Bon timing que celui de la sortie du dernier opus de Guillaume Desmurs, auteur auquel on devait déjà une solide étude de l’histoire des stations de ski françaises. En plein imbroglio sur la nomination du président du comité d'organisation des Jeux Olympiques 2030, poste auquel a finalement renoncé lundi Martin Fourcade, la parution ce jeudi 6 février d'une analyse de la candidature française et de ses conséquences apporte des éléments de réflexion salutaires. D'autant plus indispensables, que jamais un dossier de candidature aux JO n’aura été aussi opaque.
Décidément la ferveur n’y est pas. Ceux qui, dans six ans à peine, espéraient revivre la liesse de Paris 2024 ont de quoi être refroidis par le dernier épisode de la déplorable saga « Alpes 2030 ». Une candidature remportée à la vitesse de l’éclair et sans aucune consultation citoyenne par Laurent Wauquiez et Renaud Muselier, présidents des régions Auvergne Rhône-Alpes (AURA) et Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA), que Martin Fourcade vient quelque peu contrarier. Favori controversé au poste de Président du Cojop pour les jeux d'hiver de 2030, l’ex champion olympique a finalement décidé de jeter l’éponge … quelques mois après avoir annoncé qu’il se portait candidat à ce poste prestigieux. L’athlète n’était peut-être pas dans les petits papiers de tout le monde, c’est vrai, mais il avait un certain nombre d'atouts pour « faire le job ». Et surtout il permettait de continuer à avancer à marche forcée dans une course aux Jeux, dont l’urgence ne saute qu’aux yeux de ses deux principaux instigateurs. Car depuis le choix par le CIO de la France pour organiser les Jeux d'hiver en 2030, le compte à rebours a commencé et le temps presse. Prochaine échéance : le 18 février, date à laquelle le CIO exige de connaître la composition du Cojo français. Alors, à l’heure où tourne la valse des noms, la sortie chez Paulsen du dernier livre de Guillaume Desmurs, écrivain et journaliste, « Le crépuscule des Jeux », éclaire les coulisses du grand théâtre politique et financier que sont les Jeux Olympiques. Et, retiendront les plus optimistes, apporte des pistes de réflexion sur ce que pourrait être, dans un monde idéal dont nous semblons nous éloigner chaque jour, cette grande fête et ce formidable moteur de développement économique et social que pourrait être les Jeux Olympiques.
Que vont donc trouver les lecteurs dans cet ouvrage de 165 pages, très documenté.
La genèse de deux projets parallèles, fusionnés pour les besoins du CIO
« Au départ, il y a deux histoires qui s’écrivent dans les Alpes et sur la Côte d’Azur. Deux projets parallèles, étrangers l’un à l’autre, nés dans le secret des sièges de deux régions françaises... ou dans la tête des deux hommes qui les dirigent », écrit Guillaume Desmurs. « En janvier 2022, Renaud Muselier lance une petite bombe en annonçant la candidature de la région PACA lors de sa cérémonie de vœux. 'J’ai l’intention de faire acte de candidature pour l’organisation des Jeux olympiques d’hiver en 2034 ou 2038. Une candidature qui reposera sur trois axes : la fierté retrouvée, un environnement préservé, les valeurs du sport exaltées', annonce-t-il à la grande surprise des invités au siège du conseil régional, à Marseille. »
Or, il se trouve qu’en Savoie, on y pense aussi. « Le projet de la région AURA semble avoir germé au même moment. Il est évoqué pour la première fois le 30 octobre 2021 quand Le Dauphiné libéré annonce que la région et la Savoie travaillent activement à une candidature pour les JO d’hiver 2030. Une très discrète réunion s’est déroulée à Moûtiers sur ce sujet, avec la présence des maires des communes où les sites olympiques de 1992 sont toujours opérationnels. Laurent Wauquiez est à la manœuvre pour une candidature des Alpes du Nord, « du Mont-Blanc au Vercors ».
Deux projets qui vont tomber à pic pour le CIO, qui, justement, manque de candidats pour ses jeux d'hiver… mais pour 2030. Pourquoi si vite ? La ville de Salt Lake City, aux États-Unis, est bien candidate, mais elle dit n'être pas prête. Sans compter que deux olympiades dans le même pays ( 2028 et 2030), ce n’est pas jouable d'un point de vue géopolitique. Mais ça tombe bien en fait, Laurent Wauquiez et Renaud Muselier sont des hommes pressés. Ils y voient une formidable opportunité, tout comme un troisième acteur, David Lappartient, membre du CIO en 2022 à Pékin. D'autres soutiens arriveront, Guy Drut, Christian Estrosi…
« Juin 2023, c’est la grande annonce et la publication des bans : les candidatures olympiques PACA et AURA s’unissent sous la bannière ‘Alpes françaises’, pour le meilleur et pour le pire, non pas pour 2034 ou 2038 comme initialement envisagé, mais bien pour 2030 ! ». A la grande surprise de tous. Et surtout de ceux qui savent qu’un dossier de candidature sérieux ne se monte pas en cinq mois. C’était mal connaître la souplesse fort opportune du CIO, trop content d'avoir trouvé une solution à son planning. Et la motivation des deux parrains de l’affaire qui profiteront d'une « exception française » : l’absence d'un référendum citoyen qui, comme dans bien d'autres pays, aurait pu faire capoter leur entreprise. Le 29 novembre 2023, l’annonce est donc officielle.
Dès lors l’affaire semble acquise et le rythme donné. On va avancer à grands pas et aux forceps si besoin. C’est d'ailleurs ainsi que le chèque en blanc de l’Etat sera donné le 2 octobre 2024, via la signature de Michel Barnier, éphémère Premier ministre. Alors même que la France se découvre un déficit abyssal et que la facture finale des Jeux d'hiver a toutes les chances de doubler, comme l’exemple des éditions antérieures l’a prouvé et Sotchi et Pékin en tête.
Une étude des infrastructures sportives actuelles, caution de la durabilité des Jeux à venir
« Trois actions pourraient rendre l’organisation des Jeux olympiques plus durable : premièrement, réduire considérablement la taille de l’événement ; deuxièmement, faire tourner les Jeux olympiques entre les mêmes villes ; troisièmement, appliquer des normes de durabilité indépendantes. », écrit l’auteur citant le géographe Sven Daniel Wolfe à l’origine d'une étude sur le sujet dans la revue 'Nature'. Le parti-pris du duo Wauquiez - Muselier est tout autre. Les deux hommes politiques promettent « les Jeux les plus verts de l’histoire, des Jeux neige et chalet » et misent notamment sur l’utilisation des structures sportives existantes, voire des vestiges des Jeux antérieurs. C’est beaucoup s’avancer de leur part, quand au fil des mois la liste des sites ne cesse d'évoluer et que manquent les diagnostics techniques permettant d'évaluer leur viabilité. « 95 % des équipements sportifs et infrastructures seront réutilisés » entend-on pourtant. « C’est beau, limpide, mais c’est faux. », écrit l’auteur qui a entrepris de décortiquer chaque site. De Nice, à Serre-Chevalier, Montgenèvre et Briançon, en passant par Courchevel, La Plagne, Grand-Bornand et La Clusaz. Et, là, le compte n’y est pas. Loin de là, démontre-t-il.
Le décryptage du modèle économique du principal (et toujours ) gagnant des JO : le CIO
« Jules Boykoff, l’ancien joueur de football américain devenu chercheur, a réalisé une étude pour l’université d’Oxford qui analyse les comptes des Jeux olympiques entre 1960 et 2016 », explique Guillaume Desmurs. Il décrypte les rouages de ce modèle économique (dé)réglé comme une horloge : « C’est le CIO qui en régit le fonctionnement, aux côtés des sponsors qui participent au financement et des entreprises de l’audiovisuel qui diffusent le spectacle. Il prend les décisions financières, rédige les contrats avec la ville-hôte. Tout est organisé à son avantage : depuis le tout début du mouvement olympique, le CIO décharge les coûts économiques et les "coûts sociaux" de l’événement sur la ville qui héberge les Jeux ». Le modèle a bien sûr évolué depuis les JO d’Athènes en 1896. Les sponsors sont entrés dans la danse en 1984 à Los Angeles, avec notamment Coca-Cola, Samsung et Toyota. Avec l’audiovisuel, les sponsors apportent 90% des revenus du CIO. Les revenus de billetterie complètent le tableau. Dernier point : l’État-hôte prend en charge la construction des infrastructures, la dette inévitable et les éventuels dépassements. « L’organisation de Lausanne est une cash machine très efficace », résume L’Express. « Pile, l’événement est rentable et elle conserve le surplus et en redistribue une partie aux fédérations internationales sportives. Face, il est déficitaire et le trou sera comblé par le pays d’accueil. »
Un constat : les Jeux de 2030 ne peuvent pas jouer le rôle d'accélérateur promis aux régions
« Il y a trente-deux ans, des JO préparés sur dix ans [Alberville, ndlr], accéléraient des projets d’infrastructure déjà dans les tuyaux et concentrés sur un seul secteur. Aujourd’hui, il ne reste au mieux qu’un peu plus de cinq ans pour agir à l’échelle de plusieurs massifs, sur une demi-douzaine de sites éloignés de plus de 500 kilomètres. « Ce n’est pas donc pas jouable. D'autant, explique l’auteur, citant Fiona Mille, de Mountain Wilderness, qu’« Il n’y a aucun projet de territoire durable qui réponde aux enjeux de transition. On continue à valoriser le même imaginaire de station de ski alpin alors que c’est précisément cet imaginaire porté par les JO d’hiver qui doit être questionné. Les JO sont une puissance d’influence et pourraient bâtir une nouvelle vision du sport, de la coopération... mais pas en cinq ans. La copie n’est pas tenable ».
Une réflexion sur l’héritage des Jeux et la transition nécessaire à la survie des communautés de stations de ski
« Avant de penser à l’organisation, de ces Jeux, il faut penser à leur héritage, écrit l’auteur. « Que devront laisser les JO 2030 aux habitants des territoires de montagne ? Doivent-ils accentuer la tendance à l’envolée des prix immobiliers, au maintien de la neige à tout prix, à l’augmentation des capacités d’accueil des stations et des domaines ? Doivent-ils en prendre le contre-pied, et si oui, comment ? Peuvent-ils être l’occasion de recréer des filières d’emploi moins saisonnières, moins dépendantes de l’or blanc ? Sauront-ils innover, comme les JO 2024 ont réussi pour partie à le faire, en imaginant que le village des athlètes serait ensuite transformés en logements permanents, en créant le marathon pour tous, ou en misant sur des structures démontables plutôt que sur des chantiers permanents ? Conduire ces réflexions sans les habitants serait un non-sens. Il est encore largement temps de faire des JO leur projet », insiste très justement Guillaume Desmurs, rappelant que rien n’est jamais joué. Et l’auteur de citer l’exemple de Denver, qui, en 1972, a finalement refusé d'organiser les Jeux prévus pour 1976, suite à un référendum.
« Les Jeux olympiques sont déconnectés des grands enjeux existentiels de nos sociétés », poursuit-il, mais « nous pouvons encore, ensemble, reprendre la main dans le rapport de force et profiter de ces JO pour en faire un exemple, un modèle, une inspiration et pas un événement au service de l’immobilier, des sponsors, du CIO, du « ruissellement inversé », des ambitions politiques de quelques-uns. Il y aurait une possibilité pour s’en sortir par le haut : renverser le rapport de forces. Refuser les conditions du CIO. Lui dire : « On aime les sports d’hiver et on aime les JO, c’est notre culture, mais nous devons être responsables. Nous ne signerons pas votre contrat-hôte qui impose trop. Nous n’accepterons pas vos conditions, nous n’enrichirons pas votre kleptocratie. Nous allons garder le sport et seulement le sport. Nous allons organiser des JO modestes, dans des infrastructures en l’état, avec le moins de spectateurs possible, sans construction nouvelle, sans privatiser l’espace public, sans privatiser les bénéfices dégagés grâce à l’argent public, sans encourager la spéculation immobilière, en tenant nos promesses, pour l’amour du geste sportif. De toute façon, mesdames et messieurs du CIO, vous n’avez pas le choix, plus personne ne veut vos JO et vos dettes. Ça aurait de l’allure, non ? (…) »
« Il reste cinq ans. Il n’est peut-être pas trop tard pour imposer des JO qui soient vraiment durables, populaires et sobres. Ce serait la plus belle des médailles d’or », conclut-il.

Le Crépuscule des Jeux
Guillaume Desmurs, Guérin Éditions Paulsen
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