Contre toute attente, ce ne sont pas les nouveaux adeptes du ski de rando qui sont les plus touchés par la multiplication des accidents relevée depuis le début de la saison. Parmi les victimes, beaucoup de skieurs aguerris, et même des guides ou des moniteurs de ski. Pourquoi ? Une récente étude américaine du très sérieux « Colorado Avalanche Information Center », Etat confronté aux mêmes restrictions que la France et où on a observé la même tendance, offre des éléments d’explication.
Au printemps dernier, les chercheurs du « Colorado Avalanche Information Center » (CAIC) se sont rendus compte que le nombre d'accidents liés aux avalanches augmentait au fur et à mesure que la pandémie se propageait aux États-Unis. Restait à comprendre pourquoi et surtout qui cela concernait.
Le 13 mars dernier, dans le Colorado, la fermeture des stations de ski conjuguée aux restrictions en matière de déplacements hors État, a conduit plus de néophytes en quête d’air frais et d’aventure à partir en montagne. L’occasion pour les chercheurs du CAIC de se pencher sur les statistiques des accidents survenus au cours de deux périodes très différentes d'un même hiver.
Dans une étude publiée sur le site web du CAIC en novembre, Ethan Greene, directeur du centre, et Spencer Logan, responsable du service scientifique, ont examiné les accidents d'avalanche dans le Colorado sur lesquels ils disposaient de données pour la saison 2019-20. Au total, on en comptait 86 impliquant 126 personnes, dont six sont décédées. Les chercheurs ont classé ces skieurs, randonneurs à raquettes, alpinistes et autres conducteurs de moto neige en deux catégories, en fonction de leur connaissance en matière de sécurité en zone enneigée.
Ils ont ainsi pris en compte leur niveau d'éducation formelle en matière d'avalanches, mais aussi leur expérience sur le terrain en fonction des preuves disponibles dans les rapports d'incidents. Sans surprise Ethan Greene et Spencer Logan ont constaté que la majorité des personnes impliquées dans des avalanches avaient un niveau de compétence intermédiaire ou avancé. Des recherches antérieures ont montré en effet qu'en toute logique, plus la formation et l'expérience augmentent, plus le temps passé en terrain avalancheux augmente.
Trop de monde ? On file sur un autre versant
Mais ils ont également découvert quelque chose de beaucoup moins évident : un "changement significatif" dans le niveau d'expérience des personnes impliquées dans les avalanches à la fin de la saison. Sur les 55 incidents enregistrés avant le 13 mars, 20 seulement concernaient des personnes ayant une bonne connaissance des pratiques en montagne. Sur les 31 qui ont suivi, plus de la moitié, 22 précisément, concernaient des personnes ayant des compétences intermédiaires ou avancées. En clair, les utilisateurs plus expérimentés, ceux-là même qui étaient habitués à aller en montagne ont eu plus d’accidents après le déclenchement de la pandémie. En revanche, les débutants, ceux qui découvraient cet univers, n'ont pas été impliqués dans une plus grande proportion d'incidents d'avalanche après le 13 mars, selon leur étude.
Fort de ces observations, les chercheurs en déduisent aujourd'hui que ce n’est pas l’afflux de débutants qui devrait faire monter en flèche le nombre d’accidents d'avalanche cet hiver. Une conclusion qui reste à vérifier, les statistiques en fin de saison nous le diront, mais les experts du Colorado Avalanche Information Center émettent d’ores et déjà quelques hypothèses intéressantes.
Lorsque la pandémie a conduit à la fermeture des stations de ski et restreint d'autres activités au Colorado, les zones de montagne facilement accessibles sont devenues plus fréquentées, selon les chercheurs. Devant cette affluence, les skieurs de rando, grimpeurs et autres randonneurs aguerris "ont utilisé leurs compétences pour s'aventurer sur des terrains moins familiers ou explorer de nouvelles zones", expliquent-ils. Ce qui, de fait, induisait plus de risques en montagne. Cela rejoint l'observation scientifique selon laquelle les gens sont prêts à accepter plus de risques lorsqu'ils sont déjà dans une situation stressante. "Or l'incertitude liée à une pandémie mondiale est bien évidemment une situation stressante", rappellent les scientifiques.
Prêt à plus de risques en période de pandémie
Il existe également un phénomène appelé "l'heuristique de rareté" dans la prise de décision humaine, rappelle Ethan Greene : lorsque quelque chose semble soudainement moins disponible (dans ce cas, la neige poudreuse ou la perspective d’une sortie en montagne, loin de la foule), l’être humain est susceptible de prendre des décisions inhabituelles afin d’atteindre son but. Concrètement, en période de Covid, cela peut se traduire ainsi : vous vous retrouvez au départ de votre piste préférée pour une paisible journée de ski de fond. Et là, il y a foule quand d’habitude vous êtes bien le seul à profiter des lieux. La nouvelle situation vous bouleverse, peut-être même vous énerve-t-elle. Vous changez rapidement votre plan soigneusement établi pour quelque chose de nouveau - peut-être un itinéraire moins évident qui traverse une grosse zone d’avalanche ou une crête très exposée. Toute votre journée est désormais différente et plus risquée.
Une hypothèse confirmée par les données recueillies au plus fort de l’épidémie. "Les statistiques montrent en effet que les gens étaient prêts à aller en terrain avalancheux à un niveau de danger d'avalanche plus élevé qu'ils ne l'auraient peut-être fait à d'autres moments", selon Ethan Greene. « En période de pandémie, ils étaient prêts à prendre plus de risques", même si c'était inconsciemment".
"Week-end warriors", levez le pied !
L'étude a ses limites, reconnaît toutefois le chercheur. Le nombre d'accidents et de participants était relativement faible, et les recherches n'ont porté que sur une seule saison. De plus, elle n'a pas encore été officiellement validée par des pairs, mais elle a été lue par des collègues bien informés d'autres organismes de protection contre les avalanches avant d'être publiée, précise-t-il.
Scott Schell, directeur exécutif du Northwest Avalanche Center, espère pour sa part que ce document, aussi incomplet soit-il, incitera les risque-tout de la montagne et les « weekend warriors » à lever un peu le pied. "Il est toujours tentant de penser que ce sont les autres qui posent problème", explique-t-il. " Cette étude suggère exactement le contraire. Nous sommes tous concernés", dit-il.
A l’heure où le risque d’avalanche est au plus haut dans nombre de massifs et où la plus grande prudence est recommandée à tous, débutants, comme skieurs et randonneurs avertis, cette étude a notamment le mérite de nous rappeler que cette saison n’est pas comme les autres. Si vous vous êtes confronté à une situation inhabituelle en montagne, face, par exemple, à une affluence inhabituelle, arrêtez-vous et reconsidérez posément votre plan. Ne vous contentez pas de pousser plus loin. En attendant, inscrivez-vous à un cours de prévention des avalanches. Assurez-vous d’avoir l'équipement nécessaire et apprenez à l’utiliser. Enfin, vérifiez la météo locale et les prévisions d'avalanche chaque fois que vous partez.
Article initialement publié le 20 décembre 2020, mis à jour le 27 janvier 2021
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