Pendant 11 jours, ils ont nagé dans une eau à 10°C, à 3 800 mètres d’altitude. Les nageurs Théo Curin (amputé de ses quatre membres), Malia Metella, et l’éco-aventurier Matthieu Witvoet ont ainsi traversé environ 110 kilomètres sur le lac Titicaca, entre la Bolivie et le Pérou, en totale autonomie. Le tout en tirant un radeau de 8 m2 pesant 500 kg leur servant de support pour manger et dormir pendant toute la durée d’expédition dans l’eau. Pour réaliser cet exploit, bouclé dimanche 21 novembre, les trois aventuriers ont pu s'appuyer sur une solide équipe logistique. Nous nous sommes entretenus avec Bilal Bourazza, préparateur physique des trois athlètes, qui nous raconte les coulisses d’un entraînement de longue haleine, entre adaptation à l’altitude et résistance au froid.
C’est une première. Personne n’avait encore jamais traversé le lac Titicaca, entre la Bolivie et le Pérou, à la nage - et encore moins en totale autonomie, tout en tractant un radeau de 500 kg. C’est pourtant le défi que viennent de relever avec brio Théo Curin, 21 ans, Malia Metella, 39 ans, et Matthieu Witvoet, 27 ans - alors que Théo, nageur paralympique, vit amputé de ses bras et de ses jambes. Un record sur lequel nous revenons - notamment d’un point de vue de la préparation - au lendemain de leur retour sur la terre ferme, après 11 jours dans une eau à 10°C, bien plus mouvementée que prévu. Des orages, de la grêle, et des vagues de 2 mètres ont agité l’eau du lac Titicaca, au point de presque les conduire à interrompre leur périple.

Une devise : ne jamais rien se refuser
Né en 2000, Théo est victime d’une méningite bactérienne à 6 ans. Une maladie foudroyante, selon les cas, mais qui a causé la nécrose des extrémités de ses membres, tous les quatre amputés pour sa survie. Entré en sport étude en 2012, il se passionne pour la natation et, à 16 ans seulement, on le voit participer aux Jeux Paralympiques de Rio. Depuis, le voilà titré à trois reprises sur les podiums des championnats du monde - dernier en date, le bronze remporté au 200 mètres nage libre aux championnats du monde paralympiques 2019. Après avoir renoncé à participer aux Jeux de Tokyo, dégoûté par les problèmes de classification en compétition, Théo Curin se fixe un autre défi, tout aussi fascinant que les compétitions paralympiques à ses yeux : traverser à la nage le lac Titicaca.
Car ne jamais rien se refuser, sous prétexte d’être handicapé, est la devise de Théo Curin. Une force mentale inspirée par Philippe Croizon, nageur aussi amputé des quatre membres, modèle pour le jeune Lorrain depuis la lecture de son livre-témoignage « J’ai décidé de vivre ». La mère de Théo Curin avait repéré ce livre, offert à son fils et écrit à Philippe Croizon pour lui demander de lui venir en aide. « Emu aux larmes, Croizon décide de rencontrer le garçon et se rend à Lunéville, en Lorraine, où vit la famille Curin. “Il était comme moi, se souvient Théo, mais adulte. Il avait le projet fou de traverser la Manche à la nage. Il avait une femme et des enfants. Je me suis dit que tout était possible et que ma vie ne faisait que commencer.’’ Quelques semaines plus tard, Théo se rend à Châtellerault, dans la Vienne, où Philippe Croizon s’entraîne. “Il m’a proposé de le rejoindre dans la piscine, raconte le jeune homme. A l’époque, j’avais la phobie de l’eau. J’ai pris tout ce que j’ai trouvé, des frites, des brassards, une bouée, mais j’y suis allé. J’ai été pris de panique, et on m’a sorti immédiatement’’, rapporte Paris Match dans un entretien réalisé avec le jeune Lorrain l’année dernière.
14 mois d'entraînement
Depuis, les années ont passé et Théo Curin voit grand, très grand et s'en donne les moyens. Pour le "défi Titicaca", il s’est donc fait accompagner par Malia Metella, vice championne olympique en 2008, qui avait quitté les bassins de natation depuis 10 ans, épuisée et dégoutée de l’entraînement dans le chlore. Contactée pour accompagner Théo dans ce défi, elle a accepté, tout en réquisitionnant pour l’entraînement son ancien coach, Stéphane Lecat, directeur de la partie eau libre à la Fédération française de natation. Présent aussi aux côtés des deux nageurs professionnels, Matthieu Witvoet, éco-aventurier, conférencier, à l’origine du projet « 0 mégot » (descente à la nage de Paris jusqu'à la mer pour sensibiliser sur la pollution des mégots de cigarettes, organisée en juin dernier).
Pendant 14 mois, le trio a suivi un entraînement particulier pour s’adapter aux températures glacées de l’eau du lac Titicaca, suspendu à presque 4000 mètres d’altitude entre le Pérou et la Bolivie. Deux fois par mois, l’équipe se retrouvait pour nager en eau froide à la base nautique de Longueil-Sainte-Marie dans l’Oise. Ils ont aussi multiplié les stades en altitude, comme à Font-Remeu dans les Pyrénées, à 1 800 mètres, en janvier et octobre 2021 ; en bivouac sur le bord du lac de Tignes l’hiver dernier, ou encore sur le lac de Matemale, en juillet, afin de se familiariser avec la version définitive de leur radeau. Les trois nageurs ont notamment été entraînés par Bilal Bourazza, préparateur physique de Théo Curin, avec qui nous nous sommes entretenu au lendemain de leur retour sur la terre ferme.




Comment s’est déroulée leur préparation ?
« Ça a été un processus long, de 14 mois au total. Théo avait un emploi du temps déjà chargé en dehors du projet, Malia avait aussi son emploi en parallèle. On a imaginé un format d’entraînement hybride, car à côté des sessions les réunissant tous les trois à Compiègne, je voyais Théo à côté pour une préparation individuelle. Même s’il est autonome, il a quand même des besoins spécifiques, et d’un point de vue logistique, c’était parfois plus facile de ne s’entraîner que tous les deux. Ça nous est même arrivé de faire des séances à distance. Puis, quand on a commencé les entraînements plus particuliers, on a procédé par périodes de stage, tous ensembles.
Comment se sont-ils préparés à l’effort en altitude ?
En plus des séances de musculation classique dont je m’occupais, on a fait des séances en hypoxie pour adapter l’organisme à l’effort combiné à l’altitude, dans des chambres spécifiques où l’oxygène est appauvri de 30% - comme à l’altitude du lac Titicaca. Parfois, Théo Malia et Matthieu passaient des nuits par palliés d’oxygène, en simulant de gagner 300 mètres d’altitude par nuit, pour s’acclimater au mieux.
Et quid du froid ?
On a eu la chance de pouvoir accéder à la base d’entrainement à Compiègne tout au long de l’année, et donc d’avoir une eau de plus en plus fraîche. Pour s’habituer au froid, ils se sont immergés dans des eaux à température basse, entre 6 et 8°C, juste en maillot de bain. On organisait des sessions de bains froids tous les jours, où ils restaient 15 minutes statiques dans une eau à 8°C. Tout ça a permis de bien appréhender le froid, et surtout de bien le supporter, couplé à l’activité physique en altitude.
En quoi l’équipement et l’entraînement de Théo étaient-ils différents de celui de Malia et Matthieu?
Il a porté une combinaison faite sur mesure, soudée aux extrémités des membres. Donc pour lui, pas besoin de gants ou autre, contrairement à Malia et Matthieu. Pour la nage, il était équipé de plaques, des sortes de palmes qu’il arrive à caler sur ses avant-bras, ce qui lui permet d’avoir une meilleure prise à l’eau, et de mimer le mouvement d’une main valide. Ça l’a aidé à gérer sa cadence, qui doit être plus rapide que celle d'une personne valide. Ensuite, lui ne nage pas avec ses jambes. Ses membres inférieurs sont statiques dans l’eau, donc toute la force vient de son gainage. C’est toujours la même zone qui est sollicitée, contrairement aux autres nageurs. Mais sinon, il n’avait pas d’autres équipements spécifiques.
Comment ont-ils tracté leur radeau de 500 kg ?
Le radeau était accroché avec une système de cordes, de mousquetons et un harnais fixé sur leur taille. On a mis en place un schéma de relais, pour qu’ils tirent chacun leur tour l’embarcation pendant leur période de nage respective. Donc le radeau était tiré par une personne à la fois. On s’est entrainés avec des canoës chargés en sac de sables, pour reproduire le mouvement et le poids du radeau. C’est comme ça qu’ils se sont rendus compte que finalement, ils ne le ressentaient pas trop sur la nage. Il fallait s’adapter à la prise au vent, tout en gardant la liberté de la nage.
Avec le recul de l’expédition aujourd’hui, la préparation physique a-t-elle été suffisante ?
Oui, ça a été une belle année de préparation, même si physiquement parlant, c’était très intense. Ça n’a pas été trop court non plus, on a réussi à faire ce qu’on voulait faire. Ils ont tous les trois bien encaissé la charge de travail, et l’adaptation - ce qui n’était pas forcément gagné d’avance. Ils sont de trois niveaux sportifs différents, et tout le monde ne réagit pas à l’altitude de la même manière. On l’a fait étape par étape, et on est satisfaits du travail accompli.
Cette aventure a-t-elle changé la vision de la compétition pour Théo ?
Théo avoue aujourd'hui qu’il craignait d’arriver au bout de cette aventure, et ne pas réussir à retrouver par la suite toute l’adrénaline et la passion ressentie pendant cette préparation. Mais on est actuellement déjà en train de penser à d’autres choses, lui et moi aimerions continuer à travailler ensemble et se lancer des défis. C’est un peu un pied de nez au comité paralympique, qui avec ses problèmes de classification, a fait renoncer Théo aux Jeux de Tokyo.
En compétition handisport, les athlètes sont répartis en 10 catégories, de la S1 (handicap le plus lourd) à S10 (handicap le plus léger). Théo est en S5. Mais, concrètement, il se trouve avec les mêmes nageurs, dont deux qui ont des mains valides et qui sont dans la même catégorie que lui. Il se retrouve donc à faire des préparations de dingue, en travaillant plus que les autres, alors qu’il sait qu’il a peu de chance de battre des personnes qui ont deux mains valides - donc plus de vitesse. Théo tente de porter un message : celui de revoir ces classifications. Dans les conditions actuelles, il ne peut pas être complètement à égalité face aux autres adversaires, ce n’est pas juste. Alors ça lui donne goût à autre chose que la compétition en bassin - il a d’ailleurs pu en discuter avec l’un de ses coachs pour cette aventure, Stéphane Lecat, qui est un ancien nageur en eau libre.
Pense-t-il à se réorienter, et mettre de côtés les bassins de compétition ?
C’est vrai qu’il est animé par cette envie de toucher à tout, de voir jusqu’où il peut aller dans différents domaines. Mais je pense qu’il souhaite continuer dans les bassins, même s’il a été chamboulé par cette histoire de classification, de ne pas avoir été récompensé à la hauteur de ce qu’il avait fourni comme effort. Apparemment, ça parlerait déjà de changements au sein du comité. Théo se considère comme un nageur avant tout. C'est un compétiteur dans l’âme, donc je ne pense pas qu’il se fermera cette voie définitivement.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€










