On peine encore à éduquer les gens à enterrer leurs crottes lâchées derrière un buisson au détour d’un sentier de rando, que déjà arrive une nouvelle tendance nettement plus radicale : recueillir nos déchets malodorants et polluants dans un « WAG bag » ( aka sac à merde), pour les déposer dans une poubelle une fois rentrés à la maison. Ridicule ? Pas vraiment vous diront les grimpeurs, déjà sensibilisés au problème en falaise. Impossible à appliquer ? Et bien si, concluent certains parcs nationaux américains qui ont imposé cet accessoire depuis quelques années déjà.
« J’adore chier dehors », raconte notre journaliste qui a roulé sa bosse un peu partout dans le monde et coulé un bronze sous toutes les latitudes. Encore ému, il se souvient : « d’un matin, en Alaska, où une baleine à bosse s'est approchée du rivage juste au moment où je m'accroupissais, le pantalon sur les chevilles. Une autre fois, dans l’Idaho, j'ai observé des colibris siroter le nectar de fleurs sauvages alors que j'étais accroupi dans une prairie. Et cette fois aussi, où , au fond du Grand Canyon, je me suis installé sur un gros rocher plat alors que le soleil baignait les falaises d'un rouge éclatant.
À chaque fois, j'ai suivi consciencieusement les principes du programme "Leave No Trace" (ne laisser aucune trace derrière soi), selon lesquel la meilleure façon de se débarrasser des déchets humains dans la nature - à l'exception bien sûr des écosystèmes particulièrement sensibles comme les déserts ou les abords des rivières - est de les enterrer dans un trou de 15 cm de profondeur, à au moins 60 mètres de tout point d'eau. Des générations d'amoureux de la nature ont appris qu'en procédant ainsi, on évitait de polluer l'eau, on minimisait les risque de propagation des maladies et on maximisait le taux de décomposition des matières fécales.
Ca, c’était vrai avant. Avant que des milliers, que dis-je des millions de gens, se prennent de passion, eux aussi, pour la nature et envahissent forêts, montagnes et sentiers côtiers, au point qu’aujourd’hui les experts scientifiques comme les les gestionnaires des parcs nationaux ou régionaux remettent en cause cette sagesse ancestrale. D’après eux, l’affluence est telle dans certains sites naturels, qu’il nous faut maintenant revoir radicalement notre approche.
10 ans plus tard, les excréments n'étaient pas décomposés !
On sait en effet depuis longtemps que la méthode de l’enfouissement n’est pas particulièrement efficace pour décomposer les crottes. Au début des années 1980, aux Etats-Unis, des microbiologistes de l'université du Montana ont inoculé de la salmonelle et de l'E. colides dans des excréments humains, les ont enterrés à différentes profondeurs et altitudes dans les montagnes, puis sur plusieurs saisons, ils ont mesuré les niveaux de bactéries dans le sol environnant. Et qu’ont-ils constaté ? Que quelle que soit la profondeur ou le type de sol dans lequel les excréments étaient enterrés, des niveaux élevés d'agents pathogènes persistaient pendant plus d'un an. Plus récemment, des équipes creusant des trous pour installer de nouvelles toilettes à fosse dans le parc national des Rocheuses ont découvert des fosses enterrées depuis au moins dix ans… et toujours pleines de merde.
Lorsque des agents pathogènes provenant de crottes enterrées s'infiltrent dans le sol, ils peuvent se répandre dans les cours d'eau et même se développer en un écosystème, se reproduisant et vivant après la décomposition des excréments. Ce problème est d'autant plus grave que les matières fécales de l'homme moderne sont susceptibles de contenir des produits chimiques, des hormones (issues de la contraception) et des bactéries résistantes aux antibiotiques. Laura Scott, généticienne à l'U.S. Geological Survey, a ainsi trouvé des bactéries résistantes aux antibiotiques dans le sol et l'eau des dix parcs nationaux américains qu'elle a échantillonnés en 2016, et noté que ces bactéries étaient particulièrement nombreuses dans les zones de haute densité humaine. Autrement dit, pour reprendre les conclusions de l'étude menée dans le Montana il y a déjà une quarantaine d’années : "L'idée qu'un enfouissement peu profond rend les excréments inoffensifs en peu de temps est totalement fausse".
L'arrivée d'une foule de nouveaux pratiquants a aggravé le problème
Alors pourquoi s’est-on entêté à diffuser cette pratique ? Lara Jacobs, doctorante à l'université d'État de l'Oregon, qui étudie l'impact des déchets humains sur les activités de plein air, explique que dans les années 1980 et 1990, le nombre de gens présents dans la nature était si faible que le simple fait de cacher les excréments suffisait. "Un ou deux excréments ici et là ne posent pas de problème", dite explique-t-elle. "Mais quand un sentier entier en est bordé, là, c’est une autre histoire." Car ce tsunami d'étrons n'est pas seulement inesthétique - il a des répercussions sur la santé humaine et environnementale.
Aujourd'hui, les sentiers bordés de merde ne sont pas rares. En 2021, un garde forestier du célèbre parc national de Zion, un des plus beaux espaces américains, a ramassé trois kilos d'excréments humains dans un canyon particulièrement prisé des visiteurs. Dans l’Oregon, dès 2019, camper près du lac No Name a été interdit : le site commençait à "sentir les égouts", selon un employé du parc. Une récente étude de la rivière San Juan, cours d’eau traversant plusieurs États de l'Ouest américain, très populaire auprès des amateurs de descente en eaux vives, a révélé qu’à certains endroits les niveaux d'E. coli associés aux matières fécales humaines étaient près de 12 fois supérieurs aux normes recommandées.
Or la pandémie n'a fait qu'aggraver le problème avec l’arrivée d’une foule de gens découvrant pour la première fois les charmes, et les contraintes, de la nature. Au cours des deux dernières années, jamais on n’a vu autant de papier hygiénique et de déchets non enterrés (alias « étrons de surface »).
Ce tsunami d'excréments n'est pas seulement inesthétique, il a des répercussions sur la santé humaine et environnementale. Les excréments humains contiennent en effet des dizaines de bactéries, de protozoaires et de virus différents qui peuvent provoquer des maladies si nous les ingérons accidentellement. Une étude portant sur 55 plages californiennes, publiée en 2007, a révélé que 91 % du sable était contaminé par des bactéries fécales. Une autre étude, réalisée à la même époque, a mis en évidence que les baigneurs de les Etats d’Alabama et du Rhode Island qui jouaient dans le sable étaient plus susceptibles de souffrir de maladies gastro-intestinales que ceux qui n’y mettaient pas les pieds. Lara Jacobs, amérindienne, membre de la nation Muscogee (Creek), craint ainsi que les déchets humains ne contaminent les sources de nourriture des populations autochtones qui utilisent souvent les terres et les eaux situées à proximité des zones de loisirs populaires pour la pêche, la récolte de coquillages et d'autres activités de subsistance.
La solution ? Les sacs WAG
Compte-tenu de ce que nous savons maintenant sur l’inefficacité de la technique de l’enfouissement et du nombre de personnes qui font désormais leurs besoins à l'extérieur, les experts considèrent qu’il est temps de passer à une autre approche. Certains ont préconisé à un moment (très bref !) de recourir à la technique du "smear" ( ou trainée), une méthode écologique consistant à répandre les excréments sur des dalles rocheuses en laissant le soleil et le vent les dessécher et les disséminer. Autant vous dire qu’ils ont fait peu d’adeptes. Aussi, à défaut d’enterrer les excréments humains, on préconise aujourd’hui de les déposer dans des sacs WAG (acronyme de "waste alleviation and gelling", ou réduction et gélification des déchets ") ou des kits d'élimination des déchets similaires. Ces kits comprennent généralement du papier hygiénique, du désinfectant pour les mains et des sacs spéciaux à double épaisseur dans lesquels vous pouvez faire vos besoins directement, plus des cristaux chimiques qui rendent les déchets humains inertes et minimisent l'odeur. Une technique bien connue des forces armées américaines, et notamment des Marines, l'utilisant sans doute moins par souci écologique que pour éviter de se faire repérer par l'ennemi.
Leur introduction dans les sites naturels n’est pas vraiment allée de soi, on s’en doute. Ainsi dans le Grand Canyon, où la question des déchets humains est devenue assez dramatique, compte tenu de l'affluence, certains visiteurs ont vivement réagi : "Nous transporterons nos déchets, quand vous commencerez à mettre des couches aux vaches !", a-t-on entendu dire. Reste que de nombreux espaces naturels vont déjà dans ce sens aux Etats-Unis. Un site Web du « Forest Service » affirme que "les kits de déchets deviennent la norme... dans tout l'Ouest". Les visiteurs du Bears Ears National Monument de l'Utah peuvent désormais se procurer ces fameux sacs WAG gratuitement au centre d'accueil. Le Mont Whitney, en Californie, exige, lui, des sacs WAG depuis 2006 déjà et explique que les utilisateurs emportent 3650 kg de crottes par an. Le parc national de Rocky Mountain fournit, lui, des sacs WAG non seulement sur les voies d'escalade, mais aussi à son bureau d’accueil et aux points de départ des sentiers dans tout le parc.
Construire de nouvelles toilettes ne suffit plus
Mais les recherches sur le sujet ne s'arrêtent pas là. Le parc national des Rocheuses a installé récemment de nouveaux types de toilettes en pleine nature à Longs Peak et dans d'autres zones alpines très populaires où l’enfouissement est quasi impossible, vu la nature du sol. Ces toilettes séparent l'urine des déchets solides, ce qui permet aux gardes forestiers de les transporter plus facilement à dos de lamas et de mules. Mais elles se remplissent si vite que les gardes forestiers doivent les vider une à deux fois par semaine pendant l'été, ce qui les conduit maintenant à réfléchir à d’autres solutions. D’autant que construire de nouvelles toilettes est tout sauf facile dans les parcs nationaux, au regard des coûts mais aussi des contraintes règlementaires. « Il va donc falloir que les visiteurs du parc fassent partie de la solution et remportent leurs déchets », conclut l'un des dirigeants du parc de Rocky Mountain.
Lorsque j'ai demandé aux partisans des sacs WAG s'ils pensaient que les gens qui ne se donnent même pas la peine de creuser un trou seraient vraiment prêts à chier dans un sac en plastique et à l'emporter, ils ont été unanimes : "Il y a des années, les gens ne voulaient vraiment pas ramasser les excréments de leurs chiens", explique l'un des experts. Or maintenant, nettoyer après nos chiens est entré dans les moeurs. Certaines personnes sont encore irresponsables, bien sûr, mais à un moment donné, il y a eu un changement qui a amené la plupart des gens à modifier leur comportement. Nous sommes donc nombreux aujourd’hui à dire qu’il est temps que ce même changement se produise dans la façon dont nous traitons les déchets humains".
Honnêtement, emporter des sacs WAG lors de chaque sortie et les transporter pendant des jours entiers n'est pas très ragoutant. Mais en fin de compte, c'est moins dégoûtant que de manger, dormir et explorer des sites couverts de crottes.
Trucs et astuces pour faciliter la collecte des excréments sur terre... ou sur l’eau.
Les sacs à double couche contenant une poudre chimique pour rendre les excréments inertes sont communément appelés sacs WAG. Il en existe de nombreuses marques, aux Etats-Unis, mais pas encore en France. La plus courante étant le Cleanwaste Go Anywhere Toilet Kit Waste Bag (2,95 $ pièce). D'autres systèmes similaires, notamment les Pact Outdoors, contiennent des comprimés contenant du mycélium (champignons) censés décomposer plus efficacement les déchets humains enfouis, mais certains scientifiques craignent que ces produits n'introduisent des champignons non endémiques dans l’environnement.
Lors d'une descente en canoë, radeau ou kayak, vous pouvez aussi utiliser un "groover", accessoire de plus en plus populaire aux Etats-Unis. Il s’agit d’une sorte de grosse boîte métallique ou en plastique parfois assortie d’un siège de toilette sur le dessus. Une option efficace mais trop encombrante en randonnée pédestre ou à vélo, sans compter – détail qui compte quand même - qu’elles doivent être vidées et nettoyées à la fin de votre trip, contrairement aux sacs WAG, qui sont jetés à la poubelle.
Comment utiliser un sac WAG
La vidéo ci-dessus est en anglais, avec sous-titres dans cette langue, mais très explicite), mais, pour la résumer, voici comment fonctionne ces fameux WAG Bag. Ouvrez le sac extérieur, retirez le papier toilette et la lingette désinfectante, déroulez le sac intérieur et posez-le sur le sol. Ensuite, accroupissez-vous au-dessus du sac et faites vos besoins directement dans le sac. Bien que les sacs soient fournis avec du papier toilette, il est recommandé de toujours en avoir un peu plus sous la main, au cas où (et on n'a jamais trop de désinfectant pour les mains non plus !).
Une fois terminée votre affaire, mettez votre papier toilette directement dans le sac et fermez-le. Même si les cristaux chimiques contenus dans le sac rendent vos excréments inertes, il est conseillé de le garder à l'écart de la nourriture contenue dans votre sac à dos. En l'attachant à l'extérieur, vous éviterez également une explosion au milieu de toutes vos affaires si vous le laissez tomber ou si vous vous asseyez dessus. Dernier conseil, si vous collectez plusieurs sacs WAG pendant votre voyage, apportez un sac léger supplémentaire dans lequel vous les glisserez tous dedans. Lorsque vous revenez à la civilisation, jetez simplement tous vos sacs WAG à la poubelle.
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