Avec plus de 65000 kilomètres au compteur, Bastien Delesalle, 38 ans, est sur le point de boucler l’intégralité des pays européens à vélo. Il ne lui reste plus que l’Islande, son objectif pour 2023. Et ce cycliste nomade ne compte pas s’arrêter là ! Pour Outside, il est revenu sur sa longue aventure, nous dévoilant au passage quelques détails sur son matériel mais aussi sur le financement d’un projet teinté de rencontres et d’écriture.
Son vélo est reconnaissable entre mille. Une épave retapée dont le poids avoisine les 70 kilos, assortie de sacoches fabriquées à base de vieux bidons de 25 litres. "Recycler, construire, c’est une évidence pour moi" nous confie Bastien Delesalle qui assume "porter le poids de ses convictions". Rencontre avec un aventurier hors du commun qui fait de la route son mode de vie.

Depuis quand es-tu sur les routes ?
Depuis mai 2011. Je suis d’abord parti en France pendant six mois, en voiture, en dormant chez des copains à droite et à gauche, le temps d’avoir mon avion fin 2011 pour l’Australie. Je pensais y passer une année mais j’ai eu un accident de voiture là-bas, au bout de deux mois seulement. […] Il m’a fallu réapprendre à marcher. À la suite de cette convalescence, je suis monté sur un vélo, en avril 2013. Depuis, je n’en suis plus descendu.
Quel a été ton déclic pour partir ?
Depuis l’adolescence, j’avais ces idées de voyage, de tour du monde. Mais je n’imaginais pas une seule seconde le faire en vélo. […] Puis en 2008, il a eu la crise économique. J’étais dessinateur informatique dans un bureau d’études dans le bâtiment. Pendant un an, je suis resté au bureau, sans projet, sans aucun contrat, etc. Forcément, la machine à penser s’est mise en marche. Là, je me suis dit que c’était peut-être le moment de saisir cette opportunité. […] J’ai suivi ce besoin de changement, de mise en adéquation de mes pensées et de mes convictions écologiques qui grandissaient et qui s’opposaient à ce que je faisais dans mon travail de l’époque - c’est-à-dire construire des immeubles, bétonner la planète. […] À la base, je pensais partir un an, prendre du temps pour moi, voyager, réfléchir à ce que je souhaitais changer dans mon quotidien. L’accident que j’ai eu en Australie m’a fait encore plus prendre conscience de la fragilité de la vie, de la nécessité de faire ce que l’on a vraiment envie, de ne pas attendre la retraite. Quand je me suis relevé de ce lit d’hôpital, j’ai décidé de réaliser mon rêve d’adolescent. Donc, ce n’était pas vraiment prémédité mais les événements de la vie m’ont tout doucement amené à devenir nomade.

Quel matériel avais-tu au départ de ton aventure à vélo ?
Au fond du jardin de chez mes parents, dans un mont de ferraille, j’ai trouvé un vieux vélo. Je l’ai sauvé de la déchèterie et je suis parti avec, sans trop d’idées. Au début, il était calamiteux, je l’ai réparé au fil des kilomètres après plein de péripéties mécaniques. Je suis parti avec rien, sans grand matériel - le vélo et du matériel de base de camping (une simple tente et même pas de réchaud) que j’avais acheté pendant la période où travaillais, pour aller faire de l’auto-stop au Venezuela, au Maroc, etc. pour deux, trois, quatre semaines. L’envie de voyager plus vient un peu de ça : en rentrant de ces quelques jours à l’étranger, je me disais à chaque fois que c’était trop court, que je commençais à peine à comprendre le pays dans lequel je me trouvais. J’avais besoin de faire durer la chose. […] Je n’avais pas de sacoches, j’avais juste un sac de randonnée avec lequel je partais faire de l’autostop. Je le fixais sur le porte bagages avec de vieilles chambres à air. Très rapidement, je me suis équipé, mais pas de manière classique. Recycler, construire, c’est une évidence pour moi. Et puis parce qu’il y a dix ans, je ne connaissais pas trop internet, je ne savais qu’il était possible de voyager à vélo. Je n’avais pas conscience qu’il pouvait y avoir du matériel spécifique pour voyager comme ça. Au bout de 4000/5000 km, j’ai fabriqué mes propres sacoches, à partir de bidons de 25 litres découpés.
On est assez loin de l’ultra-light ! Combien pèse actuellement ton vélo ?
Quand je suis parti, mon vélo faisait 85 kg. Aujourd’hui, il en fait peut-être 65/70 - j’ai quand-même un peu travaillé sur le poids. Mais je suis très très loin de la démarche ultra-light. De toute façon, j’ai vraiment le temps : j’ai toute la vie devant moi pour voyager. Je n’ai pas besoin d’aller vite. Certes, le poids me ralentit - avec mes 50 km par jour environ, je ne suis pas dans la performance, mais j’aime bien dire que je porte le poids de mes convictions. Je pourrais acheter du matériel dernier cri mais je persiste dans cette démarche. Mon matériel fonctionne, est adapté à mes besoins, à mon vélo. Mais je ne dis pas que un jour, je ne sais pas, dans vingt ans peut-être, quand je serai plus vieux, je ne m’allègerai pas et n’opterai pas pour du matériel dernier cri.

Comment finances-tu ce projet ?
Ma démarche n’est pas tant dans le fait de gagner de l’argent - bien-sûr, j’ai besoin d’argent pour vivre. Mais je vise plus à diminuer un maximum mes dépenses. Au départ, je suis parti, un peu comme tout le monde, avec des économies. Je pensais que voyager coûtait cher. […] Je me suis très vite rendu compte que de part ma personnalité et ma manière de voyager, mon budget était dérisoire. La première année, j’ai dû dépenser 1000€. Aujourd’hui, quand je comprends le matériel de réparation de vélo, la nourriture, etc., je dépense entre 1800 à 2000€ par an. Environ 150€ par mois. […] Je n’ai pas de loisir particulier - mes dépenses sont restreintes au grand minimum. En travaillant un peu, ça se trouve assez vite. Je vais souvent faire des petits boulots dans les pays riches - et un peu comme Robin des Bois, je dépense mon argent dans les pays pauvres. […] Les gens rencontrés sur la route comprennent aussi que j’ai besoin d’argent - spontanément, on me propose de tondre des pelouses, couper des arbres. Et tout ça mis bout à bout me permet de compléter mon budget. Je ne cherche pas à m’enrichir. Les choses se font de manière assez fluide. Après, j’ai toujours une petite réserve d’argent qui me permet de faire face à d’éventuelles situations d’urgence. Je ne suis pas complètement fou. […] Ce qui est incroyable, c’est la générosité des gens que je rencontre. Comme ils ont envie que je continue, parfois ils me donnent un petit quelque chose.
As-tu un moment qui t’a particulièrement marqué lors de ce périple ?
Les premières rencontres m’ont vraiment marqué, au début, j’ai eu des révélations. Se rendre compte que l’être humain n’est pas aussi mauvais qu’on le pense, qu’on le dit. […] En voyageant, je me fais témoin et bénéficiaire de la générosité des gens, de leur gentillesse. […] Une fois, je suis tombé malade sur la route, des inconnus m’ont recueilli pendant deux semaines chez eux, se sont occupés de moi comme de leur enfant. Ca m’a fait prendre conscience que le monde n’est pas aussi mauvais qu’on peut le croire. Quand j’ai commencé à voyager à vélo, ça a été une succession de déclics. : “Je peux tomber malade et on ne me laissera pas crever dans la rue”. Ca m’a encouragé à continuer.

Tu as écrit trois livres relatant tes aventures. Ecrire, c’était important pour toi ?
J’aime beaucoup écrire depuis que je suis sur la route - c’est devenu mon exutoire, tous les soirs, j’écris dans la tente. C’est un peu une manière de garder le souvenir de tout - pour moi, les souvenirs ont plus de valeurs que n’importe quel objet. […] Ecrire le soir, c’est comme un moyen de faire le vide de la journée pour pouvoir repartir à neuf le lendemain matin, avec les pensées fraîches. L’écriture, c’est finalement devenu une passion, tout comme le voyage. Partager mes aventures à travers mes livres, c’est important pour moi. Aujourd’hui, j’arrive presque à gagner ma vie, au vu de mes faibles besoins, en faisant tout ce que j’aime : écrire et voyager.
Après l’Islande, quels pays comptes-tu visiter ?
J’aime bien dire que le plan, c’est de ne pas en avoir. Les expériences m’ont montré que les plans ne se passent jamais comme on les a prévus. Voyager, c’est s’adapter. Je n’ai pas de plan mais j’ai énormément d’idées - comme retourner au Vénézuela, en Amérique du Sud. Quoiqu’il en soit, je reste focalisé sur l’Islande en 2023. Ensuite, les envies viendront me guider.

Est-ce que tu as prévu de t’arrêter un jour ?
Aujourd’hui, je n’ai pas envie d’arrêter. Je prends tellement de plaisir à vivre cette vie de nomade, tellement riche et merveilleuse malgré son immense difficulté. Je me vois bien consacrer encore quelques décennies à ça. Mais on ne sait jamais comment le corps et la tête vont réagir - je ne me mets aucune pression.
Pour en savoir plus les aventures de Bastien, on vous invite à lire ses livres : "Fuite" (14,30€), ouvrage idéal pour rentrer dans son univers, "Le virage" (16,15€), un retour sur son voyage en Australie et son accident de voiture ainsi que "(Re)naissance d'un nomade" (17,10€), une invitation à parcourir avec lui les 18000 premiers kilomètres de son périple à vélo.
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