C’est un choc pour Taïwan, cœur industriel du vélo : les États-Unis ont bloqué les expéditions de Giant, accusé d’avoir recours à des pratiques assimilées à du travail forcé. Une première pour le numéro 1 mondial du cycle, et un séisme pour cette industrie qui pourrait voir sa toute filière bouleversée, de Taichung à l’Europe.
Rien ne va plus pour le géant taïwanais. Giant Manufacturing, qui produit plus de dix millions de vélos par an pour son propre compte et pour plusieurs grandes marques internationales, traverse la plus grave crise de son histoire. Le 24 septembre 2025, le Customs and Border Protection (CBP), l’agence américaine des douanes, a annoncé qu’il détenait à l’entrée du territoire américain tous les vélos, pièces et accessoires fabriqués à Taïwan par Giant Manufacturing.
Motif : des « informations raisonnables » indiquant l’usage de travail forcé, selon la procédure du Withhold Release Order (WRO) prévue par le Tariff Act de 1930. Cette mesure permet au CBP de bloquer à la frontière tout produit suspecté d’avoir été fabriqué en violation des normes internationales du travail. Dans le cas de Giant, l’agence américaine évoque cinq indicateurs de travail forcé : servitude pour dettes, retenue de salaires, heures supplémentaires excessives, conditions de vie abusives et abus de vulnérabilité.
La servitude pour dettes est la règle à Taïwan
Pour une fois, ces accusations ne se réduisent pas à de simples allégations sorties tout droit de la bouche de Donal Trump, mais semblent très étayées. À l’origine du dossier, en effet, l’enquête du journaliste d’investigation danois Peter Bengtsen, auteur de plusieurs investigations sur le travail des migrants à Taïwan. Ses articles parus dans Le Monde Diplomatique en juin 2024 et en février 2025 puis son rapport Speed Up publié en mars dernier ont documenté les conditions de centaines d’ouvriers vietnamiens et thaïlandais employés dans les usines taïwanaises du cycle.
Il conclut notamment que « Le risque de servitude pour dettes est la règle, pas l’exception, pour les migrants travaillant à Taïwan », écrit Bengtsen. Et Giant n’échapperait pas à la règle. Selon lui, plus de 200 travailleurs ont témoigné avoir dû payer des frais de recrutement exorbitants à des intermédiaires avant d’obtenir un emploi, les plongeant dans un endettement durable. Un mécanisme reconnu par l’Organisation internationale du travail comme un indicateur typique de travail forcé. Ces éléments ont conduit à une pétition déposée auprès du CBP en juillet 2024, appuyée par des ONG. Résultat : le 24 septembre 2025, l’agence a officialisé l’interdiction d’importer les produits Giant.
Giant soutient avoir renoncé à ses mauvaises pratiques
Pour se défendre, Giant affirmait le 26 septembre que le CBP n’avait jamais mené d’inspection sur place ni contacté ses équipes avant la décision selon Bicycle Retailer. Elle expliquait également que dès janvier 2025, elle avait adopté une "Zero Recruitment Fee Policy", prenant en charge tous les frais d’agence et administratifs pour ses nouveaux employés, et avait rénové ses dortoirs fin 2024 pour « offrir un environnement plus sûr et plus confortable ». Mais, contrairement à son concurrent Merida, numéro 2 mondial du cycle, coupable des mêmes abus, la marque n’a pas remboursé rétroactivement les frais payés par les travailleurs migrants. Un point jugé crucial par les autorités du CBP.
Giant assure par ailleurs que « aucune expédition n’est actuellement retenue », et que la mesure ne concerne que les cargaisons arrivant après l’annonce du WRO (BRAIN, 2 oct. 2025). Mais l’enquête publiée dans le Monde diplomatique semble solide et a fait beaucoup de bruit. Aussi Giant est-il bien forcé de prendre très au sérieux l’interdiction américaine.
Dans le secteur du vélo, c’est une première
Jamais un fabricant taïwanais n’avait été sanctionné pour travail forcé. Mais les États-Unis ont déjà appliqué des WRO à d’autres industries. On pense aux gants médicaux malaisiens (Top Glove, Supermax). A l’huile de de palme (Sime Darby Plantation, FGV Holdings), au sucre (Central Romana, République dominicaine), à des produits solaires (Hoshine Silicon, Chine) ou encore à la pêche hauturière (Dalian Ocean Fishing, Chine).
Mais plusieurs de ces entreprises ont vu leur WRO levé après audits et compensations. C’est donc une procédure administrative réversible, à condition de démontrer des progrès vérifiables. La balle est donc dans le camp de Giant qui a tout intérêt à régler cette affaire très vite. Le marché américain, jadis crucial pour la marque, ne pèse plus que 8,6 % de ses ventes globales (contre plus de 20 % en 2019), c’est vrai. L’impact potentiel ne représenterait « que » 4 à 5 % de son chiffre d’affaires consolidé, environ 200 millions USD selon les données 2024, car pour l’essentiel du volume se joue désormais en Asie et en Europe.
Reste que l’annonce du CBP a fait plonger le titre Giant à Taïpei à son plus bas niveau en 15 ans. Avant un rebond partiel le lendemain certes, mais la bourse n’aime pas trop de genre de chahutages, surtout en ce moment. L’affaire survient en effet alors que les négociations commerciales USA-Taïwan restent tendues : Washington maintient des droits d’importation jusqu’à 20 % sur certains produits taïwanais. L’action du CBP pourrait bien ne pas être totalement déconnectée du contexte géopolitique. On comprend que le ministère taïwanais du Travail et la maire de Taichung, Lu Shiuyan, se soient empressés d'apporter leur soutien à l’entreprise, promettant de collaborer avec Washington pour faire lever cette suspension.
L'Europe vers un renforcement de la lutte contre le travail forcé
Pour les Américains, ce blocage pourrait entraîner des retards d’approvisionnement ou une hausse temporaire des prix sur certains modèles. Mais cette affaire pourrait-elle avoir un impact plus large, en Europe ? Probablement. Si l’Europe ne dispose pas encore d’un équivalent strict du WRO américain, une nouvelle législation européenne sur le travail forcé entrera en vigueur en 2027. Elle permettra à la Commission et aux États membres de bloquer ou retirer du marché tout produit fabriqué « en tout ou en partie » avec du travail forcé (règlement UE 2024/1863). Le cas de Giant arrive donc à point.
Les ONG y voient un sérieux avertissement : même les marques les plus réputées du secteur ne sont pas à l’abri de chaînes d’approvisionnement opaques, souvent gérées par des courtiers en main-d’œuvre. C’est également le cas par exemple de Maxxis ou encore de Fox Factory. Ce dernier va plus loin encore dans les abus. Numéro un mondial de pneus de vélo, il emploie 728 Vietnamiens, Thaïlandais et Indonésiens dans ses usines taïwanaises. Des travailleurs qui ont déclaré au Monde diplomatique que pendant des années ils avaient été facturés pour rester dans le dortoir de Fox Factory, même s’ils vivaient et payaient un logement en dehors du dortoir, ce qui équivalait à plus de deux mois de salaire de base durant leur période de contrat. Depuis le début de 2025, les travailleurs ne paient plus de double loyer de dortoir, assure l’hebdomadaire.
L’effet d’entraînement se fait donc déjà sentir. « Pour la première fois, les droits humains s’imposent comme un sujet central dans l’industrie taïwanaise du vélo », se réjouit Le Monde Diplomatique. L’hebdomadaire note également qu’au salon Taipei Cycle 2025, 82 fabricants avaient signé un code de conduite sous l’égide de la Bicycling Alliance for Sustainability (BAS). Un premier pas, qui pourrait pourtant se réduire à des vœux pieux. Cette charte n’a pas de valeur contraignante… Et même ses promoteurs reconnaissent qu’il faudra des années pour corriger les dérives les plus anciennes.
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