Transition, Scott, N+, Superhuman Bikes, Goat Power Bikes… des dizaines de marques de cycle ont été la cible d'un escroc. S’appuyant sur l’IA, il a usurpé pendant des mois l’identité d'un influenceur pour convaincre ces sociétés de lui expédier du matériel. Une douzaine de vélos, pour un butin estimé à près de 45 000 euros, lui ont ainsi été envoyés, avant l’intervention de la police. Dans une vidéo comptant déjà plus de 580 000 vues, l’influenceur raconte comment l’imposteur a utilisé sa voix, son style et même ses statistiques YouTube pour obtenir des vélos.
Sur YouTube, Seth Alvo est l’un des figures du vélo les plus connus des Américains. Ses vidéos d’atelier, ses tests, ses montages et son style très personnel lui ont gagné une solide communauté : 2,73 millions d’abonnés sur sa chaîne Berm Peak / Seth’s Bike Hacks, et près de 296 000 sur Instagram. Début janvier, une vidéo vue par plus de 590 000 personnes montre comment sa notoriété s’est retournée contre lui.
Un escroc s’est en effet fait passer pour lui et est parvenu à convaincre plusieurs marques d’expédier des vélos haut de gamme vers une adresse en Caroline du Nord, pour un préjudice estimé à environ 45 000 euros, soit une douzaine de vélos. Une dizaine de fabricants en ont été victimes, mais une centaine ont sans doute été contactés, estime l’influenceur.
Un imposteur qui "parle" comme lui
L’usurpation d’identité, Seth Alvo dit en avoir déjà été victime plusieurs fois en dix ans. Sans que l’arnaque n’aille au bout. Mais cette fois, l’imposteur a passé un cap. Il ne s’est pas contenté d’un e-mail maladroit : il a imité son style, produit des propositions commerciales soignées, et s’est même embarqué dans des fils de discussion longues et techniques. Il est même allé jusqu’à falsifier des captures d’analyses YouTube pour mieux étayer ses propos. Le crime aurait presque été parfait sans les tournures de phrases utilisées par l'escroc. "Je n'aurai jamais dis 'une descente palpitante’", raconte-t-il. Mais une IA, oui ! "C’est un escroc malin, mais il est peu probable qu’il ait fait tout ça sans l’aide de ChatGPT", dit-il. L’imposteur a pourtant su détourner l’attention grâce à une fausse adresse e-mail crédible, un numéro Google Voice et, surtout, une adresse de livraison en Caroline du Nord — l’État où vit réellement Seth Alvo.
Le rôle clé de Daniel, responsable de la com de l'influenceur
Si l’arnaque finit par se fissurer, c’est d’abord grâce à l’organisation de l’influenceur. Seth ne gère pas directement la plupart des échanges avec les marques. Ce rôle revient à Daniel, le responsable de sa communication, fin connaisseur du milieu du vélo.
L’affaire remonte à la surface quand la marque Superhuman Bikes lui envoie une capture d’écran et demande si l’e-mail reçu n’est pas un fake. Son interlocuteur a un doute, notamment parce que l’adresse utilisée est un Gmail. Seth Alvo nuance : un Gmail n’est pas une preuve en soi, beaucoup d'influenceurs utilisent encore cette messagerie pour un usage professionnel, mais, ici, "quelque chose clochait". Superhuman transfère alors l’intégralité de la conversation : l’écriture est polie, "trop" conforme, et truffée de détails censés sonner vrai…
À ce stade, Daniel demande alors à la marque de faire traîner les choses et de continuer à échanger afin de recueillir un maximum d'éléments.
Goat Power Bikes poursuit les échanges afin de recueillir plus d’indices
Peu après, d’autres marques vont se manifester, inquiètes. Goat Power Bikes se méfie lorsque l’interlocuteur donne très tôt une adresse de livraison. Plutôt que d’expédier quoi que ce soit, le fabricant contacte alors Seth Alvo via Instagram. Daniel prend alors le relai et leur demande de lui transférer tout le fil de la conversation.
Goat Power Bikes joue le jeu et pousse l'imposteur à livrer une version rocambolesque pour justifier l'adresse de livraison. Il prétend avoir dû déménager, suite au passage d'un ouragan, et loger provisoirement dans sa famille. Le problème, c’est que si Seth Alvo a bien vu passer un ouragan, il n’a heureusement subi aucun dommage, comme il l’a montré dans une vidéo postée sur YouTube !
L’escroc s’inquiète : il coupe court aux échanges avec Goat Power Bikes et tente une approche directe de Seth sur Instagram. Il s’excuse et demande à s’expliquer. Daniel feint l’incompréhension ; l’escroc recule, coupe court à nouveau. Ce qui ne l’empêche pas de reprendre ses tentatives d'arnaques, notamment auprès de Salsa.
N+ échappe à l’arnaque, mais pour Transition Bikes, c’est trop tard : le vélo est expédié
Un message d’une responsable de la marque confirme que l’imposteur ne se contente plus de cibler des sociétés avec lesquelles Seth a peu de contacts jusqu’à présent. Désormais, il vise de grands noms du secteur, Scott par exemple. Puis c’est au tour du fabricant N+ d'être contacté. Convaincu par l’imposteur, ce dernier s’apprête à lui expédier un vélo, lui aussi. Heureusement, Daniel le stoppe l'opération à temps.
Transition Bikes aura moins de chance. Daniel contacte la marque pour les mettre en garde. Trop tard, un vélo a déjà été expédié… vers l’adresse de Greensboro. De quoi produire une pièce maîtresse : un numéro de suivi. "On avait un tracking, on avait la preuve que ça partait sous un faux prétexte", résume Seth Alvo.
Seth et Daniel font alors un choix stratégique. Ils décident de ne pas lancer une alerte tout de suite sur les réseaux afin de maximiser les chances de remonter jusqu’à l’auteur et de permettre une intervention de la police.
Découverte d'un stock digne d'un magasin
Selon Seth Alvo, les forces de l’ordre ont désormais suffisamment d’informations pour identifier le suspect : une adresse, des preuves d’expéditions, et un élément aggravant dans la mécanique policière. Connu de la justice, le suspect est en probation, ce qui donne davantage de latitude à la police pour faire des vérifications sur place.
Lors d'une visite de reconnaissance, les policiers vont constater que plusieurs cartons de vélos sont visibles sur le porche de la maison du suspect. A l’intérieur, ils découvrent ce qui a tout l’air d'un stock d’un magasin de vélos, principalement des modèles électriques. Pour sa défense, le suspect prétend "connaître Seth" et agir avec son accord. Ce que l’influenceur va démentir formellement.
L’affaire est désormais entre les mains de la justice, et l’escroc, dont l’identité n’a pas encore été révélée – il est présumé innocent – devrait être jugé sous peu. Mais le cas de Seth Alvo ne semble pas isolé. Sa vidéo a fait beaucoup de bruit dans le milieu, révélant que d'autres influenceurs ont subi des usurpations d'identité. Dans les commentaires postées sur Youtube, @RobRidesEMTB explique : "J’ai vécu la même chose : des entreprises m’ont contacté pour authentifier des e-mails qu’un escroc leur a envoyés (…) avec des tactiques très proches", écrit-il.
Un escroquerie assez low-tech comparée aux deepfakes produits aujourd’hui
Des tactiques apparemment impressionnantes qui semblent pourtant peu solides. Dans un autre commentaire, un observateur remarque que l’imposteur se trompe dans la taille du vélo, visiblement elle ne correspond pas du tout à celle qu’aurait normalement demandée le Seth. Un détail que toute personne connaissant bien l’influenceur aurait immédiatement remarqué mais qui, auprès de certaines marques, est passé inaperçu.
On a donc affaire ici un escroc pas si pro que ça. Rien à voir avec ceux qui peuvent sévir en ligne, remarque dans un commentaire une personne se présentant comme « un professionnel de la cybersécurité » . « C’était en réalité assez low-tech comparé aux deepfakes en temps réel qui peuvent être produits aujourd’hui. Toute personne disposant de suffisamment d’extraits de voix, de vidéos et d’images accessibles en ligne peut les injecter dans certains modèles spécifiques pour générer une réplique assez convaincante. Le vishing — l’hameçonnage vocal lors d’appels aux services clients — constitue un vecteur d’attaque depuis déjà quelques années, et sa déclinaison en génération vidéo est désormais pratiquement une réalité. Ce type de fraude et d’usurpation d’identité va empirer, et très fortement. C’est précisément pour cela que nous avons besoin de réglementations et de lois strictes encadrant l’IA, en particulier l’IA générative », écrit-il. « Or les grandes entreprises technologiques rémunèrent des responsables politiques afin d’étouffer toute tentative d’imposer des obligations de responsabilité et de sécurité en matière de LLM [un type de programme d'intelligence artificielle (IA) capable de reconnaître et de générer du texte, entre autres tâches].
Devant la montée en puissance des influenceurs et pseudo influenceurs, les marques d'outdoor (pour ne citer qu’elles) vont donc avoir fort à faire pour déjouer les escroqueries.
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