Sur route, les plaques carbone font l'unanimité. Depuis huit ans, les records tombent les uns après les autres. Mais en trail, les avis restent encore partagés. La propulsion et l'économie de course recherchées sur le bitume ne s’appliquent pas forcément sur les sentiers : on ne court pas à la même vitesse, ni dans les mêmes conditions. Les supershoes ont pourtant un rôle à jouer en trail, mais différent.
Les chaussures de running qui combinent des mousses de nouvelle génération à une plaque en fibre de carbone intégrée dans la semelle intermédiaire ont révolutionné la course sur route. Elles sont nées en 2017 avec la sortie de la Vaporfly 4% de Nike, et la promesse d’une économie de course améliorée.
Une étude menée en 2018 sur 18 coureurs très entraînés courant avec la Vaporfly a confirmé le gain énergétique de 4 % en moyenne. Conséquence : tous les athlètes cherchant à améliorer leurs performances se sont rués dessus, et les marques concurrentes se sont empressées de développer leurs propres modèles à plaque carbone.
On a d’abord cru que la plaque agissait comme un ressort, mais d'autres études ont démontré que c’est surtout la mousse épaisse et son effet « trampoline » qui procurent ce rebond caractéristique. Même en découpant la plaque en plusieurs morceaux, l’impact sur l’économie de course reste quasi inchangé. Cela ne veut pas dire pour autant que la plaque est superflue : elle joue un rôle d’interface, mobilise plus de mousse, modère l’écrasement et guide le renvoi d’énergie. La plaque et la mousse fonctionnent en tandem, de manière encore partiellement incomprise, mais qui produit un effet supérieur à la somme de leurs effets individuels. En somme, 1 + 1 = 3.
Pendant que les marques investissaient massivement dans ces modèles taillés pour la route, le monde du trail est resté en marge. Il a fallu attendre six ans après le lancement de la Vaporfly pour voir arriver une première chaussure de trail équipée d’une plaque carbone : la The North Face Flight Vectiv, sortie en 2021. Depuis, les plaques ont gagné du terrain en trail, avec des marques comme Hoka, Nike, Adidas ou Saucony qui s’y sont mises à leur tour.
Des plaques adaptées aux terrains
Mais intégrer une plaque dans une chaussure de trail est bien plus complexe que dans une chaussure de route. Le terrain est rarement plat, souvent jonché de cailloux, de racines, de boue, avec des appuis changeants et des pentes abrutes. Dans ces conditions, une plaque rigide peut rapidement devenir un inconvénient : instabilité à l’atterrissage, perte d’efficacité à la poussée…
Les ingénieurs produits ont donc dû repenser leur copie : comment tirer parti des effets de propulsion d’une plaque sans compromettre la stabilité et la précision d’appui ? D’ailleurs la question se pose : peut-on espérer en trail les mêmes gains qu’en course sur route ?
Junus Khan, fondateur de Carbitex, fournisseur principal de plaques carbone pour les chaussures de running, le rappelle : dans une chaussure de trail, la plaque n’est qu’un élément d’un design bien plus complexe. Tout dépend de l’usage prévu : ultra longue distance ou courtes montées explosives ? Terrains techniques ou sentiers roulants ? C’est le cahier des charges qui détermine tout.
Sur route, l’objectif est clair : la propulsion. En trail, la plaque peut avoir plusieurs fonctions : protection, propulsion, stabilité. Selon Junus Khan, « la plaque peut renforcer l’un ou l’autre de ces aspects en fonction de la conception globale de la chaussure ».
Exemple avec deux modèles Hoka récents : la Mafate X et la Tecton X3. Tous deux intègrent des plaques carbone, mais avec des usages très différents. La Mafate X, conçue pour l’endurance longue distance, embarque une large plaque en H, rigide, peu incurvée et fourchue à ses extrémités pour maximiser la stabilité. La Tecton X3, plus orientée performance, utilise deux plaques parallèles indépendantes, conçues pour la propulsion et la vitesse.
Les ingénieurs jouent avec les matériaux, les formes et la rigidité
Les designers disposent de plusieurs leviers pour moduler le comportement des plaques : matériau, forme, souplesse… Autant de paramètres qui influent directement sur le ressenti en course.
Les matériaux les plus courants sont le carbone, le nylon et le TPU. Le carbone est le plus léger, le plus fin et le plus rigide – donc le plus réactif – mais aussi le plus cher, réservé aux modèles premium. Le nylon ou le TPU doivent être 4 à 5 fois plus épais pour atteindre une rigidité équivalente, ce qui alourdit la chaussure, mais en réduit le coût.
La manière dont ces matériaux sont moulés ou tissés influence aussi la rigidité. Une étude de 2021 sur la biomécanique a montré que, sur route, les plaques incurvées les plus rigides longitudinalement avaient l’impact le plus fort sur la mécanique des articulations pied/cheville, et probablement sur l’économie de course. Mais cette rigidité impose une bascule avant très marquée, ce qui réduit l’adaptabilité aux différents types d’appuis.
La forme joue également un rôle clé : plaque incurvée, plate, avec rainures, fourchue… D’après Colin Ingram, VP innovation chez Hoka, « les plaques très incurvées sont conçues pour la vitesse et l’efficacité ». Les plaques plus plates, comme sur la Mafate X, visent davantage le confort, la stabilité et la protection, notamment pour les longues distances.
Face au manque d’adaptabilité des plaques rigides inspirées de la route, les designers ont développé des plaques segmentées, fourchues ou en matériaux plus souples, capables de fléchir avec la semelle intermédiaire. L’objectif : garder un bon dynamisme tout en améliorant l'agilité et la stabilité sur terrain technique.
Vitesse, foulée : quand la plaque devient (ou pas) un atout
Mais les plaques, même adaptées au trail, sont-elles vraiment efficaces ? Pour répondre à cette question, Salomon a mené une étude lors du développement de sa dernière S/Lab Ultra Glide. L’objectif : mesurer l’intérêt réel d’une plaque.
Douze coureurs amateurs ont été testés sur tapis roulant avec deux prototypes identiques, à un détail près : l’un intégrait une plaque carbone, l’autre non. Tests à plat et à 10 % de pente. Résultat : la vitesse de course jouait un rôle déterminant. Même chez les élites, les vitesses en ultra ne sont pas assez élevées, sur une durée suffisamment longue, pour que la plaque offre un bénéfice mesurable. Conclusion : la S/Lab Ultra Glide est dépourvue de plaque. Elle mise plutôt sur une géométrie spécifique pour apporter stabilité et dynamisme à sa mousse à fort rebond.
Ces études – menées en laboratoire et sur terrain lisse – doivent cependant être interprétées avec prudence. Le trail, par nature, se pratique sur des terrains bien plus variés. Mais elles confirment une tendance : les bénéfices des plaques se manifesteraient surtout à allure rapide et sur terrain roulant et beaucoup moins sur les sections techniques.
Qu'en conclure ?
Le débat reste ouvert, mais tout le monde s’accorde sur le fait que les plaques ont bien un rôle à jouer en trail, mais un rôle différent de celui qu’elles occupent sur route. Elles peuvent améliorer l’économie de course dans certains contextes, mais leur véritable intérêt réside souvent dans l’équilibre global du design : plaque, mousse, géométrie… ensemble, ils apportent propulsion, stabilité ou protection selon les besoins.
En résumé : si vous envisagez l’achat d’une chaussure de trail à plaque, ne partez pas du principe qu’elle va vous faire courir plus vite ou plus longtemps. « Tout dépendra de ce que la marque a voulu créer » rappelle Junus Khan.
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