Ils sont les grands oubliés de l’histoire de l’escalade. Alors que les grimpeurs de Camp 4 et la génération des Stonemasters contribuaient dans les années 70 à faire du Yosemite l’un des grands hauts lieux de l’escalade mondiale, dix ans plus tard de l’autre côté de l’Atlantique, une bande de jeunes Catalans bousculait les codes de la grimpe sur les aiguilles de Montserrat. Punk, ska et rock espagnol en guise de bande-son, ils repoussaient les limites tout en revendiquant une véritable contre-culture. Leur nom ? Les Exploited Klimbers.
Au début des années 1980, sur les parois de Montserrat, à une cinquantaine de kilomètres de Barcelone, punks, skins, chevelus et amateurs de rock ont fait du refuge de Sant Benet leur QG. Ils y arrivent avec « des cordes et du matériel d’escalade dans une main, de l’alcool et des drogues dans l’autre », résumera plus tard le journaliste Kiko Amat. Cette nouvelle génération de grimpeurs est prête à y faire régner une agitation moins hippie, plus rock’n’roll, à grimper fort et à vivre vite. L’Espagne sort tout juste de près de quarante ans de dictature franquiste, laissant place à une période de transformation politique et culturelle profonde. Dans les rues de Barcelone, la jeunesse catalane est gagnée par une effervescence nouvelle. Le punk, le ska et le rock deviennent les bandes-son d’une génération qui veut rompre avec la répression et les conventions héritées du régime. Et l’escalade profite elle aussi de cette effervescence.
Dès les années 1920 et 1930, Lluís Estasen et les premières générations de grimpeurs catalans ont progressivement fait des aiguilles de Monsterrat leur terrain de jeu. Les techniques venues des Alpes et d’Italie ont déjà gagné les parois catalanes, et l’escalade artificielle a permis aux grimpeurs de s’attaquer à de grandes voies jusque-là jugées hors de portée. Si la guerre civile interrompt cette dynamique, l’escalade reprend dès les années 1940 malgré la misère de l’après-guerre et la répression franquiste. La mort de Franco lui donnera ensuite un nouvel élan. Facilement accessible depuis Barcelone, le massif de Montserrat devient alors rapidement une destination régulière pour les grimpeurs de la métropole, pressés de repousser les limites de l’escalade sportive qui gagne peu à peu le pays. Le refuge de Sant Benet, niché au cœur du massif, s’impose rapidement comme l’un des principaux points de ralliement pour la bande des Trini Climb, originaire du quartier de la Trinitat. Mais ceux qui viendront y ajouter, vers 1982, une dose supplémentaire d’euphorie s’appellent, eux, The Exploited. Une petite bande de jeunes grimpeurs barcelonais issus pour la plupart des quartiers populaires de Barcelone, dont le nom fait directement référence au groupe punk écossais The Exploited. Parmi les grimpeurs les plus associés au groupe figurent Ricardo Estrada, surnommé « Patata », Juan Carlos Ramayo « Litos », Francisco Javier Ramayo « Checo », Josep Maria Codina « Husa », Antonio Bou « Beicon », Santi Juaranz « Witti », Toni Saelices et Bartolo Pérez.
Du LSD au huitième degré
Dans le milieu alternatif de Barcelone, leurs ascensions sont rapidement aussi connues que leurs excès. Car entre deux voies, l’alcool coule à flots et les joints circulent tout autant que le LSD et les champignons hallucinogènes. Antonio García Picazo, qui a connu cette période, gardera de leurs fêtes un souvenir suffisamment intense pour résumer son expérience d’une phrase : « J’en ai vécu une et je me suis dit : plus jamais. » Leur réputation est telle, que deux groupes de musique leur consacreront des chansons : Decibelios avec Exploited Klimbers et Skatalà avec Llunatics. Peu de groupes de grimpeurs peuvent se vanter d’avoir donné leur nom à un morceau, encore moins à deux. « Ce sont comme ces groupes de rock qui ne meurent jamais », dira-t-on plus tard à leur sujet.
Mais s’ils aiment faire la fête, sur le rocher, les Exploited Klimbers ne sont pourtant pas là pour plaisanter. Ils s’intéressent aussi bien aux voies équipées qu’aux itinéraires plus engagés et s’attaquent à des lignes que les générations précédentes avaient laissées de côté. À Sant Benet, ils côtoient les grimpeurs qui font alors entrer Montserrat dans le septième puis le huitième degré. Des voies sur les grandes parois de Santa Cecília, autrefois parcourues en escalade artificielle sont reprises en libre. Des ascensions en solo sont réalisées. Une polyvalence qui leur vaut la réputation de grimpeurs « tout-terrain » de la scène montserratine. En 1983, plusieurs membres des Exploited ouvrent notamment Libertad Provisional (7a+/Ae) dans les Diables. Ils réalisent également certaines des premières répétitions d’Alternativa 3, également dans les Diables, et de Púrpura Profundo, sur la paroi nord des Ecos, deux des itinéraires les plus exigeants du massif à l’époque. Au fil des années, les études, le travail et la vie urbaine finissent pourtant par disperser géographiquement la bande. Et si leur histoire appartient désormais autant à la mémoire du rock et de la contre-culture barcelonaise qu’à celle de l’escalade catalane, leurs fêtes, elles, sont devenues légendes.










