Dans la nuit du 23 au 24 janvier, à 2 h du matin (heure française), la star de Free Solo tentera l’ascension en solo intégral de la tour Taipei 101, le plus haut gratte-ciel de Taïwan — 508 mètres, 101 étages — lors d’un direct diffusé sur Netflix. Du choix des chaussons à son plan d’entraînement, en passant par sa préparation mentale, notre journaliste, qui a grimpé avec Alex Honnold à quelques jours de l’événement, dévoile les coulisses d’une préparation au moindre détail qui vire à l’obsession
Le 25 décembre 2004, Alain Robert gravissait la tour Taipei 101, alors plus haute du monde, à la demande des autorités taïwanaises. Sous la pluie, et diminué par une opération du bras gauche intervenue neuf jours plus tôt — avec 14 points de suture au coude — il avait été contraint d’effectuer l’ascension encordé, sur les 508 mètres de l’édifice.
Cette fois, Alex Honnold, 40 ans, tentera l’ascension complète du plus haut gratte-ciel taïwanais en solo intégral, sans corde ni protection. Fidèle à sa méthode, il a préparé cette tentative par un travail précis de repérage, un entraînement ciblé et un équipement spécifique.
Repérage de la voie
« Il y a deux mouvements faciles, puis un mouvement dur », explique Honnold à propos de l’ascension, qui devrait durer environ 90 minutes.
L’ascension débute par une section d’environ 90 mètres, peu raide, correspondant aux niveaux abritant un centre commercial et une salle de sport. À partir du 26ᵉ étage, identifiable depuis l’extérieur par de grandes pièces décoratives, la façade change de profil et devient légèrement déversante, organisée en huit sections successives de huit étages.
Honnold utilisera principalement des prises latérales arquées, plus sèches et plus propres que les rebords du bâtiment. Deux pas hauts permettent d’atteindre des vires à hauteur de taille. Le mouvement le plus exigeant consiste à monter le pied pour rejoindre une prise située à hauteur du cou.
La structure répétitive du bâtiment l’oblige à enchaîner près de 92 fois la même séquence : une vingtaine dans la partie inférieure, puis 72 dans la section plus déversante. À force de répétition, le mouvement se fluidifie et l’économie gestuelle devient centrale.
Au niveau du crux, Honnold devra engager un grand mouvement depuis une caméra de surveillance, utilisée comme prise franche, pour rejoindre une arête plate. Pour le reste, l’escalade demeure très régulière, alternant sections faciles et mouvements plus exigeants — facile, facile, dur.
Au fil de sa progression, il passera devant les bureaux de la zone inférieure, dont ceux de la Bourse de Taïwan. Au 35ᵉ étage, il atteindra la zone intermédiaire, notamment le bureau français de Taipei et une succursale de Bank of America. Au 59ᵉ étage se trouve le Skylobby, où s’effectue le changement d’ascenseurs. Plus haut, les bureaux de la zone supérieure accueillent notamment BNP Paribas. Il grimpera ensuite quinze étages techniques, avant d’atteindre deux niveaux de cafés-restaurants, puis la plateforme d’observation du 91ᵉ étage.
Au-dessus de cette plateforme, il reste dix étages à gravir. En cas de chute dans cette section, Honnold tomberait sur la plateforme, et non jusqu’au sol. Le terrain menant à la flèche sommitale diffère légèrement, tout en restant proche de ce qui précède. En 2004, lors de son ascension en moulinette, Alain Robert avait utilisé des jumars sur une courte portion près du sommet. Depuis, une échelle extérieure a été installée à cet endroit.
Après quelques derniers étages techniques, Honnold atteindra le sommet, une flèche étroite tout juste assez large pour s’y tenir debout. Il redescendra ensuite de quelques étages en désescalade, avant de regagner le sol en ascenseur.
Pour situer la difficulté, Honnold compare la cotation à une des grandes voies en fissure du Yosemite : « C’est comme enchaîner deux fois de suite le Rostrum (5.11c, environ 7a+/7b). »
Conditions et équipement pour ce free solo en direct
Honnold prévoit de grimper l’angle sud-est de Taipei 101, exposé au soleil du matin et réputé pour sécher rapidement. La diffusion Netflix étant programmée à 20 h sur la côte Est des États-Unis, l’ascension débutera à Taipei aux alentours de 9 h, heure locale. En cas de faibles précipitations, les prises latérales devraient rester praticables. Un report est toutefois prévu si la pluie s’installe.
La tentative est programmée à la fin de la période la plus sèche. Fin janvier, les températures avoisinent 18 °C en journée, pour des minimales proches de 13 °C — des conditions plus favorables qu’en septembre, lorsque Honnold avait reconnu l’itinéraire sous une chaleur humide.
À part un sac à magnésie, un short, un t-shirt et un casque audio, Honnold portera des chaussons La Sportiva conçus spécifiquement pour l’ascension. Il hésite entre une paire de TC Pro entièrement jaunes, dotées d’une gomme plus tendre adaptée au verre et aux surfaces artificielles, et des Skwama, plus souples.
Cette gomme doit améliorer l’adhérence sur les zones glissantes, mais joue aussi un rôle psychologique. À plus de 360 mètres du sol, pouvoir compter sur un équipement pensé pour l’objectif participe à la confiance. Honnold avait déjà utilisé ce type de chaussons lors d’un solo filmé sur Sendero Luminoso (environ 7c/7c+), au Mexique, ainsi que lors de sa première reconnaissance de Taipei 101, il y a une douzaine d’années.

Fruits, salle et falaise : le plan d’entraînement
Honnold s’appuie sur une solide expérience du solo intégral. Son parcours récent comprend des blocs très hauts et engagés comme Too Big to Flail (V10, environ 8a+), un solo intégral à vue de Heaven (5.12d, environ 7c/7c+) dans le Yosemite, ainsi que des grandes voies telles que la Regular Northwest Face du Half Dome, Moonlight Buttress à Zion ou Les Rivières Pourpres à Taghia (5.12, environ 7a).
Il a également gravi un nombre considérable de voies à travers le monde, dont Free Rider (5.13a, environ 7c+) sur El Capitan, immortalisée dans le film Free Solo.
S’il dispose d’une grande expérience du solo intégral, Honnold a en revanche peu pratiqué l’exercice sur des immeubles — et jamais sur une structure de cette hauteur — ce qui l’a conduit à s’entraîner spécifiquement pour cet objectif.
Sa préparation physique repose sur des principes simples : discipline alimentaire, entraînement intensif en salle, séances exigeantes à Clear Light Cave, et enchaînement de quelques voies en 5.13 (environ 7c+) à Red Rock.
Depuis qu’il a remplacé le chocolat par des fruits et évité les sucreries des fêtes, Honnold s’entraîne chez lui sur des prises d’environ six millimètres, proches de celles qu’il rencontrera sur Taipei 101. Il travaille notamment le campus 1-5-7, puis enchaîne des séances ciblées sur son Tension Board 2 réglable. Après avoir validé les derniers classiques en V7 (autour de 7A), il s’est attaqué à une liste de V9 (autour de 7C) à 40°, a enchaîné des V10 (autour de 8A) à 45°, avant de terminer par des séries de 4x4 en V6 (autour de 7A). L’essentiel de son travail s’est donc fait sur prises artificielles.
Il a toutefois continué à mener des projets en extérieur. Le 21 décembre, il a rejoint Clear Light Cave, sur le mont Potosi, près de Las Vegas. Ce jour-là, il a réalisé la troisième ascension de Bachelor Party, une voie ouverte en 2002 par François Legrand, cotée 5.14d, soit environ 8c+/9a.
La voie débute par Ray of Light (5.13a, autour de 7c+). À l’ancrage, Honnold se retourne dans un double coincement de genoux inversé, enlève son t-shirt, puis s’engage dans une séquence de monos et de mouvements dynamiques. Il proposera ensuite une cotation revue à la baisse — 5.14c / 8c+ — expliquant avoir utilisé une méthode différente et davantage de coincements de genoux.
Connu pour minimiser ses performances, Honnold a d’ailleurs été repris par son partenaire Tommy Caldwell, qui estime que la voie serait aujourd’hui largement considérée comme 9a.
À peine reposé, Honnold s’est engagé dans All You Can Eat, une voie ouverte par Jonathan Siegrist, cotée 5.15a, soit environ 9a. L’itinéraire débute par Reverse Polarity (5.14b, autour de 8c), avant de rejoindre le crux final de Bachelor Party. Avec son niveau de forme actuel — le meilleur de sa carrière — il pourrait bien enchaîner la voie.
Préparation mentale et solos en terrain d’aventure
En parallèle de la préparation physique, Honnold a travaillé l’aspect mental en multipliant les solos en terrain d’aventure. À Red Rock, l’exercice est délicat : les voies les plus dures reposent souvent sur de petites réglettes en grès fragile, tandis que les itinéraires plus faciles manquent d’intérêt à ses yeux.
Début décembre, il a trouvé un terrain plus adapté en enchaînant, en solo intégral et en une seule journée, quatre voies sur le mont Wilson, pour près de 1 200 mètres d’escalade : Ini Watana (5.10c, environ 6a+), Warrior (5.11a, environ 6c), Gift of the Wind Gods (5.10c, environ 6a+) et Wily’s Wild Ride (5.10+, environ 6b).
Dans la dernière longueur, un passage en cheminée dans une fissure d’une vingtaine de centimètres l’a mis en difficulté. Contraint de redescendre, il a retiré son petit sac à dos avant de repasser le passage et d’atteindre le sommet peu avant la nuit. Un enchaînement que beaucoup jugeraient plus aventureux que Taipei 101, par sa longueur et son caractère nettement plus sauvage.
L’itinéraire d’un free soloist à Taiwan
Honnold se rendra à Taïwan neuf jours avant l’ascension. Pendant que l’équipe de production gérera la logistique — ascenseurs, escaliers, trappes et déplacements suspendus autour du bâtiment — il répétera les mouvements et s’entraînera sur un MoonBoard 2016, installé dans l’une des salles de sport de la tour.
En dehors de l’entraînement, il passera ses soirées au sous-sol de Taipei 101, à manger des raviolis chez Din Tai Fung, avec son épouse, Sanni McCandless. Le couple logera dans un hôtel situé face à la tour, visible depuis sa chambre chaque soir.
Le 23 janvier, s’il doute, il pourra toujours renoncer. Les options existent : entrer par une fenêtre ou être évacué. Un choix qui pèserait sur sa carrière, mais qui pourrait lui sauver la vie.
Honnold a déjà pris ce type de décision. Lors d’une première tentative sur Free Rider, après avoir gravi les dix longueurs de Freeblast (environ 6c+/7a), il avait décidé de redescendre en rappel depuis Mammoth Terraces. Il avait également renoncé à grimper Scarface (5.12, environ 7a) sur Liberty Cap, ou Desert Gold (5.13a, environ 7c+) à Las Vegas, jugeant ces passages trop précaires pour être tentés sans corde.
Honnold prend des décisions mesurées, sans se laisser guider par la pression extérieure. Une approche qui explique en partie sa capacité à évoluer à ce niveau lorsqu’il grimpe sans protection.
Il est tentant de considérer ses actions comme irrationnelles. Elles reposent pourtant sur une préparation rigoureuse, une répétition méthodique des mouvements et une évaluation constante du risque. Et si les conditions ne sont pas réunies, Honnold sait renoncer.
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