Qui ne voudrait pas que son enfant grandisse en pleine nature ? Un moyen de gagner en confiance, en autonomie et d’apprendre un tas de valeurs, telles que la solidarité ou encore le courage. C’est ce qu’ont fait des milliers de jeunes Américains ayant rejoint les Boy Scouts of America, dont Mark Gaton, l’une des 82 000 victimes d’abus sexuels commis au sein de cette organisation. Résultat ? Des années d’enfance volées qu’il raconte dans « Paroles de Scouts », un nouveau documentaire réalisé par Brian Knappenberger, disponible sur Netflix depuis le 6 septembre.
Au milieu des années 80, pour le jeune Mark Eaton, Thomas Hacker n'était qu'un vieil homme sympathique. Instituteur et prêtre dans son église, il était également le chef scout du groupe de Mark. Ensemble, ils ont donc participé à de nombreux camps. « Les attouchements », expliquera Mark Eaton des années plus tard, « avaient lieu quasiment à tous les bivouacs ».
L’ancien scout se confie aujourd’hui sur les agressions sexuelles qu’il a subies – et la façon dont cela a changé sa vie – dans le nouveau documentaire de Netflix « Paroles de Scouts », qui retrace la longue histoire des abus sexuels sur des enfants et des dissimulations au sein des Boy Scouts, aux États-Unis. La souffrance de Mark Eaton a duré des années. Il a fini par obtenir le grade scout le plus élevé, celui d'aigle, et a été honoré lors d'une grande cérémonie. Thomas Hacker était également présent ce jour-là. « Comment appréhender cette cérémonie de remise de prix », questionne Mark Eaton dans le film, « sans la relier à ce type d'abus cachés au vu et au su de tous ? »

Produit par Alex Gibney, le cinéaste qui a réalisé « Enron : The Smartest Guys in the Room », ainsi que « Going Clear » (« Scientologie, sous emprise ») un exposé sur la scientologie, et « Taxi to the Dark Side » (« Un taxi pour l'enfer »), un projet sur la présence militaire américaine en Afghanistan, Oscar du meilleur documentaire en 2008, « Scouts Honor » (« Paroles de Scout ») sort un an après le plus important procès pour abus sexuels de l'histoire ayant mêlé les Boy Scouts américains. Plus de 82 000 hommes ont déclaré avoir été victimes d'abus dans leur enfance, et l'organisation, ses compagnies d'assurance et certaines églises qui parrainaient les différents groupes ont accepté de régler l'affaire pour un montant total de 2,46 milliards de dollars. Les Boy Scouts of America ont également présenté des excuses publiques aux victimes à plusieurs reprises et leur ont même demandé de les aider à aller de l'avant afin d'assurer la sécurité des enfants à l'avenir.
Ce nouveau film montre clairement que les abus sexuels étaient un problème de longue date au sein de l'organisation. Dans « Scouts Honor », le journaliste Patrick Boyle explique l'origine et la nature de ce que l'on appelle les « dossiers confidentiels » des scouts, que les critiques ont renommés les « dossiers de la perversion ». L'organisation a conservé des dossiers secrets remontant à plusieurs dizaines d'années et faisant état d'allégations d'attouchements. Et l’on s’en doute, le nom de Thomas Hacker y figure.
Avant de devenir chef scout dans l'Illinois, ce dernier avait déjà un casier judiciaire de l'autre côté de la frontière, dans l'Indiana. D’après le film, certains scouts étaient au courant des accusations dans l'Indiana et ont malgré tout permis à Thomas Hacker de déménager et de réintégrer le scoutisme – de la même manière que les églises catholiques déplaçaient les prêtres prédateurs d'un endroit à l'autre – ce qui lui a permis de continuer à abuser d'enfants.
Thomas Hacker a fini par avouer avoir abusé sexuellement de centaines de garçons, parfois des dizaines de fois chacun. Il est mort en prison à l'âge de 81 ans, mais à ce jour, ses crimes ont encore des répercussions. Christopher Hurley, un avocat qui a représenté quelque 4 000 victimes ayant poursuivi les Boy Scouts, est également interviewé dans le nouveau documentaire. Il y affirme que Thomas Hacker est peut-être le pédophile le plus prolifique de l'histoire des États-Unis. Christopher Hurley a recueilli sa déposition avant sa mort. Dans ce qui pourrait être le moment le plus horrible du film, l’avocat raconte qu'il a demandé au pédophile pourquoi il avait choisi les Boy Scouts. Sa réponse : « Parce que c’était une cible tellement facile ».
Les abus sexuels chez les Scouts, reflets d’un dysfonctionnement de la société ?
L'idée du scoutisme a quelque chose d'idyllique. La nature, l’entraide, le respect… C'est sain, non ? Je n'ai jamais été scout, mais j'ai un fils de deux ans qui pourrait décider un jour de le devenir. Deux de ses oncles sont Eagle Scouts, le rang le plus élevé dans le scoutisme. Nous vivons au Texas, où cette pratique est encore très présente.
Ma femme et moi avons beaucoup discuté de ce que nous pourrions dire si notre fils nous demandait s'il pouvait nous rejoindre les Boy Scouts. Nous voulons qu'il grandisse en acquérant les connaissances et les compétences nécessaires pour s'épanouir en plein air, ainsi que la confiance en soi que procure ce type d'autonomie. D'autant que notre famille admire les valeurs de l'organisation. Mais avant de continuer mon récit, voici un petit rattrapage sur le fonctionnement des scouts.
Chaque jeune prête serment de respecter la « loi scoute », un code qui stipule qu'un scout doit s'efforcer à tout moment d'être digne de confiance, loyal, serviable, amical, courtois, gentil, obéissant, joyeux, économe, courageux, propre et respectueux. Mais les Boy Scouts d'Amérique n'ont pas toujours été à la hauteur de ces idéaux. Des millions de familles ont confié leurs enfants à l'organisation, et les Boy Scouts ont déçu un trop grand nombre d'entre elles. L'organisation n'a certainement pas été loyale ou utile aux garçons qui ont été victimes d'abus, en particulier lorsque les hauts responsables ont appris que des chefs de troupe avaient déjà été accusés, mais qu'ils leur ont permis de rester en contact avec les enfants. Le courage aurait consisté à affronter ces problèmes de front, en transmettant toutes les allégations aux services de police et en faisant tout ce qu'il fallait pour assurer la sécurité de tous les scouts. L'organisation a manifestement manqué de courage.

Dans « Paroles de Scout », Michael Johnson, directeur de la protection de la jeunesse des Boy Scouts of America de 2010 à 2020, raconte son histoire pour la première fois dans le film. Au début du documentaire, on demande à cet ancien officier de police qui enquêtait sur des crimes sexuels commis sur des enfants pourquoi il a accepté le poste chez les Boy Scouts. « Vous voulez la vérité ou ce qu'on m'a demandé de dire ? » répond-il.
Le scoutisme a toujours protégé son image. Les parents ont été informés que l'organisation disposait d'un processus rigoureux de sélection des bénévoles, mais pendant des années, cela n’a pas été le cas. La vérité, comme le dit Johnson, c'est que les Boy Scouts d'Amérique sont par nature une organisation à haut risque. Combien d'autres institutions permettent à des adultes d'avoir un accès presque sans surveillance à des enfants lors de campings de nuit, parfois pendant plusieurs jours ? Sachant que les règles demandent explicitement aux scouts d'obéir à leurs chefs adultes…
Au lieu de payer pour vérifier en détails les antécédents des encadrants ou de créer des protocoles de protection sérieux – un membre du groupe de travail de l'organisation chargé de la protection des jeunes a été arrêté dans le cadre d'une enquête fédérale sur la pornographie enfantine – les Boy Scouts ont passé des années à bannir les membres homosexuels. Ils se sont également opposés publiquement à la loi nationale américaine sur la protection de l'enfance, qui exige des vérifications approfondies des antécédents des adultes bénévoles.

Steven McGowan, ancien conseiller général des Boy Scouts, apparaît également dans le documentaire, en tant que défenseur le plus virulent de l'organisation. Son bureau a supervisé les efforts de protection de la jeunesse à l'échelle nationale. Il soutient encore aujourd'hui que l'institution elle-même n'a abusé de personne, que c'était un problème causé par « de mauvaises personnes qui y sont entrées », et que les Boy Scouts n'avaient aucun moyen d'identifier les abuseurs à l'avance. Il insiste également sur le fait que les abus sexuels sur les enfants ne sont pas un problème propre au scoutisme, estimant qu'il s'agit d'un problème social plus large, emblématique d’un dysfonctionnement de la société américaine.
Une enfance volée
L'histoire des abus sexuels dans le scoutisme n'est pas nouvelle. Les médias en parlent depuis des années, des livres ont été écrits, et le procès le plus récent a brièvement fait la une des journaux du monde entier. « Paroles de Scouts » n'est même pas le premier documentaire diffusé en continu sur le sujet. Mais malgré tout cela, il me semble que ce scandale n'a pas reçu autant d'attention que d'autres cas d'abus sexuels à grande échelle, comme ceux qui ont éclaté au sein de l'équipe gymnastique américaine et de l'Église catholique.
Une grande partie de la société américaine s'est fortement mobilisée au sujet de conspirations absurdes sur le trafic sexuel d'enfants - pensez à QAnon et Pizzagate - mais la vérité sur les Boy Scouts, pourtant connue depuis des années, ne semble pas être entrée dans de nombreux radars. Même avant le scandale de l'année dernière, il existait une série d'affaires civiles et pénales remontant à plusieurs dizaines d'années. Tous ceux qui le souhaitaient pouvaient découvrir l'ampleur des abus et la nature des dissimulations.
Pour des raisons qui pourraient certainement faire l'objet d'une thèse de doctorat, notre culture a du mal à parler des abus sexuels entre hommes. Souvent, les allégations sont formulées des années, voire des décennies après les faits, et les victimes qui révèlent les détails de ces crimes odieux sont aujourd'hui des adultes. La plupart des hommes qui racontent leur histoire dans « Paroles de Scouts » sont grands. Il est parfois difficile de se rappeler qu'au moment où les abus ont été commis, ils n'étaient que des enfants, en pleine croissance physique et émotionnelle, essayant désespérément de comprendre comment le monde fonctionne.
Pour l'un d'entre eux, les abus ont duré neuf ans, jusqu'à ce qu'il atteigne l'âge de 18 ans. D’autres disent avoir été abusés lors d'un grand rassemblement, à environ 200 mètres de leurs parents, été manipulés par les chefs de sa troupe et avoir subi des attouchements alors qu'ils dormaient dans une chalet lors d'un camp d'été de scouts.
Malgré l'omniprésence de ces incidents, la société n'a guère de mots pour en parler. L'expression que nous utilisons, « abus sexuels », est un euphémisme. C'est notre façon de ne pas discuter des détails douloureux des agressions qui se produisaient dans les tentes, les voitures et les chalets. Ces moments modifient fondamentalement la compréhension qu'a un enfant de presque tout. Ils peuvent fracturer leur psychisme pour la vie. Les hommes de « Paroles de Scouts » décrivent quelque chose de vital qui leur a été enlevé, des années d'enfance qui leur ont été volées. Plusieurs d'entre eux décrivent des pensées d'automutilation et de suicide. Les histoires qu'ils racontent sont horribles et déchirantes.
Mark Eaton raconte qu'il a mis une quarantaine d'années avant de comprendre que les abus qu'il avait subis n'étaient pas de sa faute, qu'il était une victime de Thomas Hacker. Pendant des décennies, il a vécu avec une colère profonde et constante qui remontait à la surface sans la moindre provocation. Il raconte comment, de rage, il donnait des coups de poing dans les murs. Il dit que la honte qu'il a ressentie a nui à sa relation avec ses parents. Comme des milliers d'autres hommes, il a dû trouver un moyen de surmonter tout cela.
Les Boy Scouts changent de politique… mais continuent d’exister
Ma femme et moi avons encore quelques années devant nous avant de décider si notre fils peut rejoindre les Boy Scouts, mais à ce stade, nous sommes tous les deux contre. L'organisation a imposé une nouvelle formation à la protection des jeunes pour les bénévoles, et le site web des Boy Scouts contient des témoignages affirmant que le groupe est « l'un des endroits les plus sûrs pour les enfants ». Mais il existe d'autres moyens d'apprendre à un enfant à monter une tente, à découvrir les dangers de la nature et à devenir une personne dotée d'un vrai sens de l'orientation. Plus j'y pense, moins je suis sûr qu'une organisation qui a permis à des dizaines de milliers d'enfants de vivre ces horreurs devrait encore exister.
En fin de compte, les assurances dédommageront la grande majorité du règlement avec les victimes. Les Boy Scouts couvriront moins de 10 % du total. L'organisation a accepté de donner jusqu'à 80 millions de dollars de biens, 80 millions de dollars supplémentaires sous la forme d'un certificat à ordre et environ 20 millions de dollars en espèces. Le règlement s'inscrit dans le cadre d'un dépôt de bilan massif - la majeure partie du litige s'est déroulée devant un tribunal des faillites du Delaware - et l'organisation prend à présent des mesures pour évoluer. Les Boy Scouts n'ont plus de politique interdisant les membres homosexuels, et certaines troupes acceptent les filles.
Quant aux victimes, rien ne peut réparer ce qu'elles ont vécu. Et si 2,46 milliards de dollars peuvent sembler beaucoup, répartis sur 82 000 plaignants, cela représente en moyenne moins de 3 500 dollars par personne. Certains avocats risquent de gagner beaucoup d'argent, mais presque aucune des victimes n'e recevra suffisamment pour changer substantiellement sa vie.
Un mot suffit à qualifier ces hommes qui racontent leur histoire, qui tentent d'affronter les préjugés de la société pour que d'autres n'aient pas à vivre avec la même douleur : le courage.
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