Le village de La Bérarde, haut lieu de l’alpinisme niché au coeur du massif des Écrins, a été détruit ces jeudi 20 et vendredi 21 juin 2024 par une crue torrentielle d'une violence exceptionnelle. Sur place, les bâtiments ont été sévèrement touchés, certains coupés en deux, d’autres éventrés ou encore ensevelis. Par chance on ne dénombre aucune victime. Tous les habitants et touristes ont pu être évacués par hélicoptère. Une saison noire se profile désormais pour les socioprofessionnels. Si bien que certains élus dénoncent aujourd'hui une négligence de la part de la préfecture notamment. Comment expliquer la violence de ce phénomène ? Était-il prévisible ? Et quelles mesures auraient pu être mises en place pour éviter le pire. Le point avec Louise Dallons, géographe spécialisée dans les risques naturels en montagne.
La violence du phénomène a surpris. Si aucune victime n’est à déplorer, grâce à l’intervention, parfois très compliquée, des secours par hélicoptère, les images des routes coupées et des maisons éventrées par des amas de pierre sont spectaculaires. Ce sont au total 200 000 mètres cubes d’eau, l’équivalent de 80 piscines olympiques, qui ont tout emporté dans la vallée en quelques heures, charriant au passage, une cascade de sédiments et des blocs de pierres.
Les images ont circulé partout ce week-end. Et 3 jours après la catastrophe les esprits sont encore marqués. La crue du Vénéon laisse derrière elle un champ de ruine, un goût amer et une colère légitime pour certains.

Des mesures préventives insuffisantes ?
Avant l’arrivée de cette crue torrentielle, les habitants étaient sur le point d’accueillir leur flot de touristes habituel. Ils sont aujourd’hui sous le choc. De la colère se fait sentir également du côté de certains élus de la commune de Saint-Christophe-en-Oisans (à laquelle appartient le hameau de La Bérarde). Gérard Turc, conseiller municipal, affirme réclamer depuis longtemps que le village soit mieux protégé du torrent. « Il y avait une digue qui a été construite dans les années 1980 et qui depuis 1986 nécessite de l'entretien, de la rénovation, de la réfection, et ça n'a pas été fait », martèle l'élu.
Cette digue, construite sur la rive gauche du torrent pour épargner le village en cas de crue, est désormais ensevelie sous les eaux. La préfecture déclare y avoir mené des travaux préventifs. « Des enrochements ont été faits ces derniers mois et étaient encore en cours pour limiter les risques de chutes de blocs », assure-t-elle, soulignant le caractère exceptionnel et imprévisible de ces intempéries. À savoir qu’à partir de vendredi minuit, Météo France avait placé l'Isère en vigilance orange pluie-inondation. Ce qui avait entraîné la fermeture préventive de plusieurs campings.
Après quelques recherches, un point nous interroge : l’absence des plans de prévention des risques naturels et des risques inondation (le document le plus récent que nous ayons pu consulter date toutefois de 2021). Un tel phénomène était-il prévisible ? Avons-nous affaire à un événement exceptionnel ? Ou bien risque-t-il au vu du changement climatique de se reproduire à l’avenir ? Le point avec Louise Dallons, géographe spécialisée dans les risques naturels en montagne.
À quoi est due cette crue torrentielle à La Bérarde ?
Si on prend tout le contexte en considération, la couverture neigeuse a d’abord perduré dans la saison un peu plus longuement que d’habitude. Elle a subi les effets de l’augmentation des températures des jours précédents [iso 0 à plus de 3000 mètres d’altitude, ndlr]. Se sont ajoutés à cela de fortes précipitations. On a eu un épisode pluvieux assez intense. On en a ressenti au hameau de La Bérarde bien-sûr. Mais aussi sur toute la partie des Écrins, jusqu’à Grenoble. La combinaison de ces différents facteurs (couverture neigeuse importante, augmentation des températures et pluie) a provoqué un fort débit dans les rivières. Bien plus que ce que l’on a l’habitude de connaître. Ce qui a entraîné une énorme inondation. Sur La Bérarde, la Vallouise, le Champsaur, la vallée de la Romanche, etc.

Comment expliquer la violence de ce phénomène ?
Cette combinaison de facteurs [couverture neigeuse importante, augmentation des températures et fortes précipitations, ndlr] a donné à la rivière suffisamment de force pour quelle puisse emporter des sédiments. Mais aussi charrier des roches toujours plus grosses qui ont provoqué davantage de destruction en aval. Il est tout de même assez typique que les orages de juin dans les Alpes fassent des dégâts. C’est un peu la saison. […] Mais d’habitude, la tendance est aux orages localisés qui vont provoquer des débordements – uniquement dans le vallon d’Ailefroide ou des Étançons par exemple. Là, l’épisode pluvieux était très étendu.
Peut-on faire un lien entre cet épisode et le changement climatique ?
Lorsque l’on parle de changement climatique, on a tendance à avoir une vision réductrice autour de l’augmentation des températures. Mais il ne faut pas oublier que l’on a une augmentation des extrêmes, dans tous les types d’événements. Notamment météorologiques – sur l’intensité des pluies, leur dispersion et leur dissolution.
Il faut plutôt prendre le changement climatique comme des effets en cascade. Effectivement, on a le réchauffement de la température atmosphérique en général qui génère le recul des glaciers, du permafrost et un changement dans la couverture neigeuse. Et tout cela va déstabiliser les versants, produire des roches et des sédiments disponibles et mobilisables par les crues qui ont toujours eu lieu – et qui auront toujours lieu – mais qui peuvent être aggravées par l’augmentation des extrêmes. Et les intempéries en général. […] Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’on a l’émergence de nouveaux risques. De nouvelles situations de risques aussi. Parce que les effets du changement climatique vont avoir un vrai impact sur l’intensité et aussi sur la localisation des aléas. […]
Il y a un vrai lien avec un changement climatique. Mais il faut aussi prendre en compte la partie socio-économique. Nos vallées sont aussi beaucoup plus exposées parce qu’il y a plus de tourisme. Et comme leur économie se base exclusivement dessus, de vrais enjeux en découlent. Il faut prendre également en compte que peu de territoires sont disponibles pour construire. Ils sont donc toujours en fond de vallée. Sur les cônes de déjection des torrents ou dans les couloirs d’avalanche. […] C’est le cas de La Bérarde, située à la confluence de deux torrents, l’Étançons et le Vénéon. Donc nécessairement, si ça déborde, elle est prise au piège.

On aurait donc pu anticiper le phénomène ?
Au regard de sa situation géographique et son milieu, c’était prévisible. Mais c’est le cas dans beaucoup de terrains de montagne. Et encore une fois, avec le changement climatique, on a l’émergence de nouvelles situations de risques. On est en plein dans la recherche, la prévention et la découverte de ces lieux qui sont plus sensibles. […] Il est tout de même impossible de prévoir l’ampleur d’un tel phénomène – et d’être à 100% sûr des caractéristiques météorologiques prévues par Météo France en amont. Tout peut changer au dernier moment, particulièrement dans les terrains de montagne. […] Il était aussi très difficile de prévoir que l’épisode arrive aussi vite, emporte le pont, le tout au milieu de la nuit.
Et de manière préventive ? Qu’aurait-on pu mettre en place ?
On ne peut pas éviter un phénomène. On va plutôt parler de la gestion de la crise. Historiquement, on a pendant longtemps essayer de contrôler l’aléa, par des digues notamment. Aujourd’hui, on travaille davantage sur les vulnérabilités des populations et des infrastructures. […] Le plus important, c’est de sensibiliser la population pour avoir les gestes adaptés en situation de crise. Il existe pour cela le DICRIM par exemple, le Document d’information communal sur les risques majeurs. Il faut aussi prendre en compte que l’on est sur un petit village de montagne, que les gens qui y vivent et qui y passent sont des touristes pour la plupart, qu’ils n’ont pas forcément connaissance ni du risque ni de comment agir.

La saison estivale s’annonce très compliquée pour les professionnels autour de Saint-Christophe-en-Oisans. Principalement que les routes pour accéder aux secteurs d’alpinisme, d’escalade et de randonnée, ne sont plus accessibles...
C’est tout le challenge de la gestion des risques dans les vallées de haute-montagne. Il faut réussir à préserver leur économie. Sauf que leur modèle économique est essentiellement basé sur le tourisme, et donc la mise en sureté des personnes. […] L’avantage d’un territoire de montagne, c’est qu’il est généralement fréquenté par des personnes qui ont une conscience de leur environnement et du milieu dans lequel ils pratiquent. Ils savent donc que cela fait partie du risque. C’est important qu’ils se rappellent que c’est réel, qu’ils y sont exposés, et qu’ils sachent comment agir. Il va de toute façon avoir un impact, puisque qu’il va falloir reconstruire. C’est aussi un véritable traumatisme sur les personnes qui ont vécu l’événement. Ce qui n’est clairement pas négligeable. […] On ne va pas se mettre à planter des tentes sur des résidus de la crue.

Sur place, la solidarité s’organise - des collectes de vêtements ont notamment eu lieu tout le week-end. Le lendemain de la crue torrentielle, le 22 juin, Nicolas Blain, citoyen amoureux de La Bérarde, par la suite accompagné par les ONG Mountain Wilderness et Résilience Montagne, a lancé une cagnotte en solidarité avec la commune de Saint-Christophe-en-Oisans, dont dépend le hameau de La Bérarde.
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