Très attendu en France, le 5e livre de Kilian Jornet sort enfin demain, 4 novembre, aux éditions Arthaud. Impatient, notre journaliste s’était jeté sur la version anglaise, publiée il y a quelques semaines déjà sous le titre de « Above the clouds «. Il l’avait dévorée sans attendre et … globalement aimée. Avec quelques bémols.
En 2017, lorsque Kilian Jornet a atteint le sommet de l'Everest deux fois en une semaine, la nouvelle a fait le tour de la terre et soulevé questions sur questions. « Mais qu'avait-il fait exactement ? », immédiatement suivi d'un : " Combien de temps avait-il mis ? ». Au début, les détails de son exploit étaient plutôt flous, mais plus de précisions sont arrivées dans les semaines qui ont suivi : oui, Kilian Jornet avait bien fait deux fois l’ascension du toit du monde (ce qui n’est pas allé sans controverses). En clair, un aller-retour depuis le camp de base, sans Sherpas ni oxygène. Sa première ascension a effectivement eu lieu le 20 mai, mais Kilian ayant alors souffert de problèmes digestifs, il pensait pouvoir "faire mieux". Il s’est donc lancé dans une deuxième ascension, le 27 mai ... après avoir, il faut le rappeler, gravi deux semaines plus tôt le Cho Oyu (8188 m) !
Des exploits improbables, voire impossibles, aux yeux de certains. Il n'est pas nécessaire en effet d'en savoir beaucoup sur le sommet le plus haut du monde et sur les effets de la haute altitude pour comprendre à quel point l'ascension d'un 8 000 mètres peut être difficile - et parfois mortelle - même avec de l'oxygène et beaucoup d'aide.

"Je me sens libre, connecté à la nature"
C’est justement sur cette expérience que Kilian Jornet revient dans son dernier livre biographique, "Au-delà des sommets" (« Above the clouds », pour la version anglaise sortie début septembre), paru chez Arthaud. A sa lecture, on se rend compte que le Catalan est moins un traileur qu'un alpiniste, mais totalement hors normes.
Son point fort, raconte-t-il lui-même, est "le mouvement continu sur terrain technique", ce qu’au fil du temps il a su transformer en une performance physique unique. Kilian Jornet est absolument exceptionnel sur les pentes les plus raides. Mais compte-tenu de son endurance en montée, l'alpinisme traditionnel, avec son fastidieux programme d'acclimatation et son rythme lent, lui semble ennuyeux, voire insupportable. Sa préférence va à quelque chose entre les deux : s'élancer sur les cimes, chaussé de chaussures de course, de crampons ou à ski, et relier sommets et arêtes, aussi rapidement et efficacement qu'il le peut.
Lorsqu'il a commencé à parcourir l'Himalaya, en 2013, Kilian voulait "grimper comme nous le faisons dans les Alpes", en style alpin, c'est-à-dire en abordant l'ascension et le retour en une seule poussée, légère et rapide, depuis un camp de base ou un village. Réussir ainsi sur les plus hautes montagnes du monde est sans doute l'expression la plus complète de son art.
"Ce qui m'a fait tomber amoureux de ces traversées de montagnes à grande vitesse, c'est la synergie qui se dégage entre le mouvement du corps et les formes de la nature", écrit-il. "J'ai alors le sentiment d'être nu et sans impact ni entraves. » Je me sens libre, connecté à la nature, chose que je ne peux pas atteindre si j’aborde la montagne autrement.

Le secret de son talent
Les chapitres de "Au-delà des sommets" se déroulent dans une chronologie peu rigoureuse de la vie de Kilian Jornet. Cependant, comme un long sentier de montagne sinueux, le récit s'écoule et se déroule entre de brusques flashbacks et de soudaines avancées. Les fans de Kilian, ceux qui ont déjà dévoré ses quatre précédents ouvrages - "Courir ou mourir" (2011), "La frontière invisible" (2013), "La frontière invisible" (2017), "Summits of my life" (2018) – n’apprendront sans doute rien de nouveau sur sa vie privée. Il revient en effet sur sa petite enfance passée dans un refuge de montagne dans les Pyrénées, sur l’adolescent timide et isolé qu’il était, sur ces années difficiles au Centro de tecnificación de esquí de montaña - une académie espagnole pour coureurs de ski-alpinisme. Mais ce qui ressort plus clairement que jamais, c'est la profondeur et le degré de son développement en tant qu'athlète de montagne.
Kilian Jornet est incontestablement doué sur le plan génétique - on est tous d'accord, il vient d'une autre planète - mais c'est peut-être dans le volume et la continuité de son entraînement depuis l'école primaire que se cache le secret de son talent. A vingt ans, il sidère tout le monde, remportant la Hardrock 100, l'UTMB, la Sierra Zinal et la Pierra Menta, établissant records sur records.

Heureux, seul, enchaînant les sommets
Mais Kilian Jornet semble se sentir presque coupable de tant de talents. Il n'aime pas que les projecteurs soient braqués sur lui, et il s’interroge sur le sens et la valeur de la compétition et de la célébrité. Remporter des courses paie certes ses factures et comble ses sponsors, mais il n’est vraiment heureux que lorsque, seul, il s'attaque à un enchaînement de sommets, près de chez lui à Romsdal, en Norvège, ou s’élance vers un 8000 m dans l'Himalaya.
« Au-delà des sommets » devient réellement passionnant lorsque Kilian explique : "Pour moi, courir est facile, et le faire rapidement l'est aussi". "Gagner, en revanche, est plus difficile et demande de nombreuses heures d'entraînement et d'effort", écrit-il. Mais sans vouloir paraître arrogant, au fil des années, la victoire est aussi devenue relativement facile pour moi. En fin de compte, je ne fais pratiquement rien d'autre toute la journée, et je ne pense pratiquement à rien d'autre non plus. ... J'ai intégré le fait que la course est tout pour moi. En revanche, vu de l'extérieur, je me suis rendu compte que cela n’a pas de sens".
Des réflexions intéressantes, mais on peut regretter que ce dernier ouvrage nous laisse un peu sur notre faim. On a envie d’en savoir plus sur sa vie quotidienne, son entraînement et sa récupération, ses relations personnelles et ses démons intérieurs. D'où tire-t-il près de trois décennies de motivation inébranlable ? Comment évite-t-il les blessures et le surentraînement ? Il parle somme toute assez peu de sa relation amoureuse avec Emelie Forsberg, championne de ski alpinisme, et encore moins de ses parents. Son père, Eduardo - un guide de montagne qui a divorcé de sa mère, Nuria, et a quitté la famille quand Jornet était enfant - est à peine cité. Les amis proches qu'il a perdus en montagne, notamment Ueli Steck et son mentor, Stéphane Brosse, sont mentionnés, mais brièvement. On sent combien ils lui sont tous chers, mais nous n'aurons droit ici qu'à un aperçu de leur rôle dans sa vie personnelle et son évolution en tant qu'athlète.

Une lucidité impressionnante
Comme le titre l'indique, « Au-delà des sommets » raconte le parcours de toute une vie de Kilian Jornet pour s'élever au-dessus de la mêlée, non seulement en tant que coureur d'élite, mais aussi en tant qu'individu essayant de trouver sa position morale dans un monde qui l'entraîne dans d'autres directions. Sur ce point, il est d’une lucidité impressionnante. « Un athlète est un athlète 24 heures sur 24. Non seulement il doit s'entraîner, mais il doit aussi vivre "authentiquement" et avoir une "vision" sur tout", écrit-il. "Et comme il y a longtemps qu’il ne s'adresse plus seulement à quelques proches qui le comprennent – son public est aujourd’hui mondial - tout ce qu'il dit doit être simple et simplifié, pour capter rapidement l'attention d'un public qui consomme l'information à la vitesse d'une mitrailleuse lâchant une salve de balles. ... Nous le faisons pour "atteindre" les gens, mais nous nous rendons compte qu'en essayant d'atteindre tous les autres, il y a un détail que nous avons négligé : nous ne pouvons plus nous atteindre nous-mêmes".
« Au-delà des sommets » est un livre qui se lit facilement et qui accroche le lecteur, mais on aurait aimé qu’il s’adresse plus aux initiés susceptibles de comprendre son parcours et sa philosophie qu’aux fans du monde entier qui dévorent chacun de ses posts Instagram.
Kilian Jornet est l'un des athlètes les plus fascinants de la planète. Sans cesse il nous surprend par ses prouesses, en vitesse comme en endurance. Jamais il ne pourra nous ennuyer en évoquant son quotidien. C’est peut-être ce que nous apportera son livre suivant. En attendant, nous devrons nous contenter d'évocations de sa jeunesse, de quelques récits de montagne captivants - encore que trop succincts à notre goût - et de réflexions encore trop générales sur sa place dans le merveilleux univers des athlètes-influenceurs.








Au-delà des sommets

Kilian Jornet, 2020, à partir de 21€
Article publié initialement le 29 septembre, mis à jour le 3 novembre.
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