Hier, dimanche 3 juillet, un effondrement du glacier de la Marmolada (3 343 m), le plus grand glacier des Dolomites, situé dans les Alpes du nord de l’Italie, causait la mort de six personnes et en blessait huit selon un bilan provisoire. 24 heures après le drame, Jacques Mouray, chercheur français au CIRM (Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Montagne) de l’université de Lausanne interviewé par Outside, fournit les premiers éléments d’explications et fait le point sur les risques menaçant d’autres sites dans nos massifs.
Depuis la fin du mois de juin la température est anormalement élevée dans les Alpes italiennes. Ainsi samedi 2 juillet, on relevait 10°C au sommet de la Marmolada (3 343 m), plus haut sommet des Dolomites, dans le nord-est de l’Italie. Là, s’étend le plus grand glacier des Dolomites, donnant naissance à la rivière Avisio et surplombant le lac de Fedaia. Le lendemain, d’après les témoins, explique La Repubblica, le sérac s’est brisé en deux endroits, et l’effondrement a généré un flux de débris de glace sur un front d’environ trois cents mètres. Plusieurs cordées se trouvaient dans cette section au moment du détachement.
Ce drame aurait-il pu être évité ? D'autres glaciers dans les Alpes sont-ils menacés ? Explications de Jacques Mouray, chercheur français au CIRM (Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Montagne) de l’université de Lausanne, interviewé aujourd'hui.
Pouvez-vous nous expliquer en détails pourquoi le sérac s’est détaché ?
Ces derniers jours, il a fait particulièrement chaud dans cette région, on a battu plusieurs records de température. La totalité du glacier était dans des températures positives. Résultat : sa fonte s’est très probablement accélérée. Par conséquent, beaucoup d'eau de fonte de la glace s'est retrouvée à la base du glacier. Cette eau a joué le rôle de toboggan, c’est-à-dire qu’elle s'est mise entre la roche et le glacier ce qui a favorisé son glissement. C’est très probablement l’élément déclencheur principal de cette avalanche de glace, en sachant aussi que d’après les images aériennes que l’on peut voir, il y avait très probablement comme un bout de crevasse, ou une fissuration du glacier relativement haute. Ce qui aurait permis à un volume important de glace de se déstabiliser d’un seul coup. Ces deux phénomènes combinés expliquent certainement une telle chute de glace. Toutefois, on a quand-même relativement peu d’informations sur ce qui s’est vraiment produit.
Sachant qu’il y a eu un record de température la veille, pourquoi la zone n’a-t-elle pas été interdite au public ?
C'est difficile de répondre, c’est un débat en soi. Etant moi aussi accompagnateur en montagne, géomorphologue et spécialiste de toutes ces questions-là, en voyant la tête du glacier, je pense qu’il était impossible de savoir que ça allait tomber à cet endroit-là. Vous m’auriez mis ce glacier parmi cent photos de glaciers différents et demandé lequel allait se déstabiliser, ça aurait probablement été l’un des derniers pour lesquels j’aurais pu imaginer qu’une déstabilisation allait se produire. Le front n’était pas particulièrement raide, il n’y avait pas de paroi de glace ni de séracs… Il ressemblait à tous les fronts de glaciers qui sont en train de fondre actuellement dans le monde. Il n’avait rien de particulier. […] Pour avoir regardé les images aériennes aujourd’hui, c’était très difficile, voire impossible de savoir que ce glacier-là allait tomber. […] À ma connaissance, il n’y avait pas de système de suivi.
Fermer un secteur a des conséquences très lourdes, d'un point de vue économique pour les acteurs en lien avec cette ascension - il n’y aurait plus personne au refuge, les guides perdraient du boulot… Et surtout, si on ferme, ça veut dire que l’on doit pouvoir rouvrir et pour le faire, il faudrait que le glacier ait fondu, que l'on soit certains qu’il n’y a plus aucun risque. Ce qui est totalement impossible. En général, on ne ferme jamais un itinéraire parce qu’on sait pertinemment derrière qu’on n’arriverait jamais à le rouvrir.
D’ailleurs, si on fermait un itinéraire à chaque fois qu’il a un record (de température, ndlr), ça ferait longtemps que l'on ne ferait plus d’alpinisme. Des records, on en bat tous les ans, des canicules il y en a plusieurs par saisons. Malheureusement, c’est un processus qui s’est produit pile à ce moment-là. Si ça avait eu lieu en pleine nuit, ça aurait causé beaucoup moins de problème. C’est aussi un concours de circonstances. Après, c’est une bonne leçon, ça veut dire que d’autant plus d’attention doit être portée à ces processus, à l’évolution des glaciers, qui peut encore très largement nous surprendre. Le fonctionnement d’un glacier étant guidé par le climat, rajouter de la neige dessus n’y changera rien, si le climat se réchauffe, le glacier fondra et inversement, si le climat est plus frais et humide, le glacier prendra du volume. C’est un symbole fort.
À l'avenir, sera-t-il possible d’anticiper d’autres accidents ?
Oui, certains glaciers sont connus pour, à un moment donné, avoir pris une forme qui laisse vraiment penser qu’un événement du type chute de séracs, avalanche de glace ou autres va se produire. Par conséquent, ils sont mis sous surveillance. Comme en Italie, dans la face Sud du Massif du Mont Blanc sur le glacier des Grandes Jorasses, connu pour se déstabiliser très régulièrement, de manière naturelle et cyclique. Auquel cas, il y a des balises GPS, des mesures de surveillance du glacier. Cependant, il est totalement inimaginable de mettre tous les glaciers sous surveillance, ni même ceux à proximité des principales courses d’alpinisme. Ca ferait des centaines de glaciers à suivre et une telle entreprise serait impossible à mettre en oeuvre.
Outre le glacier des Grandes Jorasses, très médiatisé ces dernières années, d’autres glaciers sont-ils particulièrement fragiles ?
Oui, pour différentes raisons, liées à une vulnérabilité, à un problème spécifique en aval ou à un processus de glissement ou d’évolution du glacier qui met la puce à l’oreille. En France, les glaciers en face Nord de l’Aiguille du Midi sont assez surveillés pour un problème similaire d’effondrement de glace mais aussi le glacier de Tête-Rousse, suite à un risque de poche d’eau (sous le glacier, ndlr), le glacier des Bossons (dans la vallée de Chamonix, ndlr) pour un problème d’écoulement d’eau sous-glaciaire. En Suisse, le glacier du Grand Combin est aussi suivi. Il y a quelques années, il s’était mis à glisser très vite. Le risque était d’avoir des écoulements de glace assez importants. La liste reste quand-même relativement longue...
D’après vous, quelles seront les conséquences de ce drame sur la pratique de l’alpinisme ?
C’est une voie d’alpinisme facile, pas en altitude. Ce n’est vraiment pas le genre de courses sur lequel aurait pensé vivre un tel événement. C’est quand-même un très bon marqueur de l’évolution des conditions de pratique, en lien avec le réchauffement climatique. […] J’espère que cet accident aura le moins de conséquences possibles sur la pratique de l’alpinisme dans la région et ailleurs. Ma crainte est que des mesures d’interdiction et de gestion soient mises en place, car si on commence à entrer là-dedans, ça voudra dire que l’on interdit beaucoup de choses. La définition de l’alpinisme, c’est plutôt la liberté, le libre-arbitre (il dépend de chacun d’évaluer les conditions). La montagne évolue tellement vite que globalement, le risque est d’avoir une forte réduction des libertés. Par contre, j’espère que ça amènera les gens à prendre conscience de la réalité du réchauffement climatique, de ses impacts pour nos sociétés et qu’il est très grand temps de s’atteler à son atténuation ou en tout cas à son adaptation. […] La pratique de l’alpinisme est une des pratiques sportives en France les plus affectées par le réchauffement du climat, le travail des guides de haute montagne en pâtit. Ca va avoir des impacts de plus en plus forts. Disons que c’est (l’effondrement du glacier, ndlr) un signe parmi des milliers des évolutions à venir.
Y aurait-il des solutions pour éviter ce genre d’accident ?
Il faut réfléchir collectivement à des méthodes de réduction du réchauffement climatique, chose à laquelle appellent les scientifiques depuis bien longtemps et de manière de plus en plus intense. Après au niveau individuel, quand on veut faire de l’alpinisme, une activité qui a toujours été relativement dangereuse, il est important que chacun y aille en connaissance de causes et soit d’autant plus attentif à la préparation d’une ascension. Et c’est sûr que les périodes caniculaires ne sont clairement pas les meilleures pour faire de l’alpinisme aujourd’hui. Il faut essayer de bien préparer sa course et choisir la meilleure période possible pour faire des ascensions, ce qui se situe en général à la suite de chutes de neige mais avant qu’elle ne commence à fondre, en début et en fin de saison. […] Aujourd’hui, les périodes de vacances ne correspondent pas avec les périodes idéales pour pratiquer ce sport. C’est tout un modèle qui doit être revu. D'ailleurs, des réflexions ont été menées cette année, lors des assises de la transition du tourisme en montagne notamment. Beaucoup de projets sont en cours pour essayer d’adapter les choses.
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