Partis en stand up paddle pour ouvrir de nouvelles lignes de deep-water soloing, au cœur des gorges du Mont-Rebei, en Espagne, ces grimpeurs ont du revoir leurs objectifs quelque peu compromis en raison de la sécheresse. Un témoignage alarmant sur les conséquences directes du réchauffement climatique sur notre terrain de jeu.
Râlant sous le poids de nos sacs lourdement chargés et de nos paddles gonflables, nous marchons péniblement sur un sentier nous amenant au cœur du canyon. Malgré l'heure matinale, le soleil tape et les falaises qui nous entourent nous renvoient la chaleur.
Au premier virage, surpris, nous nous arrêtons. Où est passée l'eau ?
La rivière Noguera Ribagorçana, qui sépare l'Aragon de la Catalogne, devrait être à quelques mètres de là. Or, elle est loin de nous. La recherche d'itinéraires de deep-water solo risque d’être plus difficile que prévue.

Nous descendons alors une pente hasardeuse, pleine de gravier – le poids de nos sacs rendant notre évolution difficile. En contrebas, pour atteindre l'eau, nous devons traverser une bonne centaine de mètres de vase séchée. La surface craque sous notre poids, nous tombons à plusieurs reprises, mais réussissons à patauger jusqu'à la rivière. Une fois près de l'eau, nous nous asseyons et discutons de la suite de notre parcours.
Au vu du très faible niveau de l'eau, notre quête d'ouverture de nouveaux itinéraires de deep-water soloing, semble bien compromis. Ce qui n'entache pas l'optimisme de l'équipe ; il nous faut simplement changer d'objectif et continuer de profiter du voyage. Je vais emprunter le sentier à flanc de falaise, espérant discuter avec quelques grimpeurs locaux pour me faire une idée plus précise du potentiel d'escalade de ce parc national.

Mais avant, j'aide l'équipe à gonfler les paddles et les mettre à l'eau. Je prends mon sac, contenant les provisions de la journée, et pars à pied vers notre point de rendez-vous. En route, je suis un sentier qui descend le long du canyon dans le parc national du Congost de Mont-Rebei, un spot exceptionnel pour la grimpe, la randonnée, le kayak ou encore le paddle.
Un potentiel d’escalade énorme
Au fur et à mesure que je descends le canyon, les parois deviennent de plus en plus abruptes. Je commence à entendre les cris des grimpeurs. J'en vois quelques-uns, à plusieurs centaines de mètres de là, du côté aragonais du canyon : des points de couleur rampant le long de falaises de calcaire teinté d'orange et de blanc. Jusqu'à présent, l'escalade n'a pas été beaucoup développée dans le secteur. On compte quelques dizaines de grandes voies allant de 180 à 450 mètres, et quelques voies en artif (côtée A2 et A3+) ont été ouvertes. Toutefois, la falaise côté aragonais s'étend sur plus de 1 500 mètres et sur près de 1 200 mètres côté catalan. Le potentiel est énorme !

Le chemin se rétrécit par la suite, puis emprunte une petite vire taillée par l'homme dans une paroi constituée de lignes lisses et de strates de couleurs affichant la chronologie des lieux. Ici, des lignes de vie assurent la sécurité de ceux qui craignent le vide.
Un paysage en danger
En dessous de moi, j'entends les touristes navigants sur la rivière, leurs voix résonnent, s'entremêlent, puis deviennent confuses. En jetant un coup d'œil vers le bas, j'aperçois la rivière, aux superbes nuances de bleu, tandis que la lumière du soleil perce enfin la ligne de crête. Les membres de l’équipe en contrebas pagaient en rythme.
L’un d’eux a emporté des chaussons d'escalade et de la magnésie, après avoir vu des photos du merveilleux deep-water solo de Chris Sharma, Trick or Tree (8b+). Avec nos paddles, il pensait que nous pourrions découvrir de nouvelles voies. Or, ce magnifique paysage, comme tant d'autres, est, malheureusement, en danger.
Tout autour, la sécheresse est très importante - la rivière, montant normalement jusqu'au pied des falaises, est maintenant environ 18 mètres plus bas que son niveau habituel. Au lieu de pagayer le long de ces magnifiques parois calcaires, les berges sont à ce moment parées de boue et de cailloux concassés. Elles ne sont pas trop abruptes, mais restent impossibles grimper.

Pour ceux qui douteraient du réchauffement climatique ou même de son impact sur notre terrain de jeu, cette zone parle d'elle-même.
La rivière étant bien en dessous de son niveau normal, je suis contraint de descendre par une corde fixe pour rejoindre le reste de l'équipe sur un ponton flottant. Je place avec précaution mon sac à dos sur le paddle, espérant que nous ne basculerons pas et ne ferons pas tomber notre nourriture dans la rivière. Alors que nous avançons dans le courant, nous entendons un "plouf" et apercevons, derrière nous, une forme sombre sous l'eau, chassant les carpes dans les profondeurs.

Un plan initial compromis
En fin de journée, j'attends le reste de l’équipe au bord de la rivière. La rivière placide, se déplaçant lentement, passant de la couleur claire au vert et au bleu clair de ce matin n'est plus. Elle est désormais gris-brun, avec de petits rapides qui commencent à se former. Loin en amont, l’une des compagnies d'électricité a ouvert les vannes du barrage. Les courants transportent maintenant de la boue, des pierres et de petits débris. Quelques minutes après avoir remarqué cela, je reçois un appel à la radio. Incapables de pagayer à contre-courant, les membres de l'équipe avec leurs paddles ont dû se poser loin en aval et essaient maintenant de me rejoindre à pied, en parcourant des kilomètres, la vase jusqu'aux hanches. Ce qui aurait dû être une balade tranquille en paddle se transforme en cauchemar.
Quelques heures plus tard, ils ne sont plus qu’à une trentaine de mètres de moi. Or pour m’atteindre, ils doivent passer par une zone de rapides. Ils y arrivent, le visage et les mains striées de boue séchée. Avec un grand sourire, on se rejoint enfin, épuisés. Certes, le plan de départ du trip a été mis à mal, mais une aventure comme celle-ci, partagée entre potes, nous a permis de profiter de l'instant présent. Le soir, après un bon plat catalan, nous bivouaquons à la belle étoile, prêts à repartir pour de nouvelles aventures.
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