Aux pieds des falaises, Pat et ses compagnons de cordée ne passent pas inaperçus. Agés de 64 à 81 ans, ils pratiquent leur passion avec le même entrain que la jeune génération. Mais comment font-ils, ne peut s'empêcher de se demander notre journaliste, parti enquêter sur le terrain.
Ils sont cinq, un petit groupe du cinq grimpeurs dits du "troisième âge", très soudés depuis leur rencontre en 2015. Depuis, ils s'entraînent régulièrement en salle et viennent, à leurs heures perdues, assurer les jeunes inscrits à leur club. En parallèle, ils vont en falaise dès qu'ils le peuvent, à proximité de chez eux ou vers d'autres destinations plus lointaines. Inarrêtables, ils ont récemment ouvert une douzaine de voies d’une seule longueur - allant du 5b au 6c - sur une falaise du coin. « Des voies qui correspondent à notre niveau », souligne Pat Bates, 67 ans.
J'ai toujours pensé que les grimpeurs réduisaient considérablement leur pratique de l’escalade l'âge venant. Une conséquence de la perte de force et d’endurance – que je ressens déjà à 46 ans. Mais cette grande cordée de grands-parents semble avoir mis le pied sur l'accélérateur. Il n'y a qu'à voir les prouesses de Marcel Rémy qui à 99 ans enchaînait encore du 4c en tête. J’ai alors senti que j'avais quelque chose à apprendre d’eux, de leur manière de poursuivre leurs passions outdoor année après année.
Pat Bates, 67 ans

Pour Pat Bates, le sport, « c’est vital ». S’il pratique l'escalade sur roche et sur glace depuis l'âge de 20 ans, son enthousiasme pour ce sport a fluctué au fil du temps. Et ce n'est pas grave, remarque-t-il. On peut mettre sa passion de côté pendant des années et continuer à l'aimer.
Il est ravi de pouvoir recommencer à grimper, ce qu'il attribue en majeure partie à sa grande cordée d'amis partageant les mêmes centres d'intérêts - et au fait que sa femme Jocelyn se soit récemment mise à ce sport.
Pat Bates me fait remarquer que l'escalade sportive est idéale pour les personnes âgées parce qu'elle ne demande pas d'énormes investissements en termes de temps, d'énergie ou de matériel. « Ce n'est pas comme aller en montagne où les journées sont longues, où c'est super physique, explique-il. L'escalade sportive, c’est plus relax. Tu passes plus de temps assis à l'ombre à glander. Tu peux totalement adapter ta pratique à tes capacités ».
Il me raconte aussi comment son ego s'est calmé en vieillissant. « On est juste là pour s'amuser, affirme Pat Bates. Et peu importe si nous grimpions deux degrés de plus il y a 15 ans. On se concentre sur le présent ». Le sens de l'humour semble également être un paramètre important. Il suffit de penser au nom de l'itinéraire que Ken Wilkinson et lui ont créé : « No Green Bananas » (« Pas de bananes vertes », un 5a en 11 points). « Quand on atteint un certain âge, on arrête d'acheter des bananes vertes, explique Pat Bates. Parce que l’on risque de ne pas être là assez longtemps pour les voir mûrir ».
Debbie Gale, 74 ans

Debbie Gale a pratiqué l'escalade avec assiduité dans sa jeunesse avant d'avoir deux enfants avec son mari, John, puis de reprendre la grimpe à l'aube de ses 70 ans. Debbie attribue à son entourage, qu'elle décrit comme très encourageant, le mérite d'avoir ravivé sa passion pour ce sport. La grimpeuse a tout de même été surprise de découvrir combien il lui était difficile de surmonter la dissonance cognitive entre l'escalade telle qu'elle s'en souvenait, celle de ces vingt ans, et l'escalade dans un corps de plus de 70 ans. « Je n'ai plus l'équilibre que j'avais, je n'ai plus la souplesse, et surtout je n'ai plus la force », confie-t-elle.
Elle s'est rapidement rendue compte que si elle pouvait améliorer ses aptitudes physiques avec le temps et la pratique, elle ne serait plus jamais capable d’évoluer sur le rocher comme elle le faisait à 20 ans, « en faisant de la gymnastique sur le caillou », comme elle aime bien dire. Au lieu de cela, elle a commencé à considérer ce sport comme un pur loisir, se cantonnant à des itinéraires plus faciles, « pour s'amuser ». Un moyen de ramener légèreté et curiosité dans la pratique. « Si je ne décolle que de deux mètres du sol, ça n'a pas d'importance pour moi » souligne Debbie.
John Gale, 75 ans

John Gale, qui grimpe depuis l'âge de 14 ans, ne minimise pas ce que c'est que d'être un athlète au cours de sa huitième décennie de vie : « On ne peut pas grimper aussi longtemps ou aussi fort en une journée. Il faut se reposer. On a plus de douleurs, de courbatures. Et ces dernières durent plus longtemps ». C’est pourquoi il est accompagné par un kinésithérapeute pour maximiser sa mobilité. D’après lui, ses doigts et ses épaules sont particulièrement vulnérables ces jours-ci.
John Gale est la référence de la grande cordée en matière de blessures et de leur prévention, un centre d'intérêt qu'il partage avec la fille qu’il a eu avec Debbie. Âgée de 40 ans, cette dernière grimpe dans le 8e degré - John la considère comme « une mine d'informations ». Leur fils est également un athlète accompli et, bien que John Gale apprécie de voir ses enfants « se hisser presque sans effort », il préfère grimper avec ses amis. « Quand je grimpe avec les enfants, j'ai toujours l'impression de les ralentir un peu, dit-il. Je préfère être avec les vieux, où nous savons tous exactement ce que chacun d'entre nous ressent quand il dit qu'il en a assez ».
Ken Wilkinson, 81 ans

Ken Wilkinson n’a jamais été autant impliqué dans l’escalade qu’à la retraite, car « chaque jour peut être un jour de grimpe ». Il s'est mis à l'escalade tardivement, au début de la soixantaine, à la demande de son plus jeune fils, Kevin, qui avait besoin d'un assureur. Kevin est devenu un athlète professionnel sponsorisé par Petzl - les deux hommes ont donc pratiqué l'escalade sportive dans le monde entier.
Le style de Ken n'a pas changé. Malgré ses 80 ans. « Je suis un gars qui aime les surplombs et les bacs », explique-t-il. « C'est comme ça que j'ai été formé à la salle d'escalade locale, très raide mais avec de grosses prises. Je ne suis pas très bon en dalle ; je ne sais pas si mes chevilles ne sont pas assez souples, ou quoi, mais je n'ai jamais fait confiance à mes pieds sur les dalles ».
Pour Ken Wilkinson, l’escalade a marqué sa vie, pour les liens qu'elle a favorisés, d'abord avec son fils et maintenant avec ses amis. Son conseil de vie ? « Trouvez quelque chose que vous aimez faire, et vous le ferez toute votre vie ».
Bruce Hart, 64 ans

Bruce Hart ne s’est pas jugé suffisamment légitime pour contribuer à cet article. « Mes collègues grimpeurs sont beaucoup plus accomplis que je ne le suis, a-t-il souligné. Et j'ai 64 ans, donc techniquement, je ne suis même pas un senior ». Mais ses amis ont insisté. Bruce Hart a commencé ce sport il y a environ quatre ans, après une double opération de la hanche.
« J'avais besoin de rééduquer ma hanche, explique Bruce, et la salle d'escalade est très conviviale pour travailler ce genre de choses - la force, la souplesse, l'équilibre ». Il s’est tourné vers l'escalade en falaise avec la grande cordée, et a récemment ouvert sa première voie, un 5a.
Bruce remarque qu’il est moins téméraire et plus réfléchi qu'auparavant. « Quand on a deux hanches pourries, ce n'est pas comme si on avait une chance sur deux d'atterrir sur la bonne », raconte-t-il. Il espère qu'en étant prudent, il sera, comme Ken, encore en mesure de continuer à pratiquer son sport à 80 ans.
S’il est encore relativement nouveau dans l'équipe de grimpeurs, Bruce considère déjà la valeur de ces amitiés naissantes. « Vous connaissez ce genre d’amitié où vous pouvez reprendre la conversation là où vous l'avez laissée la dernière fois, même si c'était il y a dix ans ? explique-t-il. Je pense que vos copains d'escalade deviennent comme vos copains d'université. Vous traversez beaucoup de choses ensemble ».
Parfois, il arrive que deux générations fassent cordée. C’est notamment le cas dans cette vidéo où Eline Le Menestrel, 21 ans, gravit la Sainte-Victoire aux côtés de sa grand-mère, Hélène, 78 ans à l’époque, pour l’unique plaisir de partager un moment de grimpe.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€










