On l’adore ou on le déteste. C’est selon. Question d’approche ou de génération, d’époque aussi. Reste qu’à son lancement en 1973, le Routard donnait un sacré coup de vieux aux Michelin dominant alors le marché français. Un demi-siècle plus tard, il nous est si familier, qu’on pense tout connaître du guide de voyage le plus vendu en France, enfin presque.
1. Au début, la légende, et un livre clef
Toute success story a sa légende. Le Routard n’échappe pas à la règle. Et Philippe Gloaguen, cofondateur du guide avec Michel Duval la raconte volontiers à la presse, notamment en 2017 à L’Etudiant, fasciné par une époque où tout semblait possible. En juillet 1968, ce fils d’instituteur, lycéen brillant - bac avec mention à 16 ans - se lance dans sa première aventure. Trois semaines à faire le tour de l’Angleterre en stop avec son meilleur copain. Il n’a que 600 francs en poche (environ 90 € d’aujourd’hui) et découvre le charme des nuits un peu roots, privilège des voyageurs fauchés. L’année suivante, c’est l’Espagne. Rien de très exotique, mais c’est là qu’il rencontre un Américain de 25 ans, vétéran du Vietnam, Ord Eliott, qui lui fait découvrir "Europe for Five Dollars A Day", écrit par Arthur Frommer. Une révélation qui, au retour de son trip initiatique, le fameux voyage en Inde via Istanbul de 1972, va lui donner des idées. Au départ, il envisage seulement de faire un polycopié pour les copains de son école de commerce. Puis, pourquoi pas, une publication dans un « vrai » magazine. Actuel, LE titre hype de l’époque achète son histoire : "Dernier arrêt : Krishna, la route des Indes", un article de six pages et demie publiées en 1972, se souvient Philippe Gloaguen dans un podcast diffusé sur RFI à l’occasion des 40 ans de son guide. Pas la fortune, Actuel paye mal, c’est connu, mais c’est là où il faut être à l’époque et les lecteurs apprécient ce récit très détaillé et « différent ». Au point que l’idée d’en tirer un guide germe. Pas si facile pourtant.
2. Aucun éditeur n’en veut
Le manuscrit de ce qui devait devenir le premier Guide du Routard est proposé à dix-neuf maisons d’éditions. Toutes refuseront. Seul Gédalge, un petit éditeur, finit par accepter. Le premier guide sort en 1973, ce qui lui fera 50 ans en 2023. Gloaguen est alors en deuxième année d’école de commerce. Hélas, comme dans toutes les bonnes sagas, le sort se lie contre lui. Son éditeur se fait écraser par un bus, sa maison d’édition fait faillite. Il faudra l’arrivée en 1975 de Hachette pour relancer le projet. Le géant de l’édition et de la presse a du nez. Aujourd’hui le Guide du Routard est l’une de ses vaches à lait. Une des plus vaillantes, dont la manne ne semble pas prête de se tarir.
3. Il a failli s’appeler le "Guide Ganesh"
On a échappé au pire : le tout premier guide, « Sur la route des Indes », aurait pu prendre le nom du dieu indien à tête d’éléphant. « Il s’agit du dieu de la sagesse, de l’éducation… et de la débrouille ! », explique Gloaguen. Heureusement le jeune auteur se souviendra que Jean-François Bizot, le patron du magazine Actuel qui, le premier lui a donné sa chance, ne se souvenait jamais de son nom, et lui disait « Toi, le mec de la route…". "Le routard", quoi, répliquait le journaliste en herbe. Le terme lui reviendra à l’esprit à l’heure de donner un titre à son guide. Et "routard", est quand même plus percutant que "Ganesh" qui ne parlait pas à grand monde hormis à ceux qui rentraient de Katmandou et qui n’avaient peut-être plus vraiment besoin du moindre guide.
4. Il doit beaucoup à l’armée
Dans les année 70, les hommes font encore le service militaire : une aubaine en fait pour l’auteur qui, chauffeur d’un médecin colonel, a beaucoup de temps libre. De quoi rédiger quatre guides au sein de la caserne. La cadence est donnée. Elle ne faiblira pas.
5. Côté chiffres, il fait presque aussi bien qu’Astérix
On aime bien les chiffres au Routard, surtout lorsqu’ils sont percutants : un demi-siècle d’existence, 55 millions d'exemplaires vendus, N°1 des ventes des guides touristiques en France, dans la liste des 20 livres les plus vendus dans le monde. Un Guide du routard vendu toutes les 8 secondes. Et, 2°collection la plus vendue chez Hachette, "juste après Astérix", c’est dire.
6. Son secret ? Donner des conseils pour voyager pas cher
Quand dans les années 60-70 tous les guides de voyage français parlaient histoire, architecture, art et sociologie, le Routard est, lui, dans le concret : où aller, où manger, où dormir, quoi voir. La base quoi, quand on n’a pas l’envie ou les moyens de passer par une agence qui ferait le job pour vous. Autrement dit, le voyage devient accessible à tous. Après, il faut aussi comprendre que le monde change, vite, et que les bonnes adresses sont fugaces. Alors le Routard met en avant que ses éditions sont réactualisées tous les ans. Et puis il y a le ton, bien dans celui d’Actuel, la référence à l’époque. Ce que Gloaguen résumera ainsi : primo, on déconne ; deuxio, on fume un pétard ; tertio, on essaie d’écrire. Depuis, les pétards se sont un peu éteints. En cause ? Sans doute la rançon du succès et l’arrivée de nouveaux inconditionnels du Routard. Aussi, pour certains nostalgiques, ça sent un peu la fumée froide maintenant.
7. Jacques Maillot : Philippe Gloaguen lui doit beaucoup
Le créateur du Routard, aujourd’hui à la tête d’un véritable empire fort lucratif, peut dire un grand merci à Jacques Maillot, le créateur de Nouvelles Frontières qui, en s’attaquant au monopole des compagnies aériennes, a vraiment tout changé dans les années 60. Les prix commencent enfin à baisser, l’avion n’est plus réservé à l’élite. Tout un chacun peut soudain s’imaginer parcourir la planète. Chance : le Routard est là pour donner les clefs de la débrouille et de l’aventure. Ca, c’est pour la première vague de lecteurs, les « vrais » routards, les sacs à dos, lits à punaise en Inde et street food de Bali à Lima.
8. Merci aussi à François Mitterrand !
En 1981, les purs et durs emportant dans leur sac à dos le fameux guide, sont rejoints par une nouvelle catégorie de voyageurs, pas vraiment routards dans l’âme, loin s’en faut. Tous ceux qui à l’élection de Mitterrand et son gouvernement comptant quatre ministres communistes, doivent composer avec les restrictions de sortie de devises alors imposées. Il leur faut faire avec un "petit" budget, et, ça tombe bien, le Routard a un paquet d’adresses et de bonnes idées à leur donner. Résultat, confie Philippe Gloaguen à Ouest France en août dernier, «On a eu un afflux de clientèle chic, qu’on a conservée. À Paris, le XVIe est le deuxième arrondissement où l’on vend le plus de guides, après le VIe. »
9. Il y a un avant Covid et un après Covid
Pour le Routard, comme pour toute l’industrie du tourisme, 2020 c’est la traversée de l’enfer. Nous voilà tous cloitrés : les ventes chutent de près de 50%. Près de trois ans plus tard, si le guide, prudent, met toujours la pédale douce sur l’Asie et l’Amérique du Sud, il multiplie les propositions pour l’Europe et surtout la France avec des déclinaisons "très Covid", du type "La France à vélo" et "Expériences et micro-aventures". Et en 2022, ce sont quand même 130 guides qui sont publiés, à peine 30 de moins qu'avant le covid. Des guides « papier », qui ne semblent pas vraiment souffrir du numérique : « les ¾ des lecteurs continuant à les préférer à l'appli », selon Philippe Gloaguen qui avoue quand même que si le guide a réussi à survivre à l’arrivée du numérique et d’un trip advisor par exemple, s’il devait « démarrer le Routard maintenant, avec toutes les plateformes, je pense qu’on ne pourrait pas », devait-il confier en août dernier.
10. La France, nouvel Eldorado
Qui aurait cru qu’après avoir connu le succès avec l’Inde, Le Routard trouverait un second souffle en découvrant l’Hexagone. L’effet Covid, bien sûr, mais aussi effet l'urgence climatique. Car sauter dans le premier low cost venu a moins la cote en 2022 qu’en 1973. Alors, une fois de plus le Routard, sent le vent tourner et s’adapte avec un sens du marketing désormais bien rôdé. D’année en année, le succès de ses guides Corse ou Bretagne ne faiblit pas. Mais l’éditeur voit plus loin. Ou plutôt plus près et couvre désormais la banlieue parisienne, terra Incognita pour la majorité des Parisiens qui n’ont jamais passé le périph. C’est pour eux que sort en mars dernier « Grand Paris Nord - De la Villette à Saint-Denis », le guide de la trop tristement connue Seine Saint-Denis. Pour eux, mais aussi pour tous les touristes des JO qui en 2024 vont se rendre compte que Paris ne se résume pas à la Tour Eiffel... Bien vu, car la France pourrait bien être une valeur refuge et pas seulement à court terme. Au Routard, personne ne dit merci à Erdogan, Trump ou Poutine, qui tous ont eu le don de plomber les ventes du guide. Sans parler de la Chine bien sûr.
11. Peut-il encore surprendre ?
Peut-être plus vraiment sur les destinations, tant il a déjà quadrillé la planète, quitte à contribuer d'une certaine façon à un nouveau tourisme de masse, mais peut-être au niveau des angles et des déclinaisons de produits, sa spécialité désormais. Après le lancement de « Le Routard magazine » en mai 2021, il sort, en juillet dernier son premier guide couvrant l'ensemble du massif des Pyrénées, de l'Atlantique à la Méditerranée. Une initiative qui semble nettement plus inspirée que l’étonnant « Cahier de vacances pour adultes du Routard spécial vélo », lancé quelques jours plus tôt, en juin dernier. Une idée peut-être rentable, mais qui donne comme un petit coup de vieux a un guide qui n’en a pas vraiment besoin. D’ailleurs, c’est vers les jeunes, les très jeunes mêmes, que le Routard se tourne maintenant. Le guide comptant créer « une collection qui donne l'appétit du voyage aux enfants de 7-12 ans. », comme Gloaguen l’expliquait dernièrement au Figaro.
12. Alors, que reste-t-il du Routard ?
Interrogé sur la question par Midi Libre en avril dernier, Philippe Gloaguen répondait : « Nos lecteurs ont vieilli mais nous abandonnent assez peu. Nous en sommes à la troisième génération. Notre force, c’est leur fidélité : le jeune étudiant désargenté est toujours là. Il est devenu cadre de banque, il voyage avec sa femme et ses enfants et au lieu de l’auto-stop et de l’auberge de jeunesse, il veut louer une auto et dormir en chambre d’hôte de charme. » Pas de quoi inquiéter apparemment l’ancien routard. Détenteur de la marque déposée à l’INPI, il est aussi l'unique auteur de ses guides et directeur de collection chez Hachette : il perçoit par conséquent 100 % des droits, expliquait en 2006 Le Monde dans un article intitulé « Avis-de tempête sur le ‘Routard’ » , ce qui en ferait l’un des auteurs les plus fortunés de France, selon une enquête menée par Baudouin Eschapasse, alors pigiste du Point, ancien collaborateur du site Internet du Routard, : « L'enquête sur un guide dont on doit taire le nom ».
En 50 ans, le Routard, désormais lesté d'innombrables guides, versions et produits annexes, a pris pas mal de ventre, mais ses poches semblent aussi nettement plus remplies. Et s'il y a fort à parier qu'internet va inévitablement continuer d'ébranler son empire, il compte encore de beaux jours devant lui, tant il semble apte à s'adapter. Quitte à y perdre de son âme.
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