"Berhault est tombé" titre Libération le 28 avril 2004. À 47 ans, l’alpiniste niçois réalisait un exploit qui lui a coûté la vie : l'enchaînement de la totalité des 82 sommets de plus de 4 000 m des Alpes. Outre ses réalisations exceptionnelles avec pour seul crédo légèreté et rapidité, il ne cesse d'avoir une influence considérable sur le monde de l’alpinisme et d'inspirer les jeunes générations.
Octobre 1971. Initié à la montagne par le Frère Alain, "Les Trois Mousquetaires", un trio d'amis d’enfance âgés de quatorze ans, dont le jeune Patrick Berhault, gravit ses premiers sommets. Grimpeur espiègle, ce dernier déjoue rapidement les limites fixées par l’ecclésiastique jusqu’à faire l'ascension du mont Gélas (3 143 m). Quelques mois plus tard, après avoir fait ses gammes en mode "essai-erreur" lors de diverses tentatives entre amis et en solitaire, dans l’arrière-pays niçois, son futur lieu d’entraînement, Berhault, tout juste 15 ans, se dirige vers le Club Alpin monégasque où il fait la rencontre de Maurice Cardini, son futur compagnon d’aventure.
Ensemble, ils grimpent le pilier Sud des Ecrins, gagnant le pied de la paroi au pas de course. Puis, durant l’hiver, ils réalisent une série d’ascensions dans le massif du Mercantour. "Non seulement il ignore, mais il se moque des codes des grimpeurs, de leurs habitudes, des diverses étapes de progression. Il ne veut pas retrouver de hiérarchie ni d’échelon à franchir. Ce qu’il recherche déjà - et recherchera toute sa vie - c’est un dialogue, une fusion étroite avec la nature" détaillent Michel Bricola et Dominique Potard, les auteurs de la biographie "Berhault". À ce moment-là, Patrick est à la croisée des chemins : suivre le milieu des petits voyous ou se consacrer pleinement à la montagne.
Des qualités mentales et psychologiques rares
Avec le soutien de ses parents, il choisit la seconde option. "Il se donne tous les moyens de maîtriser son corps, s’astreignant à faire tous les jours - même ceux où il gravit des grandes voies - cent tractions sur les bras, cent rétablissements sur les jambes, cinquante abdominaux, cinquante pompes. Depuis ses ascensions de jeunesse, il a acquis des qualités physiques et techniques qui dépassent tout ce que l’on connaît. Surtout, il possède des qualités mentales et psychiques rares" raconte Michel Bricola. Les exploits s’en suivent, presque naturellement. Le Verdon d’abord avec l’enchaînement, seul, des voies légendaires : l’Eperon Sublime, La Demande, ORNI et Luna-Bong. Puis direction le Mont-Blanc et l’Oisans, aux côtés de Patrick Edlinger, pour notamment la première hivernale de la voie des Plaques, sur la face nord-ouest de l’Ailefroide. Un unique crédo les suivra toute leur vie : légèreté et rapidité, leurs meilleurs atouts.
1978, l'année est marquée par un accident qui va rester dans les mémoires. À 21 ans, Berhault et Pierre Brizzi sont emportés par une avalanche sur le Mont Pelvoux. Les deux hommes dévalent la paroi dans une trajectoire rectiligne. Résultat : 814 mètres de chute auxquels ils survivront malgré de multiples fractures, leur demandant de ramper pour aller trouver les secours. Un mois de rééducation seulement, et les aventures reprennent dans les Alpes, en solitaire cette fois-ci.
L'escalade en solo mise en scène ? Il s'y refuse
Après un échec au Nanga Parbat (8 126 m) aux débuts des années 80, Patrick retourne dans l’arrière-pays niçois. À cette époque, les médias s’intéressent de plus en plus à ses exploits. S’en suivra notamment le court-métrage "Dévers" (25 minutes) réalisé par Laurent Chevallier. D’autres, comme le célèbre documentariste Jean-Paul Janssen, souhaiteront mettre à l’écran le frisson provoqué par l’escalade en solo. Une mise en scène toujours refusée par Patrick, pour qui cette pratique doit rester confidentielle. On s’intéressa alors à un autre Patrick, Edlinger, tout aussi doué, pour tourner "La vie aux bouts des doigts". Un immense succès.

La fin des années 80 est marquée par la rencontre avec Christiane, la mère de sa fille et un déménagement en Auvergne, lieu de vie de ses grands-parents. L’alpiniste ne délaisse pas la montagne pour autant et se dirige vers une carrière de guide à l’ENSA (Ecole Nationale de Ski et d’Alpinisme), avant de renouer, en 1991, avec sa pratique d'amateur dans le massif du Mont-Blanc. Au programme : de nombreuses ascensions accompagnées ou en solitaire, notamment la Super-Intégrale de Peuterey, une course d’ampleur réalisée à la journée.
22 sommets et 140 000 m D+ en 167 jours : un pari fou
S’en suivent alors quelques voyages, dans les Andes, en Himalaya sur la face ouest du Nuptse (7 864 m) où, souffrant d’une fièvre carabinée, il est contraint d’abandonner. Ensuite, quelques années plus tard, durant les hivers 1997 et 1998, il réalise deux enchaînements majeurs, l’un dans le massif du Mont-Blanc (les Droites, les Grandes Jorasses, le Grand Pilier d’Angle aux côtés de Francis Bibollet), l’autre dans les Ecrins (face nord du Pelvoux, du Pic Sans Nom, du Coup de Sabre et de l’Ailefroide en compagnie de Bruno Sourzan). Des premiers pas en la matière qui le mèneront vers deux autres projets d’ampleur : une traversée de la Slovénie à la France et l’enchaînement de la totalité des 82 sommets de plus de 4000 m des Alpes.
En 2001, c’est Le projet de sa vie, une course de 5 mois, d’août 2000 à février 2001, la traversée des Alpes. "Patrick Berhault a réalisé une oeuvre hors du commun. […] L’exploit n’est pas un mot de son vocabulaire, mais le rédacteur de ces lignes ne peut en utiliser d’autres. Traverser les Alpes de part en part, accomplir un périple de cent soixante-sept jours, gravir quelque vingt-deux sommets - et lesquels ! - monter et descendre à pied ou à skis plus de 140 000 mètres de dénivelé, vivre cette expérience au cours d’un automne pourri et d’un hiver non moins calamiteux, choisir de partager tout cela avec des compagnons de cordée différents. Je doute que Patrick lui-même se rende compte de la démesure de son aventure. Je doute qu’il accepte tous les qualificatifs qui viennent à la bouche quand on découvre ce parcours fou jamais réalisé par quiconque et, à mon humble avis, loin d’être répété" détaille Jean Michel Asselin, dans la préface d’"Encordé mais libre", le récit de cette incroyable aventure issu du journal de voyage de Patrick Berhault. Un périple avec l’amitié et l’échange pour véritables moteurs, comme le montre le film "La Cordée de Rêve" (50 minutes), réalisé par Gilles Chappaz, retraçant cette épopée.

Près de trois ans plus tard, Berhault tombe dans les Alpes suisses, sur l’arête du Dom (4 545 m). Une portion neigeuse s’est effondrée sous ses pas, entraînant une chute de plusieurs centaines de mètres à laquelle il ne survivra pas. Aux côtés de Philippe Magnin, qui a prévenu les secours, il s’était engagé depuis plus d’un mois dans un défi physique et technique sans précédent : l'enchaînement de la totalité des 82 sommets de plus de 4 000 m des Alpes. Afin de progresser plus vite, les deux alpinistes n’étaient pas encordés pour ce 67e sommet. Une ultime aventure alpine que retrace "Sur le fil des 4000", documentaire posthume de 50 minutes réalisé par Gilles Chappaz.

Article initialement publié le 28 avril 2022, mis à jour le 29 avril 2024
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€










