Chef de service du département d'anesthésie-réanimation de l’hôpital Robert Debré, à Paris, le Professeur Souhayl Dahmani est l’un des premiers en France à s’être intéressé au masque de plongée Easy Breath de Décathlon pour palier à l’absence éventuelle de matériel. Une alternative qu’il considère très sérieusement si la situation l’impose. Son établissement, un des trois principaux hôpitaux parisiens spécialisés en pédiatrie, compte une maternité importante accueillant notamment des femmes enceintes Covid-19 dans un état grave. Interview.
Six masques « Easy Breath ». Le professeur Souhayl Dahmani est aujourd’hui potentiellement en mesure, si besoin, de tester six des fameux masques de plongée de Décathlon pour lequel le distributeur fait face à un afflux de demandes de chercheurs et hôpitaux du monde entier depuis que le bruit court qu’en Italie l’accessoire - une fois équipé d’une valve imprimée en 3D remplaçant la partie tuba du masque – est utilisé en masque de ventilation. Une initiative de l’ancien médecin chef Renato Favero exerçant à Gardone Val Trompia, près de Brescia. Testé dans un hôpital, son fonctionnement validé, la protection civile de Brescia a effectivement commandé 500 masques à la société française, selon le quotidien italien « Corriere della Sera ». Aussitôt submergé de demandes, Décathlon a fourni ses plans 3D en France et en Italie aux centres de recherche qui font les tests « pour voir si le produit peut (ou non) être adapté”, précise Décathlon, qui insiste sur l’aspect expérimental de la transformation d’un produit de loisir destiné à la « randonnée aquatique », ou snorkeling". Mais, explique Philippe Dourcy, porte-parole de Décathlon France, « s’il peut rendre service aux hôpitaux et aux personnels soignants, nous sommes prêts à faire don de nos masques".





Effectivement, il n’aura fallu que quelques heures le week-end dernier, pour que Décathlon, contacté directement par un infirmier anesthésiste de l’hôpital Robert Debré, se mobilise pour réouvrir exceptionnellement l’un de ses magasins parisiens et lui remette en urgence cinq exemplaires du « Easy Breath », aussitôt déposés dans le service d’anesthésie et réanimation dirigé par le professeur Souhayl Dahmani, rejoignant ainsi un premier modèle, récupéré la veille auprès d'un proche. Normalement réservé aux soins des enfants et des femmes enceintes, ce service est aujourd’hui totalement réorganisé afin d’accueillir en réanimation des patients Covid-19. Essentiellement des femmes enceintes, certaines dans un état très grave. A l’instar de tous les hôpitaux de l’Assistance Publique, Robert Debré se prépare à affronter la vague de patients en grave détresse respiratoire, et envisage désormais tous les scénarios, explique le Professeur Dahmani, interviewé par Outside.
Quel usage de masque « Easy Breath » envisageriez-vous ?
Nous recevons en ce moment des patients dans un état grave. L’idée est donc d’explorer toutes les possibilités sur deux plans. D’abord protéger le personnel si l’on devait manquer de protection sur des manoeuvres de soins. Ce qui n’est pas encore le cas puisque nous disposons, à ce jour, d’un stock de masques suffisant, notamment les FFP2 utilisés en intervention sur les voies aériennes de patients qui peuvent éventuellement excréter du virus. Et, deuxièmement, de proposer éventuellement des solutions thérapeutiques, notamment de ventilation. Nous ne l’avons pas encore testé, j’insiste, mais, si on regarde les descriptions qui sont faites, notamment par les Italiens, il semblerait qu’il y ait des utilisations dérivées du masque, possibles mais toujours non validées sur le plan médical. Elles pourraient représenter des solutions de dernier recours, dans la situation où l’on manquerait de matériel. Mais on serait alors vraiment dans le fond du fond du fond. Car il ne s’agit pas d’une utilisation courante et validée. Donc nous ne sommes en rupture de stocks, mais on essaye toujours d’avoir un coup d’avance, pour voir, si ça devait tourner au drame, comment on pourrait trouver des solutions alternatives.
Comment procédez-vous au niveau de l’adaptation du masque ?
Une entreprise nous a contacté en nous disant : « on fait de l’impression en 3D, est-ce que ça vous intéresse, on peut faire des choses pour vous. Nous, on est à la maison, on est confinés, et on voudrait aider ». On a répondu : « très bien ! ». Il nous ont fait des visières ( pour protéger les soignants, notamment ceux qui portent des lunettes de vue, ndlr ) et des poignées de porte en plastique permettant d’ouvrir avec l’avant-bras, afin d’éviter un contact potentiellement contaminant. Pour le masque, on enlève la partie tuba, derrière, et on met à la place une pièce imprimée en 3D. Il y a deux connecteurs, un qui permet d'alimenter l'intérieur du masque en oxygène et l’autre qui permet l'expiration du patient.
Mais le test ne se fera pas tant qu’on est en mesure d’offrir au patient des solutions thérapeutiques validées.
Concrètement, comment comptez-vous procéder au test ?
Pour le moment, on ne sait rien du tout, on a juste préparé le matériel au cas où. Comme on le voit sur les vidéos sur internet : on peut éventuellement adapter un filtre et respirer dans le masque tout en évitant les projections, les gouttelettes de salive des patients. Et, inversement, il y a une solution où le patient met le masque, on applique alors une thérapeutique appelée « pression positive », en ventilation spontanée, pour pouvoir faire la ventilation. Mais encore une fois, il n’y a pas de test, on est aujourd’hui en mode prévention. Pour utiliser ce procédé, il faudrait qu’on n’ait pas d’autre solution et que le patient s’y prête. Or pour le moment on a des patients dans un état extrêmement graves.
Avant de recourir à l’usage des Easy breath, auriez-vous besoin d’une validation du ministère de la Santé ?
Si je dois me retrouver dans cette situation, il y aura probablement une décision collegiale : « Bon voilà, je suis dans la mouise, qu’est-ce que vous en pensez ? ». Mais encore une fois, on sera alors dans une méthode de sauvetage et ça m’étonnerait fort que les autorités réglementaires statuent, sans tests, sans études. Or entre laisser quelqu’un mourir ou intervenir, il y aura toujours un bénéfice risque à prendre en compte, c’est comme ça qu’on raisonne. Bénéfice risque pour les patients et pour les soignants.
Y a-t-il une instance centralisant aujourd’hui les tests en cours en France ?
Non, je viens d’avoir en ligne quelqu’un de la DGOS (Direction générale de l’offre de soins, dépendant du ministère des Solidarités et de la Santé, ndlr) qui se trouve être un collègue anesthésiste réanimateur, il essaie de voir ce qui circule. Mais pour le moment, rien n’est centralisé.
Êtes-vous en contact avec vos collègues italiens qui eux, appliquent déjà cette méthode ?
Non, pas du tout. Pour le moment on n’envisage pas de le faire car si je les contacte, ils vont me dire que ça a marché, mais je n’ai pas d’études qui me le prouvent. C’est un matériel non médical dont l’usage a été détourné par la médecine.
Imaginez-vous, à terme une évolution du Easy breath ?
Si la question est, est-ce qu’il y a matière à transformer ce matériel en matériel médical, pourquoi pas dans le futur, mais on rentre dans quelque chose d’un peu plus complexe. Il faudrait que ce soit homologué et donc soumis à études contrôlées, randomisées, vous avez sans doute entendu parler de toute la polémique sur l’usage de Nivaquine. Nous, nous voulons faire des études vraies, validées qui ne posent pas de problèmes de méthodologies.
Mais, on n’en n’est pas vraiment pas là. Moi j’en suis juste au stade où, on se prépare et si on se trouve au fin fond de la tranchée, bombardé de partout, et bien, on pourra toujours utiliser le matériel. Ce n’est pas un matériel médicalement testé, ce n’est pas du tout fait pour ça. Aussi, je comprends Décathlon qui nous a clairement dit : « on ne veut pas trop s’avancer sur ce matériel, puisque ce n’est pas fait pour la médecine". Mais entre ne rien faire sur un patient qui est en train de mourir, et essayer de tenter quelque chose, forcément, on tentera ça. Mais on n’en n’est pas là. Pas encore.
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