Parti initialement du New Jersey pour cinq ans, l’Américain Tom Turchich aura finalement achevé "The World Walk", son immense périple, deux ans plus tard, vendredi dernier, le 21 mai 2022. Il aura marché, et le plus souvent bivouaqué, pendant 7 ans le long de 45 000 km via 38 pays et 6 continents. A ses côtés, une petite chienne trouvée dans un refuge, Savannah. « My best friend » raconte l’étudiant en psychologie et en philosophie qui, à 33 ans maintenant, en revient transformé, comme il l'explique dans une interview qu’il nous a accordée hier, depuis sa maison familiale, tout près de Philadelphie.

Pour Tom, tout a commencé avec la mort de son amie Ann Marie, dans un accident de jet ski. Elle a 16 ans, Tom en a 17. Sa perte lui fait revoir ses priorités. Désormais, l’étudiant originaire du New Jersey décide de « vivre l’instant et de parcourir le monde ». Il a peu de moyens, mais au cours de ses recherches, il tombe sur les aventures de Steve Newman et de Karl Bushby, deux aventuriers partis sur les routes, à pied et qui vont l’inspirer. Il décide de suivre leurs traces. Mais il ne lui faudra pas moins de huit ans pour finir ses études, rembourser son prêt étudiant et travailler pour mettre de côté la somme nécessaire (50 à 80 US$ quotidiens selon les régions) au financement d’une aventure qui doit le conduire en deux ans du New Jersey, sur la côte est américaine, à l’Uruguay. Le premier volet d’un périple plus long encore car, comme Newman et Bushby, il entend faire un tour du monde.
En avril 2015, Tom a 26 ans, il prend donc la route. Tout d’abord seul. Quatre mois à marcher pour « voir le monde tel qu’il est – et pas seulement les monuments incontournables – rencontrer des gens et poursuivre son introspection. Mais la solitude lui pèse. A Austin, au Texas, il décide de se trouver un compagnon. Dans un refuge l’attend Savannah, un chiot de quatre mois. Leur entente est immédiate. Trop petite encore pour marcher, Savannah fera ses premiers kilomètres dans le chariot que pousse son maître. Enfin, au Mexique, elle s’avère suffisamment résistante pour cavaler à ses côtés. Dès lors, elle accompagnera Tom sans problème 8 heures par jour, de 30 à 42 kilomètres quotidiens, l’équivalent d’un marathon quotidien, entre sentiers et routes. Tom et Savannah deviendront inséparables, la petite chienne s’avérant indispensable au quotidien. Quand, épuisé à 5000 mètres dans les Andes, Tom, épuisé, craque. La seule présence amicale du chien lui permet de reprendre la route.

La première année, Tom et Savannah ont parcouru 7250 km en Amérique du Nord. La deuxième, 8000 km en Amérique du Sud et en Antarctique, dormant l’essentiel du temps en bivouac. La troisième, 6500 km en Europe – du Danemark à l’Europe centrale en passant par l’Espagne – et en Afrique du nord. En août 2020, lorsque nous avons commencé à suivre son périple, il ne lui restait plus que 16 000 km pour découvrir la Mongolie et l’Australie avant de rejoindre les États-Unis.
La pandémie en décidera autrement. Il est alors en Azerbaijan. Les frontières sont toutes fermées, il y restera six mois : « Un pays plutôt sympa pour être confiné », dit-il. Les gens y sont très accueillants et la vie pas trop chère pour un Occidental ». C’est la troisième fois qu’il est stoppé dans son périple. Déjà en 2019, un problème de visa avec l’Iran, l’avait interrompu et auparavant, victime d’une grave infection bactérienne contractée en Amérique latine l'avait conduit à être rapatrié en urgence aux Etats-Unis. Il lui faudra sept mois pour s’en remettre et reprendre la route. Enfin, en mars 2022, c’est la guerre en Ukraine qui modifie encore ses plans.
A l’issue de 7 ans, et 1855 jours (plus de 5 ans ) de marche effective, compte tenu de ces aléas, Tom Turchich est donc rentré chez lui, vendredi dernier, le 21 mai 2022. Parti à 26 ans il en a aujourd’hui 33 et n’est certainement pas le même homme. Car il a vu et vécu tant de choses. Dans l’un des posts qu’il publie assez régulièrement sur Instagram il écrit ainsi : « Pendant les deux premières années de cette aventure, j'ai marché du New Jersey à l'Uruguay. On m'a menacé avec un couteau au Panama, j'ai pris de l'ayahuasca en Amazonie et j'ai fait une ascension de 3 000 mètres dans les Andes chiliennes (…)J'ai fait le Camino (de Compostelle, ndlr) en Espagne, j'ai eu une escorte policière de vingt-quatre heures à travers l'Algérie, j'ai visité le village dont je porte le nom (Turčić) en Croatie, et je suis devenu le premier citoyen privé à obtenir la permission de traverser à pied le pont du Bosphore (le pont d'Istanbul qui traverse l'Europe vers l'Asie). Ce furent des années incroyablement « clarifiantes ». Ces heures interminables de marche m'ont permis de parvenir à une acceptation profonde de ma vie, de mes choix et de mes idiosyncrasies". C’est donc un homme très différent que ses parents et amis ont retrouvé vendredi dernier à l’issue de sept ans « qui m’en ont paru vingt », dit-il, « tant chaque jour était différent du précédent, chaque jour une nouvelle aventure ».

Tu es rentré il y a trois jours seulement chez toi, comment te sens-tu ?
Soulagé, “relax”, peut-être trop. Après avoir marché en Europe, en Afrique du nord, dans une partie de l’Asie et en Amérique, c’est vraiment étrange…Ce projet m’a animé pendant quinze ans, depuis que la mort de mon amie Ann Marie m’a conduit à reconsidérer ma vie et mes objectifs. Vendredi j’ai retrouvé ma famille, mes amis, ma copine, le confort de la maison de mes parents, mais je n’y ai pas encore d’habitude, rien à moi, qu’un sac avec quelques fringues de l’époque. Je ne sais pas très bien encore quoi faire de moi-même. Je dois me reconstruire un quotidien après des milliers de jours où je n’avais qu’à penser à marcher, trouver un endroit où dormir, faire à manger et repartir. Sept ans depuis mon départ, je ne suis pas sûr que je pourrais reconnaître l’homme que j’étais alors.
Que t’a apporté cette très longue marche ?
Quand je suis parti, je venais d’une petite ville, j’avais eu la chance d’aller dans une bonne école, d’être né du bon côté de la vie, sans grands soucis. Les deux premières années de marche ont été un vrai challenge, j’étais sportif, faisais du tennis, de la natation, mais j’avais très peu d’expérience de la randonnée et encore moins du bivouac en solitaire. Marcher, seul face à mes pensées, m’a fait grandir. Aujourd’hui, je sais qui je suis, je sais où est ma place dans le monde. J’ai réalisé que chacun d’entre nous n’est qu’un grain de sable, un infiniment petit dans ce monde où beaucoup est déterminé par le contexte dans lequel tu a la chance, ou la malchance, de naître. Ces années de marche interminable m’ont permis de comprendre combien l'histoire, la géographie et les circonstances affectent tout, de la culture à l'économie. Les gens sont les mêmes partout. J’ai vu que 99% des gens étaient bons. 99% des gens veulent faire le bien, partout. Tout le monde a seulement besoin d’un peu d'argent et de temps pour sa famille. Mais ce sont des forces plus importantes et souvent incontrôlables qui influencent leur destin et celui de leur pays. Moi je suis né avec un passeport américain par exemple, quand tu voyages, ça fait une différence. Ce tour du monde n’aurait pas été possible si je n’étais pas né au Canada, en Allemagne, au Japon ou aux États-Unis, dans un pays doté d'un passeport « fort », accepté partout.
L'autre leçon que j’ai tiré de cette expérience, c’est l’importance de l’Etat, de son impact dans la vie de gens. L’individu seul peut agir, mais il est important qu’il soit soutenu par un bon système de gouvernance. C’était flagrant lorsque je passais d’une frontière à une autre. C’est aussi vrai en matière de responsabilité au niveau du réchauffement climatique et des actions à mener. Sur ce plan, on attend trop de l'individu, et trop peu des États qui eux, peuvent vraiment et profondément agir.

Tu fais aujourd’hui partie des 10 personnes officiellement répertoriées comme ayant fait le tour du monde à pied, quasiment d’une seule traite ( et Savannah serait le premier chien ! ). Certains de tes prédécesseurs ont marché pendant plus de dix. Tu t’arrêtes aujourd’hui alors que, par exemple, tu n’as pas pu aller en Australie. Pourquoi ?
Parce que voyager, découvrir de nouveaux pays, vivre constamment de nouvelles aventures est magnifique, mais tu laisses derrière tout le monde, ta famille, tes amis. J’ai besoin maintenant de les retrouver, d’aller faire du tennis avec mes potes, de retrouver mon grand-père. J’ai une famille énorme, plus de 40 cousins, c’est très important pour moi.
Au final, as-tu trouvé ce que tu cherchais il y a sept ans ?
En fait, quand je suis parti, je n’avais pas d’attente précise ni de but, car je ne connaissais pas le monde. Si j’avais cherché quelque chose de précis, je me serais trompé. J’ai tout simplement laissé venir les choses à moi, tout au long de la marche. La marche est si lente. Elle te donne le temps de clarifier tes pensées, c’est rare dans un monde où tout va si vite et où tes moindres désirs – de la nourriture, de l’information ou autre – sont à portée de ton téléphone.
Alors, oui, j’ai eu beaucoup de hauts et de bas, mais j’ai trouvé la paix. Mais il m’a fallu du temps. Au bout d’un an et demi de marche, j’étais dans le sud du Pérou, j’ai touché le fond de moi-même et me suis reconstruit sur de nouvelles bases, j’avais rompu avec ma copine de fac, je m’acceptais enfin et commençais à voir qu’elle était ma place sur cette planète. La marche, une vraie méditation en soi, conduit n’importe quel individu à cette état.
Et maintenant… comment envisages-tu ta vie ?
Je vais écrire un livre sur mon voyage, un best seller ( il rit), et puis sans doute aussi donner des conférences. J’ai un agent, mais rien de précis encore. En fait, tout au long de ma marche, j’ai eu le temps d’imaginer mille façons de gagner ma vie. Mais aujourd’hui, je dois d’abord apprendre à me poser et à clarifier mes idées, retrouver mes marques. Mais je ne m’inquiète pas beaucoup, en fait.
Pour en savoir plus sur les aventures de Tom et Savannah, direction Instagram ou leur site internet.
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