Des pistes damées, des marches taillées à la tronçonneuse, des portes… trop c’est trop pour le Français William Bon-Mardion, champions du monde 2013, qui a refusé de prendre le départ samedi dernier, lors de l’épreuve individuelle de la 3e étape de la coupe du monde de ski alpinisme, organisée en Andorre. Un geste fort et courageux, salué par des dizaines d'athlètes, tels que Xavier Gachet, Axelle Gachet-Mollaret, Emily Harrop, mais aussi Kilian Jornet, François D'Haene ou encore François Cazzanelli. De quoi nourrir le débat sur l’évolution de ski alpinisme, désormais discipline olympique.
Coup de théâtre samedi dernier, lors de la troisième étape du circuit de la Coupe du monde de ski alpinisme, organisée dans la station d'Arinsal, en Andorre. William Bon-Mardion, 41 ans, athlète au solide palmarès - 2 titres de Champion du Monde en 2013 en individuel et par équipe, 2 lors de la Pierra Manta avec Mathéo Jacquemoud et Xavier Gachet - a refusé de participer à la course individuelle, l’épreuve reine de la discipline, la plus longue, avec plus de dénivelé. Immobile, les bras en croix, il n’a pas pris le départ de la course, en signe de protestation contre les conditions d'organisation de l’épreuve. Loin des belles traces sauvages, des portages techniques et des descentes engagées qui caractérisent cette discipline, pour la deuxième fois de la saison, faute de neige suffisante, c’est sur des pistes pour la plupart damées et plantées de portes, qu’étaient censés s’élancer les athlètes.
Le circuit de la coupe du monde est en train de changer ou c'est moi qui suis trop vieux
William Bon-Mardion
Un geste fort qui n’étonne pas de la part de William Bon-Mardion, déjà il y a une semaine, lors de la première coupe du monde individuelle en Azerbaijan, l’athlète s’inquiétait : « Le circuit de la coupe du monde est en train de changer ou c'est moi qui suis trop vieux. L'organisation a fait de son mieux, mais lorsqu'il n'y a quasiment jamais de neige naturelle et pas de culture ski rando.... cela reste complexe. A méditer. » concluait-il. Quelques jours plus tôt, sur cette première étape du circuit, c’est sur une surface artificialisée, avec des arbres tronçonnés et des pistes damées que les skieurs avaient dû s’élancer. On y trouvait même des portes avec drapeaux, censées sans doute rendre plus spectaculaire la compétition. Un triste constat qui n’a fait que confirmer la position de William Bon-Mardion samedi dernier.
Plus tôt, en 2022, il s’interrogeait déjà, à l’annonce de l’intégration du ski alpinisme aux Jeux. L’épreuve reine, la descente individuelle, en était en effet écartée, au profit du sprint et du relais mixte. « Je ne vois pas comment on peut appeler ça du ski alpinisme aux JO », expliquait-il alors. « On aurait pu montrer au monde entier un beau sport et là, on ferait voir un 200 m sur une piste, ce serait pareil. Le sprint, c'est un petit échantillon, mais ce n'est pas notre sport. C'est bien dommage. » « Je fais du ski-alpinisme, pas du ski de stade. Je trouve ça dommage de formater notre sport pour le rendre télévisuel », expliquait cette année-là le champion au Dauphiné Libéré.
Jusqu'où devons-nous et pouvons-nous accepter de laisser massacrer le ski alpinisme ?
Xavier Gachet
Mais William Bon-Mardion n’a pas été le seul marqué par cette triste épreuve ce week-end. Après avoir longtemps hésité, son coéquipier, Xavier Gachet, dossard numéro un de la course, a pris le départ, mais le cœur n’y était pas, comme il l’a exprimé en des termes forts.
« Jusqu'où devons-nous et pouvons-nous accepter de laisser massacrer le ski alpinisme? Il est vrai que ces dernières années, les conditions d'enneigement n'aident pas les organisateurs, mais notre discipline n'est-elle pas celle qui s'adapte aux conditions de la montagne? Il y a de la neige, on monte à ski, il n'y a pas de neige ou c'est trop pentu, on monte à pied, ça descend, on enlève les peaux et on se laisse glisser le plus vite possible... rien de plus simple.
Et si vraiment il n'y a pas assez de neige... et bien à quoi bon vouloir s'acharner à tout prix? A-t-on déjà vu @leon.marchand31 faire de la brasse dans une piscine vide?.
Aujourd'hui, une course hors des pistes à la montée était largement faisable, nous étions d'ailleurs contraints de nous échauffer hors de la piste, un comble. Aucun effort n'a été fait pour rendre un minimum esthétique et attractive cette course. Dans la lignée de l'évolution actuelle, il semblait plus important de dérouler le maximum de rubalises, de tailler les plus belles marches à la tronçonneuse, de planter toujours plus de portes, alors que de simples petits jalons entre les arbres suffisaient... une proposition d'aide au traçage en ce sens a d'ailleurs été faite par notre staff @ffmontagne_escalade, que je remercie au passage pour son accompagnement, sa compréhension et sa passion pour la discipline.
Pour être aligné avec ma conscience, 2 options s'offraient à moi: faire la course à fond en essayant de se détacher du contexte afin d'avoir la légitimité de faire entendre mes convictions ou bien suivre mon @williambonmardion qui m'avait mis dans la confidence de son geste symbolique, risquant de le faire passer pour un coup de 2 vieux nostalgiques sans apporter de valeur supplémentaire au message à passer, sobrement, seul il l'aura très bien fait, merci Willy!
Je choisis donc de prendre le départ, avec l'envie de bien faire. Pas suffisant, je finis à une annecdotique 11è place. Ces quelques lignes n'auront donc que peu de valeur, mais tant pis, je les écris non pas pour cracher dans la soupe mais bien parce que j'aime le ski alpinisme! Et surtout, je crois encore que le ski alpinisme de haut niveau a un avenir, olympique ou pas, à condition d'en garder les racines qui nous ont fait rêver et font encore rêver beaucoup de jeunes... »
Des propos salués par un François D'Haene ou un Kilian Jornet notamment : « On en a fait plein de courses sans beaucoup de neige, à la trace catalane, à Albosagia, Alpago... pourtant comme tu dis bien, c'était de s'adapter aux conditions pour faire le mieux, en cherchant des parcours naturels. Ces dernières années la dérive vers un sport de plus en plus de "stade" en artificialisant les obstacles, c'est triste... »
J'ai encore espoir qu'il y ait des valeurs plus fortes que l'argent et la gloire...
Axelle Gachet-Mollaret
Plus amer encore, le commentaire de la reine de la discipline, Axelle Gachet-Mollaret.
« Que penser de ma victoire d'aujourd'hui... ? Aucun plaisir, aucune fierté, aucune envie de recommencer tout juste la ligne d'arrivée franchie. Voilà tous les sentiments que j'avais pu ressentir lors de ma première victoire sur une individuelle, il y a 7 ans... Plus l'envie ? Déjà fait le tour ? Non je ne crois pas. Mon âme de compétitrice et mon envie de me dépasser sont toujours intactes, je suis juste désespérée de voir la tournure qu'est en train de prendre le circuit de coupe du monde individuelle. Désespérée aussi d'avoir l'impression qu'autant de monde s'en fiche, y compris parmi les coureurs...
J'ai dû dormir 2 heures la nuit dernière, passant toutes les autres à me demander ce qui pourrait encore sauver ce sport que j'aime tant... je n'ai encore pas trouvé de réponse. Merci toutefois aux athlètes et entraîneurs qui me comprennent et mettent tant d'énergie pour me soutenir.
Mais j'ai encore espoir qu'il y ait des valeurs plus fortes que l'argent et la gloire.... »
Devant le tour désolant que prend le circuit du Coupe du monde d'alpinisme, les craintes de William Bon-Mardion sont malheureusement confirmées. A la veille des Jeux de 2026, qui verront pour la première fois cette discipline inscrite au programme, un nombre non-négligeable de grands noms du ski alpinisme sont aujourd’hui mobilisés pour protester contre la dérive de leur discipline. Espérons qu’ils sauront se faire entendre.
Dans ce contexte, c’est avec plus d'intérêt que jamais qu’on suivra du 12 au 15 mars prochain la Pierra Menta. William Bon Mardion, qui briguera une troisième victoire à domicile, devrait heureusement y trouver un terrain plus en phase avec ses convictions.
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