Quand l’une des plus grandes athlètes des JO prend la décision de se retirer de la compétition pour préserver son intégrité mentale et physique, on ne peut qu’être impressionné par son courage et sa maturité. Et espérer que son exemple ouvre une réflexion sur toutes nos pratiques sportives et particulièrement sur l’idée du dépassement de soi « quoi qu’il en coûte », de plus en plus prégnant aujourd’hui.
Avec un palmarès étourdissant - 30 médailles olympiques et mondiales – l’Américaine Simone Biles est considérée comme la meilleure gymnaste de tous les temps. C’est précisément cette athlète exceptionnelle, l’une des plus attendues, et des plus regardées aussi à Tokyo, qui mardi dernier a décidé de se retirer de l'équipe olympique américaine et de renoncer à toutes les compétitions des JO 2020. Simone Biles expliquera quelques heures plus tard qu’elle ne se sentait pas suffisamment forte au niveau mental pour exécuter des figures d’une extrême technicité où tout faux pas pouvait lui être fatal, tant sur le plan physique qu’émotionnel. Les commentateurs n’ont pas manqué de rappeler qu’on savait que l’athlète américaine luttait contre le stress immense généré par sa notoriété et par le poids des attentes qui pesaient sur elle. Avant de se retirer, elle devait d’ailleurs déclarer que, bien qu'elle ait "combattu tous ces démons", la charge était devenue trop lourde pour elle. "Au bout du compte, j’ai dû choisir de faire ce qui était bon pour moi", déclara-t-elle à la presse. "Ça craint juste que ça soit arrivé pendant les jeux olympiques".
"Serre les dents et fais le job", facile à dire depuis son canapé
La décision de Simone Biles d'abandonner les Jeux olympiques est intervenue quelques semaines seulement après qu'une autre superstar, la joueuse de tennis Naomi Osaka, ait décidé de quitter le tournoi de tennis de Roland-Garros, invoquant également des problèmes de santé mentale. Tout a commencé lorsqu’elle a expliqué qu’elle ne voulait plus participer aux conférences de presse, source d’anxiété pour elle. Et lorsqu'elle a abandonné à Wimbledon, certains experts n’ont pas fait dans la nuance : les conférences de presse et autres apparitions médiatiques faisaient partie du job, Naomi n’avait qu’en s’endurcir et à les assurer, dirent-il. C'est un peu facile quand on sait que ceux qui font ce type de commentaires sont rarement en première ligne. La plupart du temps, c’est du fond de leur canapé qu’ils se dressent en juges. Or le message qu’ils diffusent peut avoir un impact négatif pour les athlètes pro, mais aussi aux yeux de leurs fans.
Car les athlètes professionnels ne sont pas les seuls à subir le poids écrasant d'attentes devenues démesurées. C'est un phénomène pratiquement ancré dans notre culture occidentale. Ce qu’on peut appeler «l'individualisme héroïque" : un jeu permanent de surenchère contre soi-même et les autres, où l’évaluation par un/ des tiers devient le principal arbitre du succès. Dans ce schéma, nous ne sommes « jamais assez ». Nous n'en avons jamais assez, nous sommes constamment à la recherche du prochain objectif, nous essayons toujours de justifier notre valeur et nous vivons constamment sous pression.
Dans l’univers de l’outdoor, cela peut se traduire par un alpiniste qui se retrouve pris dans une tempête mortelle pour être passé outre les prévisions météorologiques. Par un traileur qui en vient à devoir écourter sa carrière parce qu’il a repris trop tôt ou trop intensément l’entrainement, malgré une blessure. Ou par vous ou moi qui nous épuisons à pratiquer à fond ce sport que nous aimons depuis toujours, sans tenir compte du fait que les années passent et que oui, il faudrait peut-être ajuster notre rythme à la personne que nous sommes aujourd’hui. Dès lors il n'est guère surprenant que l'anxiété, la dépression et l'épuisement professionnel n'aient jamais été aussi élevés aujourd’hui. Ce qui est surprenant en revanche, c'est qu’on se demande bien pourquoi.
Lorsque les athlètes les plus en vue parlent publiquement de leurs problèmes de santé mentale, c'est sans aucun doute une excellente chose. Comme en témoigne le récit du skieur du team Salomon, Drew Petersen, publié récemment dans nos colonnes. Cela montre que nous sommes tous humains, même ceux d'entre nous qui sont considérés comme « surhumains ». Mais ces témoignages mettent également en évidences des problèmes préoccupants pour les stars du sport, comme pour le commun des mortels.
"Ne pas simplement nous exécuter et faire ce que le monde attend de nous »
Le premier problème est qu’idolâtrer les athlètes professionnels est mauvais pour tout le monde. Notre obsession de la célébrité nous rend malades. Nous avons donc désespérément besoin d'un changement culturel qui favorise un « ré-ancrage » dans la réalité. Les pros ont besoin d'espace pour s’ancrer dans la réalité. Et nous aussi.
Par ancrage, on entend tout simplement se débarrasser de l’agitation omniprésente qui nous entoure, et que bien souvent nous encourageons par notre immersion dans les réseaux sociaux, pour commencer à vivre en accord avec nos valeurs les plus profondes, à poursuivre nos véritables intérêts et à exprimer notre moi authentique, ici et maintenant. Nous sommes là où nous sommes, et cette position nous confère une force et un pouvoir véritables. Notre succès, et la façon dont nous le poursuivons, devient alors plus durable et plus solide. De nombreuses recherches ont d’ailleurs mis en évidence qu'une société qui soutient un type de réussite plus ancré dans le réel est beaucoup plus saine et heureuse.
Se retirer des Jeux Olympique était sans aucun doute le bon choix pour Simone Biles. Mais ce n'est pas toujours nécessairement le bon pour chacun d'entre nous. Les cas évoqués ci-dessus sont ceux d'athlètes exceptionnels qui, sur une scène mondiale, mettent leur santé mentale et physique en danger. Dans la vie de tous les jours, à moins d’être sur le point de traverser une crise aiguë, rester chez vous, cloitré, aura plutôt pour effet d’aggraver votre tristesse ou votre anxiété. C'est ce qu'on appelle l'évitement. Plus vous laissez les sentiments négatifs dicter vos actions, plus ces sentiments peuvent devenir profonds et intenses.
Les traitements de référence de la dépression et des troubles anxieux sont bien connus : à savoir la thérapie d'acceptation et d'engagement (ACT) et la thérapie cognitivo-comportementale (TCC). Ces deux thérapies préconisent de ne pas éviter ce qui vous affecte parce que l'on est triste ou anxieux. Il y a, bien sûr, des extrêmes. Si vous évaluez l’intensité de votre tristesse ou de votre angoisse à 8/10, il est certain que garder en vous ces émotions n’arrangera pas les choses. Mais si votre angoisse ou votre tristesse est de 6 sur une échelle de 10, alors apprendre à faire avec est généralement la meilleure voie à suivre. La plupart du temps, vous n'avez pas besoin de vous sentir parfaitement bien pour avancer, vous devez avancer pour vous sentir bien. La santé mentale n'est pas une question de se battre désespérément pour s'en sortir. Mais il s'agit d'obtenir le soutien dont vous avez alors besoin et de rester présent dans le réel, même si vous n'en avez pas envie.
Pour reprendre l’exemple de Simone Biles, si l'évitement était le bon choix pour elle, ce n'est peut-être pas forcément le bon choix pour vous. Il faut être parfois plus nuancé. Le courage, la maîtrise et le dépassement de soi ont été si surévalués dans notre culture occidentale que la réflexion sur la santé mentale va devoir s’ouvrir plus encore à d’autres valeurs. Malheureusement, sur cette question, il y a généralement deux camps, partagés entre auto indulgence et dureté. La vérité est que la meilleure voie pour la plupart des gens se situe quelque part entre ces deux pôles. On laissera donc la conclusion à Simone Biles, qui, à l’issue de son retrait a expliqué sobrement : "Je pense qu’on prend plus en compte aujourd’hui la question de la santé mentale. Nous devons protéger notre santé mentale et physique et pas simplement nous exécuter et faire ce que le monde attend de nous » conclut-elle. De quoi nourrir notre réflexion dans notre pratique sportive comme dans nos engagements quotidiens.
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