Le 1er avril 2025, Carlos Suárez, l’une des plus grandes figures de l’alpinisme et de l’escalade en Espagne, mourait dans un accident de wingsuit pendant le tournage de La Fiera (Fous Furieux). Le film devait rendre hommage à Manolo Chana, Álvaro Bultó et Darío Barrio, trois de ses amis, pionniers de la discipline, morts avant lui. Lorsqu’il sort dans les salles espagnoles, le 6 février 2026, avant d’arriver sur Netflix le 14 août, Carlos Suárez en est devenu la figure centrale. Si le film dépeint avec justesse l’amitié et la passion qui unissaient ces hommes, il s’en remet trop souvent à la force de cette histoire vraie sans vraiment explorer ce qui les poussait à continuer après chaque disparition. Le récit finit par traîner en longueur, avant d’expédier en quelques minutes l’expédition au Pakistan, pourtant présentée comme le grand projet autour duquel toute l’histoire devait s’articuler.
Au départ, ils étaient cinq. Manolo Chana était restaurateur, Álvaro Bultó présentateur de télévision, Darío Barrio chef cuisinier, Carlos Suárez alpiniste et Armando del Rey ancien champion de BMX. Au début des années 2000, ils comptaient parmi les premiers Espagnols à pratiquer le BASE jump en wingsuit. Aucun n’était novice. Avant d’enfiler une combinaison ailée, tous avaient déjà une solide expérience du parachutisme et partageaient la même obsession, celle d’apprendre à voler.
Le 14 mars 2010, Manolo Chana est le premier du groupe à disparaître. Âgé de 45 ans, il vient de sauter en wingsuit depuis un avion à l’aérodrome de Lillo, dans la province de Tolède, lorsque les suspentes de sa voile principale s’entortillent à l’ouverture. Il ne parvient pas à la larguer pour déployer son parachute de secours. Trois ans plus tard, Álvaro Bultó se tue à son tour à Lauterbrunnen, dans les Alpes suisses. Le présentateur de télévision de 51 ans percute le relief lors d’un vol de proximité en wingsuit. Le 6 juin 2014, Darío Barrio participe au Festival international de l’air d’El Yelmo, à Segura de la Sierra, dans le cadre d’un hommage à Bultó. Après s’être élancé de l’avant d’un paramoteur avec sa combinaison ailée, il devait passer près du château avant d’ouvrir son parachute et d’atterrir. Il percute finalement la pente. Les premières informations évoquent un parachute qui ne se serait pas ouvert. Le directeur du festival avancera ensuite deux autres hypothèses, une mauvaise trajectoire ou un changement de vent.
Des cinq, seuls Carlos Suárez et Armando del Rey sont encore en vie. Après la mort de Darío Barrio, ce dernier cesse de sauter pendant un an. Il reprend ensuite le wingsuit, mais renonce définitivement au proximity flying, qui consiste à suivre le relief au plus près. Carlos Suárez avait lui aussi pris ses distances avec le BASE jump après avoir frôlé la mort lors de l’essai d’une nouvelle combinaison. Pour La Fiera, il accepte pourtant de sauter de nouveau. Le 1er avril 2025, équipé d’une wingsuit, il s’élance d’une montgolfière avec quatre autres spécialistes pour tourner des images du film. Ni sa voile principale ni son parachute de secours ne s’ouvrent. Il meurt à l’impact.
« Depuis l’accident de Carlos, je n’ai plus sauté et je ne le referai probablement jamais », confiait Armando del Rey au quotidien El País en janvier 2026, quelques semaines avant la sortie du film. « Je n’arrive toujours pas à croire que tous les membres du groupe soient morts, Carlos moins que tous les autres… Cela me rappelle que personne n’est à l’abri d’un accident aussi soudain qu’absurde. »
« Tous les pionniers sont morts »
« Nous avons commencé à sauter à une époque où les combinaisons volaient peu. Quand on innove dans un sport aéronautique de cette nature, les accidents sont inévitables. La preuve, c’est que tous les pionniers sont morts », expliquait Armando del Rey à El País. Depuis, les combinaisons ont gagné en finesse et les techniques de vol ont considérablement progressé. Mais ces avancées n’ont pas seulement accru les marges de sécurité. Elles ont aussi permis de voler plus longtemps, plus vite et plus près du relief, repoussant toujours plus loin les limites de la discipline.
« Tous ceux qui pratiquent le BASE jump savent qu’il peut arriver un moment où quelque chose ne fonctionne pas. Même lorsqu’on a tout fait correctement, avec une excellente technique, il faut encore avoir la chance de son côté. Parfois, c’est pile ou face. Mais on pense toujours que cela ne nous arrivera pas. »
La Tour sans Nom expédiée en quelques minutes
Si La Fiera n’est pas une production Netflix, le film en emprunte les codes. Salvador Calvo réunit des acteurs connus pour leurs rôles dans Élite et Sense8, soigne chaque image et déroule un récit très balisé, pensé pour le grand public. Pendant près de deux heures, l’expédition au Pakistan est présentée comme le point culminant de l’aventure des cinq amis. Tous rêvent de gagner le Karakoram pour sauter depuis la Tour sans Nom, dans le massif des Trango, et battre le record établi en 1992 par les Australiens Nic Feteris et Glenn Singleman. En s’élançant de la Great Trango Tower, à 5 955 mètres, ces derniers avaient alors réalisé le saut BASE le plus haut jamais effectué. Un record battu en 2006 depuis le Meru Peak, à 6 604 mètres. En 2014, Carlos Suárez gravit bien la Tour sans Nom avec José Manuel Fernández et le Suédois Pierre Olsson, avant de réaliser le premier saut BASE depuis son sommet, à 6 286 mètres. Dans le film, cette expédition annoncée depuis le début comme l’aboutissement de leur aventure arrive pourtant dans les toutes dernières minutes. À peine le temps de prendre la mesure du lieu et de ce que représente ce projet pour les cinq hommes que la scène est déjà terminée.
Les séquences aériennes tournées à Walenstadt et Lauterbrunnen, deux sites emblématiques du wingsuit en Suisse, offrent quelques images spectaculaires. Pour un public habitué aux films de montagne et aux images brutes du vol de proximité, elles parfois trop fabriquées.
La Fiera pose pourtant une question à laquelle il ne répond jamais vraiment. Pourquoi continuer à sauter après avoir enterré, un à un, ses amis ? Les entretiens face caméra auraient pu permettre aux cinq hommes de raconter leur rapport au risque, à la peur et aux disparitions successives. Ils restent trop superficiels pour véritablement éclairer leurs choix.
Il évite cependant de les réduire à des inconscients avides d’adrénaline. Ces hommes ne sautent ni pour battre des records à tout prix ni pour prendre des risques insensés. Ils sautent d’abord pour le plaisir de voler. Mais cette réponse ne suffit pas à expliquer pourquoi Armando del Rey et Carlos Suárez ont fini par reprendre après la mort de leurs trois amis. La Fiera montre ce que le vol leur procurait, beaucoup moins ce qui les poussait à y retourner après chaque disparition. C’était pourtant le cœur du sujet.
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