Qui aurait dit il y a dix ans que regarder un ultra en live fascinerait autant de spectateurs ? C’est pourtant ce que l’on observe depuis quelques années. Un intérêt croissant qui n’a pas échappé aux organisateurs des événements, qui surfent désormais sur les nouvelles technologies pour offrir des expériences de plus en plus abouties. De quoi combler les aficionados… sans parler des annonceurs. Mais à quel prix ? S’interroge notre journaliste qui a enquêté sur ce phénomène.
Un ultra peut dépasser les 30 heures, et la progression des athlètes y est relativement lente. Ajoutez que les parcours sont forcément très longs et s’étendent sur de vastes territoires, souvent accidentés, difficiles d’accès. Pas facile à couvrir in extenso d’un point de vue technique. Pas très visuel non plus comme sport, et certainement pas de quoi affoler les spectateurs ! Encore que. Car ça, c’était avant. Avant l’émergence de nouvelles technologies qui rendent aujourd’hui possible un live streaming digne de ce nom.
L'ultrarunning est l'un des sports qui connaît l’une des plus fortes croissances en France, mais c’est aux États-Unis, sa terre d’élection, que le boom est le plus révélateur, car là, les chiffres parlent tout seuls et donnent à réfléchir. Chaque week-end, les Américains ont le choix entre des douzaines d'ultras. Le nombre de courses en Amérique du Nord a plus que doublé au cours de la dernière décennie. Au point qu’en 2022, on en comptait dix fois plus qu'en 2002. Qui aurait pu imaginer qu'autant de gens auraient envie de courir des courses de 50 ou 100 miles ? Voire, plus longues encore, la tendance actuelle. A cela, plusieurs explications.
Malgré sa popularité croissante, cette discipline, jusque-là considérée comme un sport de niche, a su conserver certains des traits qui ont fait son charme. D’un point de vue strictement financier, l’accès y est encore accessible. Le tarif des dossards, bien qu’en augmentation, est généralement "raisonnable", et poser son bivouac gratuitement à deux pas de la ligne de départ est encore monnaie courante. Enfin, sur place, les infrastructures sont souvent minimalistes. Pour beaucoup de traileurs, cela fait partie intégrante de la culture trail, quand d’autres considèrent, eux, que ce relatif amateurisme freine le développement de ce sport.
Mais les choses changent, notamment sur le plan de la technologie. On pourrait développer sans fin sur l’omniprésence des montres GPS, la sophistication croissante de l’équipement des traileurs, le poids des médias sociaux, sans parler de l’émergence d’un « univers trail » virtuel. Mais c’est surtout du côté des médias que se produit aujourd’hui la révolution la plus marquante, avec le développement du live streaming. Un phénomène majeur qui change la donne pour les coureurs mais aussi pour les spectateurs. Le live streaming laisse donc entrevoir un avenir passionnant pour l'ultra running, mais pourrait bien ébranler certains de ses fondements.

Comment, au fil des ans, a évolué la couverture des ultras ?
Autrefois, « tout ce qui se passait sur le sentier restait sur le sentier », loin du regard et des oreilles de la plupart des spectateurs. Il a fallu quelques années pour qu’apparaisse en ligne la publication des résultats des courses, accessible à tous, aux quatre coins de la planète. L’étape suivante a été le suivi en direct des coureurs, des tableaux en ligne indiquant les passages des points de contrôle. C’était un moyen assez rudimentaire, mais difficile à gérer, d'assister à ces événements. Sur ce plan, l’expérience de l’américain UltraLive est intéressante.
Cette société, fondée par Ted Knudsen, également propriétaire de la San Francisco Running Company, est pionnière en matière de suivi des courses. Si elle fournit aujourd’hui des services de suivi gratuit à la plupart des ultra, il faut remonter à 2010 et à la Western States 2010, pour la voir intervenir sur un événement majeur. Et déjà Knudsen voyait grand. Il s'est d'abord essayé à la photographie et à la vidéo de course en direct, bien avant l'ère des smartphones, mais à l’époque son idée n'a pas été retenue.
L'arrivée des smartphones et des caméras telles que les GoPros, a tout changé. Dès lors, les coureurs et les photographes pouvaient se filmer eux-mêmes, éditer leurs propres vidéos et les publier en ligne dans les jours suivant. Et aujourd'hui, grâce à une bande passante plus large et à des plateformes de streaming telles que YouTube Live et Twitch, le live streaming est devenu beaucoup plus accessible. Dès 2021, la Western States Endurance Run retransmettait son épreuve en direct. Très vite, les organisateurs y ont adjoint les commentaires d’experts émettant depuis un studio et de coureurs intervenant depuis le parcours lui-même, et ce pendant les 30 heures de course. Postée sur YouTube, la première partie de la retransmission de l’édition 2022 (10 heures !) avait été visionnée 146 000 fois au moment où nous bouclions cet article.
Parmi les précurseurs, il faut également mentionner Aravaipa Running. Son créateur, Jamil Coury, se plait à rappeler que le streaming permet même à des gens qui ne courent pas de développer leur intérêt pour ce sport, tout en offrant aux fans de trails le moyen de se passionner plus encore pour leur sport, notamment en leur donnant l’opportunité de discuter en direct avec les commentateurs. "Arriver à retransmettre ces événements organisés dans des régions très reculées est un vrai défi, mais j’adore ça. Car j’aime faire connaître le sport qui me passionne à un public plus large", confie Jamil Coury.
L'éloignement de nombreuses épreuves d'ultra running reste en effet un obstacle à la diffusion en continu. Dans de nombreuses courses, le réseau n'est tout simplement pas suffisant pour envoyer un texte, et encore moins pour diffuser une vidéo, surtout le jour de la course, où toutes les participants, coureurs et spectateurs confondus, mettent l'infrastructure à rude épreuve. Mais la connectivité pourrait devenir moins problématique dans un avenir proche, grâce à l'internet par satellite en orbite basse et à des produits tels que le Starlink Roam, un point d'accès portable à l'internet à haut débit.
La course d’endurance comme un grand show…
Bien que l'ultra running ne soit pas populaire depuis aussi longtemps en Europe, rappelons qu’aux Etats-Unis les courses d’endurance étaient très spectaculaires dans le passé, avec des paris et des prix à la clé. Fin du XIXe siècle, les gens payaient pour assister à des démonstrations de course à pied au cours desquelles des stars telles qu’Edward Payson Weston tournaient pendant des heures sur des pistes couvertes. Ces événements attiraient des dizaines de milliers de spectateurs et les athlètes se disputaient des prix équivalant à des centaines de milliers de dollars en monnaie d'aujourd'hui. Mais il ne s'agissait pas alors seulement d'athlétisme. Ces épreuves itinérantes étaient de véritables événements sociaux où l'on se rencontrait et où il était de bon ton d’être vu. Tant pour y arborer des tenues flamboyantes que pour se presser aux stands de restauration, y danser ou… y faire des paris sportifs. À l'ère du live streaming, l'ultrarunning pourrait peut-être avoir une audience plus large encore et suivre le chemin qu’a connu le cyclisme en France avec le Tour. L'ultrarunning ne sera jamais aussi important que le cyclisme , ne rêvons pas, mais il y a là un précédent intriguant sur l'utilisation intelligente des technologies émergentes pour améliorer un sport et attirer de nouveaux publics.
Une multitude de développements possibles
Sachant que la technologie joue un rôle essentiel dans la popularité d'un sport, à quoi la technologie du live stream pourrait-elle mener l'ultrarunning à l'avenir ? La réalité virtuelle et la vidéo à 360 degrés n'en sont qu'à leurs débuts, mais elles sont appelées à se développer. Imaginez que vous assistiez à une course de trail grâce à une vidéo haute définition immersive. Un plus grand nombre de caméras sur le parcours pourrait offrir aux spectateurs un choix de vues multiples, et les drones pourraient fournir des vues permanentes des leaders. Des innovations en matière d'expérience utilisateur pourraient permettre aux spectateurs de regarder plusieurs flux à la fois. L'intelligence artificielle pourrait être utilisée pour identifier certains coureurs et créer des vidéos éditées de manière dynamique à partir du flux continu. Les spectateurs pourraient être avertis lorsqu'un coureur particulier atteindrait un point de contrôle, dépasserait un autre participant ou adopterait un certain rythme… Les développements sont quasi inépuisables. C’en est vertigineux et un rien inquiétant.
Toutes ces technologies existent déjà, mais elles n'ont pas encore été utilisées. Si elles l’étaient, elles pourraient créer plus de dynamisme et plus de dramatisation de l’épreuve, s’enthousiasment certains. On pourrait également voir le public s'élargir au-delà des amis, de la famille et des autres coureurs, pour inclure des non-coureurs qui auraient plaisir à la regarder, de la même manière que la plupart des spectateurs du Tour ne montent jamais en selle.
Ted Knudsen, propriétaire d'UltraLive, affirme que la diffusion en continu et le suivi offrent également des avantages en matière de sécurité qu'il ne faut pas négliger. Grâce à une meilleure technologie, le personnel de course saura qui est sur le parcours et où, et qui a abandonné ou peut avoir besoin d'une assistance médicale. À l'heure actuelle, ces informations sont limitées et parviennent parfois aux équipes avec un certain retard.

A terme, deux types des courses ?
Sur le papier, la promesse est belle. Cela dit, les obstacles sont encore nombreux. A commencer par les problèmes technologiques tels que la durée de vie des batteries et la connectivité, des facteurs limitants majeurs. Mais dans ce domaine, la progression est rapide, aussi peut-on s’attendre à de sérieuses améliorations dans les années à venir.
Deuxième obstacle : la collecte de données. Cela reste le plus gros problème des ultras, explique Ted Knudsen. Car si les grandes courses telles que Western States peuvent compter sur 1 500 bénévoles pour 400 coureurs, la proportion est inversée pour les épreuves plus modestes. Les bénévoles étant déjà très sollicités, il est peu probable qu'ils soient disponibles pour collecter des données pour le suivi, et encore moins pour utiliser des caméras et intervenir sur des plateformes de diffusion en continu. Cela dit, l'intérêt pour ce sport ne cessant de croître, il est possible que les bénévoles soient plus nombreux eux aussi.
Vient enfin la question des moyens financiers. L'ultra running est un jeune et petit sport et, quelle que soit sa croissance, il reste minuscule, comparé à des sports tels que le Tour du France. Même l'Ultra Trail du Mont Blanc, qui est en train de devenir un géant des médias, n'arrive pas encore à sa cheville. L'équipe chargée du live stream de l'UTMB emploie des vététistes et des coureurs de trail de classe mondiale pour suivre les coureurs sur l'ensemble du parcours de 171 km à l'aide de caméras sans fil qui transmettent des vidéos en direct via des transpondeurs montés sur les sacs à dos. L'année dernière, l'UTMB a enregistré près de 14 millions de vues sur sa plateforme live et ses réseaux sociaux officiels tout au long de la semaine. Une vraie performance, mais est encore loin bien sûr des chiffres vertigineux du Tour.
Un sport plus « petit » aura forcément moins d'argent à investir dans les nouvelles technologies et dans l'expérience utilisateur pour les spectateurs. Et il est fort probable que les technologies émergentes les plus sophistiquées resteront longtemps inaccessibles au trail, sauf à recourir au sponsoring ou à augmenter les frais de dossard.
Enfin, il y a la question culturelle. Aux États-Unis, l'ultrarunning s’appuie sur une longue tradition populaire. Les courses ont longtemps été bon marché et sans chichi. Des épreuves un peu « roots » où la règle était tout simplement « pas de frais, pas de récompenses, pas d'aide, pas de mauviettes". Tous les traileurs ne sont pas prêts à accepter l’arrivée en masse de nouvelles technologies, de sponsors et une augmentation des tarifs. Et on les comprend.
Ce qui conduit d’ores et déjà à deux tendances. D’un côté les événements « à l’ancienne », sans suivi ou média dédié, et les courses à gros budget s’appuyant sur une solide production médiatique et sur la haute technologie. Pour le meilleur, ou pour le pire ? Candice Burt, fondatrice de Destination Trail, spécialisée dans les petits événements sans sponsors ni technologie de pointe, considère que les courses à gros budget contribueront certes à attirer un nouveau public, mais elle est également convaincue que pour les « petits » événements c’est aussi l’occasion de se démarquer en se montrant plus innovants et plus orientés sur leur communauté locale ou sur un public très ciblé. "Ces deux tendances sont apparemment concurrentes », explique-t-elle, « mais à l’avenir, nous pouvons sans doute arriver à un certain équilibre, chacune ayant sa place et son audience ».
L'ultrarunning est un sport très vaste. Il combine déjà des distances très différentes - un 50 km n'a rien à voir avec une course de 200 miles. Et quel que soit le format, les élites ne font pas exactement la même course que le traileur de base. Cela ne veut pas dire que les uns soient meilleurs que les autres. Nous admirons peut-être les meilleurs coureurs pour leur performance, mais les coureurs lambda forcent eux aussi notre admiration pour ce qu'ils nous apprennent sur l'esprit humain.
Si l'on se penche à nouveau sur l'histoire, il est intéressant de noter que l'engouement pour la course à pied a déferlé sur les États-Unis à l'aube de l'automatisation. On peut se demander si ce n'est pas pour des raisons similaires que l'ultrarunning connaît un nouvel essor à mesure que nous entrons chaque jour plus encore dans l'ère numérique. Mais cette fois, il ne s'agit pas seulement d'épreuves de longue distance, mais aussi de sorties en pleine nature. A croire que nous répondons à quelque chose qui nous fait cruellement défaut aujourd’hui.
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