantes quantités de matériaux, de sédiments, qui sont descendus jusqu’à La Bérarde et ont remblayé le lit du torrent. Il a ensuite changé de lit. Et a fini par passer au milieu du hameau de La Bérarde. D’abord en déposant des sédiments dans le hameau. Puis en recreusant un lit torrentiel dans le milieu du hameau. Une partie des bâtiments a été ensevelie, d’autres ont été détruits.
D’autres crues torrentielles pourront-elles avoir lieu dans la zone ?
Oui. C’est ce que nous apprend l’abondante littérature scientifique qui a étudié les crues torrentielles. Car une fois que les sources sédimentaires du torrent ont été déstabilisées, elles vont continuer à être disponibles lors des prochaines crues. Alors forcément, à l’image d’une réplique pour des séismes, on va avoir des crues qui vont être morphogènes. C’est vraiment ce qu’il se passe en Vésubie [dans les Alpes-Maritimes, où un phénomène quasiment identique a eu lieu, ndlr]. Là-bas, tous les sédiments qui ont été déstabilisés mettent un certain temps à se stabiliser. Et en attendant qu’ils le fassent, ils sont disponibles pour les cours d’eau lors des crues. Les volumes seront inférieurs.
Mais à débit égal de crue, on aura un transport sédimentaire plus important qu’auparavant. Et ça pendant 5, 10 ou 15 ans, c’est plutôt difficile à prévoir. […] Et ça fait partie des paramètres qu’il faut prendre en compte pour la reconstruction de La Bérarde. Car il ne faut pas croire que si l’on met à l’identique le village tel qu’il était avant, tout sera comme avant. Puisque davantage de sédiments vont arriver. Cela fait partie des éléments qu’il faut intégrer pour la reconstruction.
Ce phénomène peut-il se reproduire ailleurs qu’à La Bérarde ? Des zones particulièrement propices à ces crues torrentielles ont-elles déjà été identifiées ?
Ce n’est pas un point évident à déterminer. Puisque les crues torrentielles sont la conjonction de deux phénomènes et d’une situation. Il faut en effet qu’il y ait un événement hydrométéorologique très important ainsi qu’une grande quantité de sédiments disponibles. […] Ces volumes sédimentaires peuvent être liés à un retrait du glacier [comme c’était le cas à La Bérarde, ndlr], à des conditions géologiques défavorables ou à d’autres types de phénomène, de type glissement de terrain.
Il faut ensuite qu’il y ait une situation particulière : une géométrie du bassin versant qui permette d’avoir une connexion directe entre l’endroit où les sédiments sont disponibles et les zones d’enjeu. En l’occurrence, ce sont les cônes torrentiels. Des zones moins raides et où on s’éloigne progressivement de dangers tels que les risques d’avalanche ou de chutes de blocs. Des lieux favorables, lorsque les torrents ne sont pas trop actifs, à l’implantation des activités humaines, que soit l’agriculture ou les zones urbaines. […]
On pourrait déterminer des zones plus à risque. Mais ce sont des approches qui ne sont pas réalisées. Puisque la gestion des risques en France est réglée sur l’événement sentinelle. C’est-à-dire que l’on va déterminer un événement qui a statistiquement une chance sur cent de se produire chaque année. Et qui va être intégré au PPR, plan de prévention des risques prévisibles. […] Mais pour des événements comme celui de La Bérarde, dont la survenue est largement inférieure à l’événement sentinelle, il faut d’autres outils, d’autres méthodologies qui sont finalement peu utilisées. Il est donc difficile d’établir des règles d’urbanisation notamment sur les zones où il a une chance sur 1000 ou 2000 qu’un événement se produise.
On peut donc dire que ces phénomènes sont très difficiles à anticiper ?
C’est ça. Puisqu’ils sont la conjonction de plusieurs phénomènes. C’est une approche complexe, difficile à intégrer pour un décideur […] C’est peut-être l’une des marges de manœuvre que l’on peut avoir pour gérer au mieux les risques. Ça nécessiterait que l’on travaille dessus. Ce qui ne veut pas dire que ce qui est fait n’est pas bien fait. Mais que l’on a probablement des marges de manœuvre pour améliorer la prévention des risques en montagne.
Concrètement, que pourrait-on donc mettre en place pour améliorer cette prévention des risques en France ?
Sur des phénomènes hydrométéorologiques par exemple, il est difficile de prévoir un événement extrême comme celui qui a eu. Il faut donc intégrer de l’observation en direct, ce qui permet d’évacuer à temps. Il faut peut-être que l’on réfléchisse aussi sur divers scenarios possibles. Mais l’idée n’est pas de dire « c’est catastrophique, il faut évacuer ». Car je pense qu’il faut être conscient des vulnérabilités de certains secteurs à des événements extrêmes. Et travailler sur des choses en cohérence avec la probabilité de survenue de l’événement. […] On peut peut-être se demander comment faire pour anticiper au milieu un événement extrême. Et comment y faire face. En France, on a de supers outils : les plans communaux de sauvegarde qui permettent notamment de réfléchir à ce genre d’événements et de phénomènes.
Compte-tenu de ces paramètres, que penser des aménagements construits à titre préventif, tels que les digues par exemple ?
Une digue est dimensionnée à un événement. Au-delà, la digue peut soit atténuer un événement extrême, soit ne rien y faire, soit être dangereuse. Là où on a la plus grande marge de manœuvre, c’est dans la gestion de la vulnérabilité. On a tendance à trop vouloir travailler sur les aléas, l’événement extrême en lui-même. Sauf que l’on est de plus en plus vulnérables en montagne parce que l’on construit de plus en plus. Et les solutions d’ingénierie ne sont pas un gage de protection absolue. En montagne, on est exposés à des risques gravitaires (chute de bloc par exemple), avalancheux et torrentiels. Et ça, il faut bien être conscients que c’est inéluctable quand on habite dans ces zones-là. [….] Il faut pouvoir travailler sur ces vulnérabilités.
Avoir conscience des risques, de comment fonctionne un torrent, de ce qu’est une avalanche. En l’occurrence, les populations des territoires de montagne connaissent très mal le fonctionnement des torrents. Puisqu’ils les voient plutôt comme une contrainte. Et ça fait partie des aspects très limitants dans la bonne intégration et la bonne gestion des risques. […] Les torrents, au même titre que les glaciers, ce sont des entités vivantes de la montagne, ce sont des objets qui bougent en permanence. Vouloir croire qu’un cours d’eau est immuable et doit rester figé n’est pas forcément la meilleure des solutions pour gérer un risque. Il faut lui accorder une certaine liberté afin de le laisser s’exprimer... ou sinon, il le fera de lui-même.
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