C’est l’avenir d’un lieu unique qui se joue actuellement dans les Alpes. Alors que les travaux du 3e tronçon du téléphérique de La Grave ont commencé en septembre, les opposants au projet craignant que la « Mecque » du freeride y perde son âme. Peu convaincus par sa viabilité économique, ils sont plus que jamais mobilisés. Certains, membres du collectif des « Soulèvements de la Terre », campent sur le glacier de la Girose depuis samedi dans le but d’empêcher les travaux. Une occupation inédite, à plus de 3400 mètres d’altitude racontée par Rosa, militante présente sur place. L’occasion aussi de faire le point sur la situation avec Thierry Favre, porte-parole de l’association La Grave Autrement.
Après sept jours d’occupation, les militants des Soulèvements de la Terre ont levé le camp
Vendredi 13 octobre, à la suite d’une semaine de blocage des travaux du 3e tronçon du téléphérique sur le glacier de la Girose, les occupants sont descendus dans la vallée. « La neige arrive pour prendre le relais et bloquer après nous le chantier » a expliqué le collectif des Soulèvements de la Terre qui a annoncé être prêt à revenir au printemps si « malgré les référés en cours et le mouvement de contestation le projet n’était pas abandonné ».
Ils sont une quinzaine d’alpinistes à camper dans les Hautes-Alpes, sur le glacier de la Girose, à 3 500 mètres d'altitude, en haut du rognon rocheux où risque d’être posé le pylône du 3e tronçon du téléphérique de La Grave. « On est sur place depuis samedi soir pour s’assurer que les travaux ne reprennent pas » nous explique Rosa (son pseudo de militante), membre des « Soulèvements de la Terre ». « Ce matin, l’hélicoptère de la SATA [Société d’Aménagement Touristique de l’Alpe d’Huez, l’exploitant du téléphérique, ndlr] est arrivé. Mais comme nous étions là, il n’a pas pu se poser ».
Avec cette action, les « Soulèvements de la Terre », collectif connu pour ses mobilisations ces derniers mois contre le projet de méga-bassines à Sainte-Soline (Deux-Sèvres) ou encore celui de la liaison ferroviaire Lyon-Turin, dans la vallée de la Maurienne (Savoie), rejoignent les associations environnementales locales mobilisées depuis 2020. « Nous sommes partis dans la nuit [de vendredi à samedi, ndlr], avons passé le lac du Puy Vachier, traversé la Romanche, croisé des chamois et des lagopèdes, slalomé entre les crevasses du glacier de la Girose et rejoint son rognon rocheux, qui devait bientôt être perforé par un pylône » détaillent les militants dans un communiqué. « Il y a deux semaines en effet, là où nous campons désormais, des Algecos ont été posés et de premières machines amenées par hélicoptère en vue de la construction d'un 3ème tronçon du téléphérique de la Grave. Une pelleteuse est toujours sur place ».
« On est ici parce que les travaux ont commencé, qu’il n’y pas d’autres possibilités d’actions pour les empêcher » explique Rosa. « La Grave Autrement et Mountain Wilderness ont déjà utilisé tous les moyens possibles visant à mettre un terme au projet : alerter localement, faire les recours juridiques, etc. Mais maintenant, la SATA commence les travaux. Ce à quoi on s’oppose ».
« Il n’y pas de dégradation de matériel » précise la militante des « Soulèvements de la Terre », collectif qualifié de « groupuscule » par Gérald Darmanin et contre lequel le ministre de l’Intérieur avait lancé en mars une procédure de dissolution (suspendue en référé le 11 août par le Conseil d’État). « On est tous masqués sur les photos parce qu’il y a une importance à garder l’anonymat, notamment par rapport à la répression qui s’intensifie. Mais aussi parce qu’il y a des gens qui travaillent dans le coin, et qui ont envie de continuer à le faire. Par exemple, la SATG [Société d’Aménagement Touristique de la Grave, filière de la SATA, ndlr] a déjà refusé l’accès au téléphérique à un guide, s’étant affiché comme étant membre du collectif de La Grave Autrement, devant ses clients ».





De quoi tenir plusieurs jours si besoin
« La vie quotidienne prend un peu de temps parce qu’il faut faire fondre la neige, creuser. Là, on a installé une tente igloo » explique la militante. « On a aussi fait un petit aménagement pour pouvoir bien cuisiner. Et ce matin, on a construit un cairn autour de la pelleteuse. Côté ravitaillement, on a monté ce qu’il nous fallait. Hier, une cordée de gens du coin sont venus nous ravitailler en soutien. Donc on a plein de nourriture ». De quoi tenir plusieurs jours s’il le faut. « On a prévu de rester jusqu’à avoir l’assurance que les travaux ne reprennent pas » souligne-t-elle.
« On veut défendre la possibilité de penser d’autres futurs pour vivre dignement en montagne » détaille Rosa. « Ce 3e tronçon, c’est un énième projet d’aménagement pour le tourisme de montagne qui n’est pas rentable sans une jonction avec l’Alpe d’Huez et les Deux-Alpes, comme l'a montré la contre-étude financée par La Grave Autrement. Il viendrait renforcer un domaine skiable alors que l’on est de plus en plus à dire qu’il faut renouveler nos rapports à la montagne ».
« Ce projet ne serait pas non plus rentable sans la bétonisation des vallées alentours comme c’est déjà le cas de l’autre côté des Deux-Alpes, avec les constructions de milliers de lits pour accueillir les touristes » poursuit-elle. « À La Grave, on a de la chance que le lieu ait échappé à la bétonisation. Il y a encore une paysannerie locale qui existe. […] C’est un projet du vieux monde : construire un autre téléphérique qui a une courte durée de vie devant lui ».





« Sur le terrain, on est prêts à aller jusqu’au bout »
« Il faut savoir que la SATA a débuté des travaux dans la parfaite illégalité puisque le permis de construire n’est pas définitif » nous explique Thierry Favre, porte-parole du collectif La Grave Autrement. « C’est un permis de construire provisoire jusqu’à ce que le jugement sur le fond, que l’on a demandé en référé, soit jugé. Ce qui n’arrive pas. On a découvert sur ce rognon rocheux [où doit être implanté le pylône du 3e tronçon du téléphérique, ndlr] une petite plante qui est notre alliée aujourd’hui, l’Androsace du Dauphiné. Elle fait partie des espèces protégées en France. La plante et son habitat sont protégés, c’est très important. Ce qui suppose de faire une demande de dérogation de destruction d’espèces protégées ».
« Là-dessus, même la préfecture des Hautes-Alpes ne fait pas son boulot » déplore-t-il. « On a sommé, le 26 juillet, au préfet d’exiger de la SATG de faire cette demande de dérogation de destruction d’espèces protégées. Il ne l’a pas fait. C’est un manque à sa propre fonction. Notre recours a été implicitement rejeté, au bout de deux mois de délais. C’est pourquoi, le 27 septembre, on a déposé un recours contre l’état français, et contre le préfet, pour non-exécution des lois françaises. À partir de ce moment-là, quand on a vu que la SATA bravait toutes les lois et agissait en toute illégalité, [en débutant les travaux, ndlr], on a fait une première mobilisation il y a quinze jours sur le glacier de la Girose ».
« Ces sociétés épaulées par des municipalités, comme celle de La Grave, n’ont, je pense, aucune réflexion sur l’avenir. Ils se contentent de répéter des vieux systèmes qui ont marché, qui ont apporté de la richesse. Mais à quel prix ? Ils ont complètement détruit la montagne » poursuit Thierry Favre. « Aujourd’hui la crise climatique s’emballe, les températures montent, ce que l’on vit actuellement, avec un isotherme à 4000 mètres, c’est juste fou. C’est du court-termisme assez cynique ».
« Difficile de se prononcer sur l'avenir, parce que ça bouge très vite. Quoiqu’il en soit, on ne va rien lâcher, plusieurs sollicitations des tribunaux vont avoir lieu. Et sur le terrain, on est prêts à aller jusqu’au bout » insiste-t-il. « Un autre moment très important va avoir lieu. Les 8,9 et 10 novembre, le premier sommet international consacré aux glaciers et aux pôles [le One Planet - Polar Summit, où, pour la première fois, chercheurs et scientifiques de plus de quarante nations glaciaires et polaires se retrouveront à Paris, et partageront leurs constats et observations avec les experts du GIEC et de l’IPBES mais également avec les responsables d’institutions internationales, d'ONG, des représentants de populations autochtones et communautés locales, ndlr] est hébergé en France. On sera là ! ».

Les dates clés autour du projet du 3e tronçon de téléphérique de La Grave
- 2019 : naissance du projet de 3e tronçon
- 2020 : création du collectif La Grave Autrement
- Été 2022 : dépôt du permis de construire
- 12 septembre 2022 : l’étude commanditée par La Grave Autrement dévoile ses conclusions, ce « projet d’aménagement est tributaire d’incertitudes exogènes et bâti économiquement autour de biais et d’interprétations »
- 19 décembre 2022 – 20 janvier 2023: lancement d’une enquête publique
- Février 2023 : le commissaire-enquête penche en faveur du projet
- Septembre 2023 : début des travaux
- 7 octobre : début de l’occupation du glacier de la Girose par les « Soulèvements de la Terre »
- 8 octobre : organisation d’une marche contre les travaux par les associations La Grave Autrement et Mountain Wilderness sur le plateau d’Emparis, en face du glacier de la Girose
Article initialement publié le 9 octobre, mis à jour le lundi 16 octobre
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