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Escalade

« Comment j’ai survécu à une chute de 60 m en free solo »

Josh Ourada escalade une voie au Yosemite

Kevin Johnson Kevin Johnson

  • 30 juin 2021
  • 6 minutes

Le 10 avril dernier l’Américain Josh Ourada, 31 ans, entreprend l’ascension de Nutcracker. Une voie simple de cinq longueurs dans le Yosemite qu'il connait bien pour l’avoir déjà escaladée, encordé et en free-solo. Mais cette fois-là, tout ne s’est pas passé comme prévu. Il raconte.

Tout avait pourtant bien commencé, ce 10 avril 2021. Face à Nutcracker, l’une de ses voies préférées dans le Yosemite, la Mecque de l’escalade, Josh gravit sans problème les trois premières longueurs, mais à la quatrième, il glisse et chute de 60 mètres sur une corniche rocheuse. Il est gravement blessé. Mais contre toute attente, il va survivre.

Ex Marine, Josh Ourada grimpe depuis une dizaine d'années. Principalement du bloc jusqu’à ce que, il y a deux ans, il découvre la falaise. Il se prend au jeu et se met alors à expérimenter le free solo, un pur exercice de méditation à ses yeux. Au printemps dernier, lors d’un trip dans le Yosemite, il avait l’intention de faire des voies plus longues et plus difficiles que d’habitude, et même de tenter quelques ascensions sans corde.

Josh Ourada escalade une voie au Yosemite avec un ami
Josh Ourada, à droite, en train de grimper avec un ami avant sa chute (Josh Ourada)

"Trop de monde sur la voie, je dois attendre"

« Ce matin-là, j'avais décidé de retrouver des potes », raconte Josh. "Nous étions dans le Yosemite depuis trois semaines déjà, l’ambiance était plutôt cool. Tout se décidait au jour le jour, au feeling, sauf quand on avait un gros objectif en vue. Deux jours auparavant, j'avais escaladé Lurking Fear sur El Capitan, alors j'étais encore en mode récupération. J'ai fait la grasse matinée et suis parti plus tard que les autres. Arrivé dans le parc, le parking du Church Bowl - une aire de pique-nique où le reste de mon groupe préparait le petit-déjeuner – c’était plein, pas une place où se garer. Alors, au lieu d'attendre un peu, je me suis demandé ce que je pourrais bien faire, en free solo. Nutcracker semblait l’option parfaite : un 5.C en cinq longueurs sur le Manure Pile Buttress, une falaise de granit. J'ai expliqué mon plan à mes amis, et je suis parti grimper.

Le début du printemps est la meilleure saison pour l'escalade dans le Yosemite – c’est le bon moment pour éviter la foule et les grosses chaleurs. D’ailleurs, ce jour-là, la température était vraiment agréable, à peine 21°C. Donc, comme on pouvait s'y attendre, il y avait pas mal de grimpeurs sur le Buttress. Il y avait deux groupes de deux personnes déjà sur le site, sur le point d’accéder à une vire, au sommet de la deuxième longueur de Nutcracker. Pour tuer le temps en attendant que la voie se dégage un peu, je suis allé faire un tour pour vérifier d'autres voies. Toutes celles qui auraient pu coller avec mon niveau de free solo étaient occupées. J’ai donc pris mon mal en patience, et attendu un moment mon tour pour Nutcracker.

"Impatient, je monte dans la foulée des autres grimpeurs"

Mais j’ai commencé à trouver le temps long et à m'impatienter, et comme toutes les autres voies étaient occupées, j'ai demandé à des grimpeurs qui étaient déjà sur la paroi si je pouvais grimper derrière eux plutôt que d'attendre qu'ils terminent. Je savais que je les rejoindrais rapidement sur cette vire puisque je n'avais pas besoin de m'assurer ou d'attendre des partenaires. En fait, avec un peu de recul, j’avoue que j’ai pris cette décision sous le coup de l’impatience.  

Pour moi, cette ascension-là était sans problème, même avec tous ces grimpeurs déjà sur place. Je n'avais donc aucune raison de m’inquiéter. D’ailleurs, je suis rapidement arrivé au niveau d’une grande corniche où l'on pouvait s'arrêter et se tenir debout, un grimpeur s’y trouvait déjà. J'ai discuté avec celui qui l'assurait et lui ai demandé si je pouvais continuer à grimper avec lui. Il m'a donné le feu vert, donc après une pause rapide, j'ai poursuivi mon ascension.

Juste après la troisième longueur,  trois grimpeurs se trouvaient devant moi, l'assureur était toujours sur le rebord, en dessous de moi – j’en étais bien conscient, mais comme tout se passait bien, je n'avais aucune raison de m’inquiéter d’être aussi près d'eux. Très rapidement, je me suis retrouvé à mi-chemin de la quatrième longueur, au crux de la voie, la section la plus technique. J’étais donc particulièrement attentif à ce moment-là, je me déplaçais plus lentement, avec beaucoup de précautions. Et puis soudain, j’ai glissé. Je ne sais pas si c'était ma main ou mon pied. Je ne me souviens pas non plus du mouvement exact avant la chute.

"Surtout ne blesser personne dans ma chute !"

La chute, par contre, je m'en souviens bien. Je dégringolais les pieds en avant, le dos tourné au rocher. La voie n'est pas tout à fait verticale, donc je n'étais pas en chute libre. J'enfonçais mes talons dans la roche en tombant, et mes mains glissaient le long de la paroi, en quête de quelque chose que je pourrais attraper pour me rattraper ou tout simplement me ralentir. J’étais pétrifié de peur.

Plus bas, je pouvais voir le grimpeur qui était toujours sur la vire. Je tombais droit sur lui. Je me souviens d'avoir pensé : " il faut que je trouve un endroit où tomber sans blesser personne". Je me sens aujourd’hui terriblement coupable d’avoir mis ces grimpeurs en danger. C’est la première pensée qui m’est venue lorsque j'ai réalisé où j’allais tomber. J'étais également conscient que je devais essayer d'atterrir afin de me protéger le plus possible des blessures, et surtout de m'arrêter sur la vire. Sinon c'était la chute jusqu'en bas de la falaise. Après avoir chuté de 45 à 60 mètres, et heureusement évité l'assureur qui était juste en dessous de moi, j'ai atterri en position assise sur la corniche entre la deuxième et la troisième longueur, à côté de lui.

"Deux heures à attendre les secours"

De ce moment-là, après mon atterrissage, je n’ai plus que des souvenirs un peu flous. Je luttais contre une douleur terrible. Parmi mes nombreuses blessures, j’avais une perforation du poumon et ma respiration était très difficile. L'assureur a appelé à l'aide le service de recherche et de sauvetage de Yosemite et a veillé sur moi pendant que nous attendions. Il a fait en sorte que je ne sois pas en état de choc et a essayé de me distraire de la douleur. Je lui ai demandé de mettre de la musique et, éventuellement, de passer une vidéo que j'avais téléchargée sur mon téléphone pendant que j'attendais, juste pour m'assurer que je ne faisais pas d'hyperventilation ou que je ne m'évanouissais pas. 

Il a fallu environ deux heures avant que l'équipe de secours n'arrive. J’étais incroyablement soulagé de voir les sauveteurs. Ils m’ont examiné et ont réfléchi au moyen le plus adapté à mon transport, ce qui n'était pas évident. Dans un premier temps, ils ont envisagé de me descendre à l’aide de cordes, mais au final, ils ont laissé tomber cette option, trop risquée compte tenu de mes blessures. Finalement, ils m'ont récupéré sur la corniche via un hélicoptère auquel était attaché un brancard et transféré jusqu’à l’hôpital de Fresno.

"Pas sûr que je récupère jamais la sensibilité de mes pieds"

À partir de là, mes souvenirs sont assez flous. Je ne me souviens de rien entre ce moment et mon réveil après l'opération, au Community Regional Medical Center de Fresno. J'y ai passé 37 jours. Je m'étais fracturé le talon droit, désintégré en plusieurs parties. Mon talon gauche avait une blessure qui a nécessité 20 points de suture. J'avais une fracture du bassin, ainsi que de la colonne vertébrale, en plusieurs endroits. Un écrasement grave de ma vertèbre L1 et toute une série de fractures plus petites au niveau d'autres vertèbres. Je me suis fracturé le sternum, cassé quelques côtes, ainsi que le pouce gauche, et mon poumon droit était perforé. J'ai subi deux interventions chirurgicales et j'ai dû faire une longue rééducation pour récupérer mes muscles.

Suite à la lésion de la moelle épinière, je ne peux plus rien sentir ni bouger à partir de mes chevilles. Il y a de fortes chances que la sensibilité ne revienne jamais, ce qui signifie que j'aurai des pieds paralysés pour le restant de ma vie. Toute cette expérience a été traumatisante, mais l'idée d'une paralysie permanente est de loin ce que j’ai le plus de mal à accepter. J'espère que le reste de mes blessures va guérir. Je sais que les choses auraient pu être bien pires.

"La chance d'être encore vivant"

Cet accident a changé toute ma vie. J'avais prévu de passer le mois suivant à m'entraîner pour escalader The Nose sur El Cap. Sur le plan émotionnel, je vais mettre du temps digérer tout ce qui s’est passé. Mes sentiments sont encore à vif. J’ai tant de regrets. Je regrette d'avoir mis d'autres grimpeurs en danger, et je regrette tant d’avoir été si impatient. Jusqu’à présent, ma vie tournait autour de l'escalade et de toutes les activités que je faisais en pleine nature. J'ai du mal à comprendre à quoi elle va ressembler maintenant. Mais je ne pense pas que cela ait changé ma perspective - ou mon amour - de l'escalade. Je ne vois plus le free solo de la même façon aujourd’hui. Et quand je regarde des vidéos de free solo, j’ai comme un malaise et ne peux m’empêcher de revivre ma propre expérience.  Mais je ne considère toujours pas l'escalade comme une activité de tête brûlée.  

Maintenant que je suis sorti de l'hôpital, je vais rester un peu chez mon père, dans le Nebraska, le temps de me rétablir. J’essaie de faire le point sur ce que je peux faire maintenant et de redevenir aussi indépendant que possible. Je vais faire de mon mieux pour mener une vie un peu normale. J'ai bon espoir de pouvoir grimper à nouveau. Mais chaque chose en son temps. Je me concentre sur la chance que j’ai. D’être vivant et de pouvoir continuer à aller de l’avant. 

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