Le 1er janvier 2022, la Thaïlande annonçait que la crique paradisiaque de Maya Bay, victime d’une surfréquentation dramatique après la sortie en 2000 du film dans lequel jouait Leonardo DiCaprio, allait à nouveau être ouverte au public, après plus de trois ans de fermeture. Il n’aura fallu que quatre mois et 100 000 visiteurs, pourtant très encadrés, pour que le gouvernement décide de la fermer à nouveau en août et septembre prochain afin de lui permettre de continuer à se régénérer. Une décision exemplaire dont nombre de sites naturels au bord de l’agonie vont peut-être devoir s’inspirer.
Longtemps tenue secrète, cette merveilleuse plage de sable bordée d’eaux turquoise et entourée de falaises de calcaire de cent mètres de haut, est située sur l’île inhabitée de Phi Phi Leh dans le parc national de Hat Noppharat Thara – Mu Ko Phi Phi. Un paradis qui reçut le coup de grâce de Hollywood, en la personne du Britannique Danny Boyle, réalisateur de « The beach ». Classé 18e au box-office en 2000, son film a engrangé plus de deux millions d'entrées au cinéma. Un succès que l’on doit à la présence de Leonardo DiCaprio, Virginie Ledoyen et Guillaume Canet, mais aussi au site dans lequel se déroulait l’action : l’histoire de jeunes backpackers vivant en communauté sur une île paradisiaque, coupés du reste du monde.
Un scénario qui, si on l’avait bien étudié, ne laissait rien présager de bon pour cette mince bande de sable de 250 mètres de long par 15 mètres de large. Ceux qui ont lu le livre d’Alex Garland adapté il y a 22 ans par Leonardo DiCaprio, se souviendront peut-être de cette phrase : « J'ai l'impression que tout le monde essaie de faire quelque chose de différent, mais que vous finissez tous par faire la même chose". Le protagoniste du roman parlait du piège dans lequel tombent les routards comme lui lorsqu'ils voyagent en Thaïlande : tous visitent les mêmes sites ».
Jusqu'à 5000 visiteurs par jour en 2018
A peine le film sorti, en 2000, des hordes de touristes surgies des stations balnéaires de Phuket, Krabi ou Ko Phi Phi se sont ruées vers ce site présenté alors par Tripadviser comme le paradis sur terre. Le résultat ne s’est pas fait attendre. Jusqu’à 5000 de visiteurs par jour en mal de selfie se baignant, couverts de crèmes solaires gorgées d’ingrédients toxiques pour l’océan, arrachant les coraux avec l’encre de leurs bateaux, grimpant sur les rochers calcaires et s’étalant sur la plage de sable fin rapidement recouverte de détritus. En 2018 ans, 90 % des coraux étaient décimés, la flore dévastée et la faune, effrayée, avait quasiment disparu. Le site se mourrait… mais rapportait beaucoup de devises. Seule solution, le fermer, suggéra alors le Ministère des Ressources naturelles et de l’Environnement, au grand dam des professionnels du tourisme, prêts à continuer à exploiter la poule aux œufs d’or, pourtant au bord de l’agonie.

Les craintes de ceux qui, bien avant le lancement du tournage de « The beach », se mobilisaient contre ce projet étaient malheureusement vérifiées. Ils n’avaient alors rien contre le film, ils étaient loin d’imaginer l’impact qu’il pourrait avoir sur la fréquentation du site. Non, ils s’insurgeaient contre la reconfiguration de la crique que la production exigeait. Pas de cocotiers sur Maya Bay ? Le réalisateur exigea d’en faire planter soixante, histoire de correspondre aux clichés américains de plages paradisiaques. La plage n’était pas assez large pour qu’on puisse y jouer au foot ? Des bulldozers s’en sont chargés, affectant au passage plusieurs espèces végétales, constatait un rapport en 2002.
Le retour des requins de récif à pointe noire
C’est peut-être le souvenir de ces combats qui revint à la mémoire du gouvernement thaïlandais, qui, sous l’impulsion des défenseurs de la nature et de l'environnement, décida, malgré les hauts cris des marchands de tourisme, de fermer ce site de juin à octobre 2018. Se privant ainsi de 400 millions de bahts – près de 11 millions d’euros - par an. Dans l’espoir de le préserver mais aussi, on s'en doute, de pouvoir l’exploiter durablement.
La fermeture ne devait durer que quatre mois, mais très vite, les experts soulignèrent que la faune comme la flore avaient besoin de bien plus de temps, d’au moins une année de plus pour se régénérer, vu l’étendue des dégâts. Au final, elle dura plus de trois ans, grâce au Covid qui contraint la Thaïlande à fermer ses frontières. Une vraie respiration pour Maya Bay, où l’on vit alors réapparaître les coraux, 30 000 fragments de corail ont été replantés, et dans la foulée, quantité d’espèces quasiment disparues. Dont le requins de récif à pointe noire ainsi qu’une myriade de poissons et même un crabe rare de Puu Kai, disparu de la zone depuis plus de 10 ans.

11 euros l'entrée pour 1 heure et pas de baignade
L’épidémie maîtrisée, le pays, qui dépend à hauteur de 15 % du tourisme, s’est risqué en janvier cette année à rouvrir Maya Bay. Mais pas n’importe comment cette fois, quitte à ne pas faire que des heureux. L’accès au site a été repensé : La jetée a été éloignée de la plage, à Loh Sama Bay de l’autre côté de l’île, et les visiteurs doivent marcher cinq minutes sur une sentier pour y accéder. Seuls huit bateaux à la fois peuvent y accoster, et 375 visiteurs « seulement « y sont autorisés en même temps, de 10h à 16h, à raison d’une heure, sur réservation, moyennant le paiement de 400 baths (environ 11 euros). L’activité principale autorisée se limite aujourd’hui à déambuler sur la plage et à y faire des photos. La baignade y est interdite – la plupart des produits solaires étant trop dangereux pour les coraux – ainsi que d’utiliser un drone ou de s’approcher des plantations. Pas vraiment l’aventure, donc l’excursion à Maya Bay ! Mais pas de quoi refroidir les touristes. Plus de 100 000 s’y sont déjà précipités depuis l’ouverture en janvier, générant quelque 20 millions de bahts de revenus. Au point qu’à nouveau le ministère des Ressources naturelles et de l’Environnement s’alerte.
La saison 2022 s’annonce florissante en Thaïlande. Les revenus tirés de l’exploitation des parcs nationaux du pays, et notamment de Hat Noppharat Thara – Mu Ko Phi Phi, dans lequel se trouve la fameuse plage, devrait doubler cette année, sachant qu’en 2021, le pays avait tiré 30 billion de baht des droits d’entrée. Dix millions de visiteurs étrangers sont donc attendus cette année, dont beaucoup, on l’imagine, ne rêvent que d’une chose : partir sur les traces de Leonardo DiCaprio. Anticipant le pire cette fois, le gouvernement a annoncé le 7 mai que le site allait être fermé à nouveau. D’août à septembre, car, il ne serait régénéré qu’à 14%. Bien peu face à une affluence que certains jugent encore trop excessive. Dont, acte, Maya Bay va faire une nouvelle pause. Pour deux mois seulement, annonce-t-on. En 2018, quatre mois étaient prévus, la parenthèse aura duré bien plus. Espérons que, si nécessaire, le Thaïlande ne compte pas sur une pandémie pour laisser le temps à ce petit paradis de reprendre des forces avant de s’ouvrir à nouveau. Ou pas ?
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