Skieur du team Salomon, Drew Petersen avait tout pour être heureux. Mais en 2017, un accident lors d’un ride met en péril son équilibre psychologique et entame brutalement l’image de "badass" soigneusement entretenue à coup de films et de posts Instagram. Son témoignage, rare chez les athlètes pros confrontés au risque et hantés par l’idée de la mort, montre combien avouer ses faiblesses est encore trop souvent difficile dans le joyeux monde de l’outdoor.
« Drew Petersen est un skieur passionné, amoureux de la montagne et adepte des burritos, qui habite dans la Chaîne Wasatch, dans l’Utah. Il aime tous les aspects du ski, de la poudreuse profonde aux expéditions backcountry de plusieurs jours, en passant par les journées sur la neige damée des pistes. » peut-on lire sur le site de Salomon dans la section dédiée aux athlètes du team. » Qui imaginerait derrière ce portrait très light, que Drew Petersen, a songé au suicide pendant des années ? C’est pourtant ce qu’il raconte dans un témoignage émouvant, dans lequel se retrouvera plus d’un athlète aux milliers de followers.
« Je vis un rêve, celui vendu par les médias outdoor », écrit-il. « En tant qu’athlète professionnel, je suis payé pour voyager dans le monde entier et skier les meilleures poudreuses de la planète devant des caméras. En fait, je lutte contre mes pensées suicidaires. Et ma réalité est bien différente.
"Les montagnes voulaient-elles me punir ?"
Le 10 mai 2017, alors que je faisais du ski-alpinisme sur le Mont Hood, dans l’Oregon, j’ai entendu un bruit que je ne connaissais que trop bien : le fracas d’une chute de pierres. Un rocher de la taille d’un micro-onde s’est décroché d’une falaise située à dix mètres au-dessus de moi. J’ai été violemment touché au niveau de la nuque, de la colonne vertébrale et du bras gauche. Je n’ai évité la mort que grâce à mon casque. Un centimètre de plastique et quelques grammes de mousse, c’était tout ce qui avait empêché mon crâne d’exploser sous l’impact du rocher. J’ai échappé à la paralysie, mon cou et mon dos étaient miraculeusement intacts. Les médecins du centre de traumatologie ont été surpris que je ne sois pas plus blessé.
C’était la première fois ce jour-là qu’une pierre dévalait la pente. Quelle était la probabilité pour qu’elle tombe exactement là où j’étais ? La faute à pas de chance ! Mais je n’ai cessé de m’interroger : pourquoi ce rocher m’était-il tombé dessus ? Et pourquoi est-ce que j’avais survécu ? J’avais l’impression que les montagnes avaient choisi de me punir, mais les médecins, rigolards, m’ont dit, eux, qu’un gars chanceux comme moi ferait mieux de penser à jouer au loto !

L'éternelle glorification de la masculinité
La culture de la montagne laisse peu de place à la vulnérabilité. Quand j’étais jeune, mes modèles masculins – les entraîneurs de ski, les skieurs pros et les guides – ne dévoilaient jamais leur faiblesse ni leurs émotions. Ils ne laissaient voir que leur éternel enthousiasme. Le ski glorifie cette version de la masculinité – faire la fête, se donner à fond en ski – une image qu’au fil de ma carrière j’ai perpétuée, moi aussi. Malgré mes blessures, je skiais et faisais la fête, n’hésitant pas à arriver sur des épreuves clefs après quelques heures de sommeil seulement. Je me souviens que le jour où l'un de mes amis a eu un tragique accident en montagne j’ai tellement bu, qu’à sept heures du soir, alors qu’on était en plein événement pour essayer de lever des fonds pour payer ses frais médicaux, j’étais raide mort. Quelque temps plus tard, il devait succomber à ses blessures.
La communauté outdoor baigne dans l’optimisme, mais c’est oublier son côté sombre : une vision du monde uniquement positive conduit à fermer les yeux quand quelque chose cloche. Et ça peut réellement être toxique lorsque votre vie, pour une raison ou une autre, ne correspond pas à ce qu’on attend de vous. Ou de ce que vous pensez qu’on attend de vous.
L'idée du suicide s'installe
L’année après mon accident, j’ai eu du mal à retrouver une vie normale. J’avais l’impression d’être un fantôme rôdant autour de mon corps. En montagne, je voyais des menaces partout. Je remettais chaque décision en question – la stabilité de chaque pente, de chaque corniche, la solidité de chaque rocher. J’étais complètement submergé par le sentiment d’avoir perdu tout contrôle. J’étais confus, ce qui m’a conduit à m’isoler de mes amis, à perdre ma girl friend.
Le fait d’avoir échappé à la mort m’a progressivement amené à penser, que oui, c’est ça, je devrais être mort maintenant. Et cette pensée n’a fait que m’envahir plus chaque jour. Au point, que silencieusement s’installe l’idée du suicide. Dès lors je n’ai eu de cesse de chercher en montagne les occasions de mourir. Imaginant que mon heure viendrait sans doute lors d’une avalanche. Bouleversé par la façon dont l’accident avait changé ma réalité, j’ai compris l’ampleur et la finalité de mes pensées suicidaires sans pouvoir les faire disparaître.
Dans le monde idyllique des sports de montagne, où tout le monde semble être au top et vivre des choses merveilleuses tous les jours, ma réalité n’avait pas sa place. Or cette image idéale, je ne la connaissais que trop bien pour l’avoir nourrie pendant des années en racontant mes aventures devant la caméra et sur Instagram. Je jouais à l’athlète enjoué, alors qu’en coulisses, je gérais de terribles combats physiques et émotionnels. Si j’étais assez fort pour grimper des montagnes et skier des lignes hyper engagées, je devais bien être capable de gérer un accident, non ? Mais au final, accepter de demander de l’aide a été la chose la plus difficile de ma vie.
Accepter de demander de l'aide
Ce qui s’est passé, c’est que mon traumatisme émotionnel a fini par se manifester au niveau physique. Petit à petit, mon corps m’a lâché. Et j’ai bien été forcé d’affronter mes démons. Après de multiples luxations, pendant l'hiver 2018, j’ai subi deux interventions chirurgicales sur les deux épaules. Ce qui a mis prématurément fin à ma saison de ski. Puis, en août de la même année, je suis tombé en courant, avec pour conséquence une fracture de la clavicule et une petite commotion cérébrale. J’ai masqué ma douleur, minimisant la situation, comme je l’ai toujours fait. Mais une fois seul, la blessure physique a laissé la place à la douleur émotionnelle. J’ai commencé à sangloter sans pouvoir m’arrêter. Cet os fracturé, c’était une rupture métaphorique. J’ai alors enfin accepté l’idée que j’avais besoin d’aide.
Quinze mois après l’accident, désespéré, j’ai rencontré un thérapeute. En entrant dans son bureau pour la première fois, j’ai eu honte d’être là. Mais quand elle m’a demandé si j’avais des pensées suicidaires, j’ai craqué et avoué ce que j’avais gardé pour moi pendant si longtemps. On m’a alors diagnostiqué un TSPT (Trouble du Stress Post-Traumatique) et j’ai entamé un travail avec mon thérapeute combinant la thérapie par la parole avec de la Désensibilisation et Retraitement par les Mouvements Oculaires (EMDR) qui m’ont permis de revivre l’accident. Cette pratique fait appel à la stimulation bilatérale du cerveau aidant ainsi à réécrire des croyances bien ancrées avec des récits plus positifs. La question n’était plus de comprendre pourquoi le rocher était tombé sur moi ni même de savoir si la montagne voulait ma mort ou pas. Je devais seulement intégrer cette expérience, et accepter qu’elle m’était bel et bien arrivée. Mon dialogue interne a changé, passant de « je devrais être mort » à quelque chose de plus simple et fondé : « ce jour-là, j’ai survécu ».

Boire, pour oublier, faire comme si ...
En janvier 2019, j’avais l’impression de maîtriser mon TSPT, mais j’étais toujours tourmenté. J’enchaînais les hauts et les bas, très, très sombres. Dans les meilleurs moments, je buvais compulsivement et prenais des risques insensés en montagne. Au cours d’un tournage, j’ai d’ailleurs subi un traumatisme crânien, ce qui ne m’a pas empêché de boire (beaucoup) avec des bandages sur le front pendant le reste du voyage. Plus tard, je devais apprendre que j’avais subi une grave commotion cérébrale.
Après de brefs épisodes de bonheur et de contrôle émotionnel, je tombais en chute libre et vivais des épisodes dépressifs terrifiants. Dès le réveil, je pensais au suicide. A deux heures du matin, il m’est arrivé plus d’une fois de me retrouver assis sur mon lit, le regard fixé sur des flacons d’opioïdes, taraudé par l’idée de mettre fin à mes jours.
En août 2019, on m’a diagnostiqué un trouble bipolaire de type 2 et un syndrome post-commotion, conséquence de lésions cérébrales non diagnostiquées et non cicatrisées, y compris celle de la chute de pierre de 2017. Une fois de plus, ce diagnostic m’a aidé à comprendre pourquoi j’avais l’impression de perdre le contrôle.
Les lésions cérébrales ne créent pas de problèmes de santé mentale ni même des idées suicidaires, mais elles peuvent exacerber leur intensité. Invisibles pour ceux qui m’entouraient, elles m’ont fait réaliser à quel point la santé mentale et émotionnelle est aussi importante que la santé physique.
Un jour, lors d’un rendez-vous en réadaptation cérébrale, où je travaillais à reconstruire certains schémas mentaux grâce à des exercices neuromusculaires et neurocognitifs, j’ai éclaté en larmes. Je me suis excusé auprès de la physiothérapeute d’être aussi désemparé et instable, mais elle m’a arrêté tout de suite : « Si vous vous cassez la jambe et que vous venez me demander de l’aide, vous ne vous excuserez pas, non ? A-t-elle dit. « C’est la même chose aujourd’hui ».
Le premier pas pour s'en sortir, c'est parler
Guérir n’a pas été facile. Je travaille encore activement pour gérer mon trouble bipolaire par la thérapie et par un changement de mode de vie qui passe par la pratique de la méditation, la sobriété et la prise de médicaments. La réadaptation cérébrale a été un processus épuisant, non linéaire. Sous le poids de mon traumatisme émotionnel, mon corps a continué à se détériorer : une chirurgie de la hanche en 2019, une fracture du genou mettant fin plus tôt que prévu à ma saison de ski et une autre chirurgie de l’épaule. Mais l’hiver dernier, je n’ai eu aucune blessure.
Ces multiples diagnostics m’avaient condamné au silence – j’en avais honte, ils ne cadraient pas avec l’image d’une vie apparemment parfaite. Mais apprendre à partager mes propres combats m’a finalement sauvé. Mais combien parmi nous sont ainsi touchés et restent isolés ? Comment s’attaquer à ce problème croissant ? Toute ma vie, on m’a glorifié pour ce que je pouvais faire sur une paire de skis. Mais peut-être devrait-on aussi valoriser ceux qui prennent soin de leur santé mentale. Peut-être qu’on sauverait des vies ainsi. Et pour ça, le premier pas, c’est d’en parler.
L’hiver dernier a été différent pour moi. Au cours de ma saison j’ai pu partager de longues conversations avec des proches sur les pistes et les télésièges. J’ai pris du plaisir dans la pureté des courbes. J’ai appris à ma petite amie à skier. J’ai quand-même pris des risques, mais plus dans l’espoir d’éteindre mes angoisses. J’ai éprouvé de la joie dans la montée d’adrénaline tout comme lors des respirations méditatives calmant ma peur. Et ça a marché : je n’ai jamais aussi bien skié ! J’ai grimpé mon plus haut sommet et descendu des lignes très engagées pour les besoins de tournages. Et surtout, je suis resté en bonne santé. J’ai vécu mon rêve, en restant pleinement présent. Plus que jamais reconnaissant d’avoir le bonheur d'être en montagne."
Si vous-même ou une personne que vous connaissez a des pensées suicidaires, appelez la lignes nationales Suicide Écoute au 01 45 39 40 00, Fondation SOS Suicide Phénix France au 01 40 44 46 45 ou encore le SAMU au 15.
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