"Skieuse, conférencière, maman et amoureuse des grands espaces sauvages". C’est en ces termes que l’alpiniste américaine se présente sur son compte Instagram. Page sur laquelle, la semaine dernière, elle racontait comment, avec son compagnon, Jim Morrison, elle avait renoncé au sommet du Manaslu pour cause de mauvaise météo. Trop dangereux. Quelques jours plus tard, tous deux étaient repartis à l’attaque du sommet népalais (8163 m). Et c’est à la descente que la skieuse a fait une chute mortelle de 25 mètres dans une crevasse située à quelque 8000 mètres d’altitude. En 2012, notre journaliste, Emily Stifler Wolfe, interviewait l’athlète sur la notion de risque, un sujet sur lequel cette mère de deux jeunes garçons, très attachée à sa famille, avait beaucoup réfléchi. En voici quelques extraits.
J'ai rencontré Hilaree Nelson en 2012. Trois mois auparavant, elle était devenue la première femme à gravir deux sommets de 8 000 mètres, l'Everest et le Lhotse, en 24 heures, mais au lieu de l’interviewer sur cet exploit, je lui ai demandé si le fait de devenir mère avait modifié son approche de la montagne, et tout particulièrement du risque, elle qui, à l'époque, avait deux fils âgés de huit et dix ans.

"Certaines personnes perdent leur motivation après avoir eu des enfants, ça n’a jamais été mon cas « , devait-elle alors m’expliquer. L’avenir le confirma. Quelques années plus tard, en septembre 2018, on la vit faire la première descente à ski du Lhotse avec son partenaire de cordée mais aussi son partenaire dans la vie, Jim Morrison. Une descente historique. Je me suis alors demandé ce qui se passait exactement dans sa tête au moment où elle se lançait dans cette descente hors norme.
"Tout tient dans notre capacité à diriger notre attention sur ce qui est important et pertinent pour la tâche à accomplir", devait m’expliquer Mark Aoyagi, directeur du programme de psychologie du sport et de la performance de l'Université de Denver. "Bien souvent, on parle de 'bloquer les sources de distraction', mais vous ne pouvez pas réellement bloquer quoi que ce soit. Il faut donc apprendre à concentrer son attention là où elle doit l’être, et ensuite tout le reste s'efface."
Pourtant, ce n'est pas toujours aussi simple. En 2012, lors de sa liaison Everest-Lhotse, après avoir grimpé pendant près de 50 heures et évolué pour une grande partie dans la zone des 8 000 mètres, Hilaree Nelson a commencé à avoir des hallucinations alors qu'elle descendait des zones glacées et instables sur le Lhotse. Son cerveau était sur le point de dérailler, mais à cause de l'altitude, elle ne s'en rendait pas compte. C’est plus tard, qu’elle l’a réalisé. "Mes enfants sont apparus si clairement dans mon esprit. Ils m'ont dit : "Réveille-toi. Tu dois descendre", raconte-t-elle. Elle a canalisé cette énergie dans un mantra - " concentration, concentration, concentration " - qui l'a aidée à descendre en toute sécurité les 1500 mètres restant avant d’arriver au camp.
Mais en 2017, au sommet du Papsura, à 6450 mètres d'altitude, dans l'État indien de l'Himachal Pradesh, penser à ses enfants a eu un tout autre effet sur elle. Après avoir attendu trois heures au sommet pour que le brouillard se dissipe, Hilaree Nelson et son compagnon, Jim Morrison, ont commencé leur descente dans un voile blanc, naviguant sur de la glace bleue à peine recouverte de neige dans un couloir à 55 degrés. Lorsque les nuages se sont dissipés, ils ont réalisé combien la zone était exposée.
"En cas de chute, c’était la mort, tout simplement. Dès que j'ai pensé à cette chute, à la mort, mes enfants ont surgi dans mon esprit", dit-elle. Une boule de panique est montée dans sa poitrine. Son rythme cardiaque s'est accéléré et sa respiration s'est affaiblie. Si elle ne se calmait pas, elle était fichue. Elle a planté son piolet dans la pente, s’est tournée de façon à ne plus pouvoir regarder que vers le haut de la montagne et a respiré jusqu'à ce que son rythme cardiaque redescende. Puis elle a chassé la pensée de ses garçons de sa tête.
La différence entre ses réactions sur le Papsura et sur le Lhotse est une question de perspective, explique Chris Heilman, psychologue du sport basé dans l'Idaho, spécialisé dans l’accompagnement des alpinistes. "Nous regardons tous à travers des lunettes roses", dit-il. "Dans son esprit, Hilaree choisit alternativement de penser à ses enfants si ça lui est utile dans une situation donnée. Mais, dans le cas contraire, si la situation est effrayante, elle décide d’en faire abstraction, car cette pensée devient un obstacle à l'action qui s'impose".
Selon ce psychologue, Hilaree Nelson est ainsi parvenue à surmonter l'afflux soudain d'adrénaline et de cortisol en élargissant son champ de vision pendant qu'elle était sur le Papsura. Elle a notamment regardé vers le haut et respiré consciencieusement. "Elle est revenue à une concentration ouverte et large pour se calmer et ramener son excitation mentale à un niveau qui lui permettait d'aller de l'avant", ajoute-t-il. En fin de compte, cette capacité à se concentrer est une compétence vitale pour tout athlète évoluant en haute altitude. "Si vous n'avez pas les compétences nécessaires pour contrôler votre peur et votre panique, cela va inévitablement jouer contre vous de manière très dangereuse", explique Nelson.
Dix ans après cette interview, Hilaree Nelson, capitaine de la Global athlete team The North Face, l’une des grandes figures de la communauté de la montagne, compte un palmarès plus impressionnant encore. Après le Papsura, l'alpiniste et skieuse et Jim Morrison ont gravi le double sommet du Denali (2 740 m), mêlant ascension alpine sur la face sud de cette montagne de l’Alaska puis ascension et descente à ski. Mais sa prouesse la plus impressionnante reste certainement l’ascension et la descente à ski des 8 516 mètres du Lhotse en septembre 2018. Le tandem a été le premier à réaliser un tel exploit. Le sommet de la chaîne de l’Everest échappait aux skis alpinistes depuis des décennies. Une descente d’une seule traite après 18 jours de montée.
À l’issue de trois jours de recherches, le corps sans vie de l’alpiniste américaine, a été localisé sur la face sud du Manaslu, sommet de 8163 mètres au Népal, a annoncé ce mercredi matin L’Himalayan Times.
Article mis à jour le 28 septembre 2022.
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