Décoller à l’aube de Londres, faire un selfie à Chamonix devant l'Aiguille du midi, le poster sur Instagram, acheter au passage un magnet à coller au frigo, et revenir dormir bien au chaud dans son propre lit le soir même : bienvenue dans l’univers de l’Extreme Day Tripping - « excursion extrême d’une journée » en français - la dernière tendance voyage qui affole les réseaux sociaux… et désespère les climatologues.
En apparence, rien de neuf. Dès les années 1970, les passagers fortunés du Concorde se vantaient de pouvoir « déjeuner à Manhattan, dîner à Paris ». Dans les années 2000, l’essor des compagnies low cost avait déjà démocratisé les escapades éclairs : concerts à Londres, expositions à Berlin, week-ends express qui coûtaient parfois moins cher qu’un plein d’essence. Ce qui change aujourd’hui ? La dimension sociale et virale. Sur TikTok, on se glorifie d’avoir « pris l’avion pour 8 000 km juste pour manger des sushis ». L’Américain Kevin Droniak a enchaîné France, Égypte et Porto Rico en 24 heures. L’influenceur Léo Skepi, lui, s’est offert un Dallas–New York–Dallas en une journée… pour un simple wrap. Ce n’est plus un simple voyage, c’est une prouesse virale qui fait un carton au Royaume-Uni, et commence à faire des adeptes en France.
Le cœur du phénomène : un groupe Facebook devenu phénomène social
Tout part il y a quelques années d’un groupe Facebook baptisé Extreme Day Trips, fondé par Michael Cracknell, qui vit dans le West Sussex. Simple curiosité au départ, il rassemble aujourd’hui près de 330 000 membres, tous tombés sous le charme de ces virées express. Son discours est bien rodé :
Des vols au lever du soleil aux retours au coucher du soleil, notre communauté d'explorateurs redéfinit ce qu'il est possible de faire en 24 heures. Sortez de l'ordinaire... L'aventure vous attend !
Partages, astuces, récits : on y trouve tout — des stratégies pour optimiser les temps en transit aux comparatifs « vol vs train ». Cracknell raconte notamment son périple à Athènes avec son père de 80 ans : départ le matin, visite de l’Acropole, balade dans les jardins nationaux… de 11h30 à 19h. « C’était largement suffisant », détaille-t-il, avec un étonnant enthousiasme. Mais il fait presque figure de petit joueur face à Rick Blyth, un autre Britannique parvenu à transformer le concept en un juteux business.
Le site : une plateforme dédiée, un modèle économique bien huilé
En 2024, ce développeur, ex-Amazon et créateur de plusieurs micro-SaaS, lance ExtremeDayTrips.com. Objectif : transformer cette pratique virale en service structuré. L’argument marketing est clair : « Vous avez le choix entre un train cher ou rester bloqué sur l’autoroute — ou prendre un vol bon marché pour explorer la Laponie, le désert au Maroc, faire un spa à Bucarest, visiter Barcelone... il y a tellement de possibilités », lit-on sur le site LocalNews8. Et « Une fois qu'on s'y met, on a envie d'explorer toujours plus d'endroits », développe-t-il dans les colonnes du Telegraph.
La plateforme propose guides pratiques, suggestions de trajets à moins de 60 € aller-retour. Au menu : des très classiques « Beach Trips », pour beaucoup en Espagne, des « Golf Getaways », des « Spa Breaks », des parcs à thème, mais aussi des « aventures ». Parmi les plus populaires : le téléphérique de l’Aiguille du Midi (Chamonix) en moins de 24h, porte à porte, présenté ainsi :
- Aéroport le plus proche : Genève (75 min)
- Taxi 1 h 15 • 230 €
- Transports publics 1 h 30 • 20 €
- FlixBus Genève–Chamonix
- Coût de l’activité : 70 €
Autres options « aventures » : du cliff jumping à Majorque, la via ferrata Stairway to Heaven en Autriche, ou encore du kayak sur la Soča en Slovénie. Le site fonctionne sur un mode freemium. La recherche de vols et d’itinéraires est gratuite, mais l’accès aux Premium Picks (les meilleurs deals repérés à l’avance) coûte 49 £/an (Premium) ou 69 £/an (Premium Plus).
Les arguments « écolos » du fondateur
Rick Blyth, qui se définit lui-même comme « addict à l’EDT » [Extreme Day Trip], tente de désamorcer les critiques dans un long billet de blog. Selon lui, les excursions d’un jour ne sont « pas fondamentalement pires qu’un week-end classique » : deux vols, mais pas de bagage en soute, pas de nuit d’hôtel (climatisation, linge lavé, buffets gaspillés). Sans surprise, on le voit reprendre l’éternel argument des accros à l’avion : bien souvent il ne fait que prendre des sièges « déjà vides » sur des avions « qui auraient volé quoi qu’il arrive ».
« Je ne prétends pas que ce soit neutre en carbone », écrit-il. « Mais il faut nuancer : dans certains cas, l’empreinte peut même être plus légère qu’un city break traditionnel », ose-t-il avancer. « Il ne s'agit pas d'être parfait et sans culpabilité, mais plutôt d'agir, et d'agir ensemble », ajoute-t-il ! Son argument décisif ? Les abonnements financent aussi des projets de reforestation via l’ONG GreenSpark : « Chaque membre Premium plante 6 arbres par an, Premium Plus en plante 12 », promet la plateforme.
Le vrai impact du transport aérien
C'est oublier que les scientifiques sont beaucoup moins indulgents. Selon l’Agence européenne pour l’environnement, l’aviation représente environ 3 % des émissions mondiales de CO₂, mais son impact réel grimpe à près de 6 % du réchauffement climatique si l’on inclut les traînées de condensation et les oxydes d’azote (Vert.eco). En clair : multiplier les vols, fussent-ils « courts », alourdit considérablement le bilan carbone, comme l’explique Matt Phillips, expert en voyages chez Polarsteps, dans Metro : « Les vols court-courriers, couvrant moins de 1 600 km, contribuent de manière disproportionnée aux émissions de carbone. Cela s'explique par la forte consommation d'énergie du décollage et de l'atterrissage », détaille-t-il. Pour donner un exemple, l'alternative reste le train : « Le trajet Londres–Paris en train réduit vos émissions de CO₂ de 90 % », pointe l’expert.
Quant aux programmes de compensation par plantation d’arbres, comme celui vanté par ExtremeDayTrips, ils peinent à convaincre les ONG. « Personne ne peut garantir que les arbres plantés aujourd’hui absorberont la quantité promise de CO₂ », rappelle Greenpeace. Sans compter que les projets de reforestation peuvent échouer (feu, maladie, contexte politique...), que le temps d’absorption du carbone est extrêmement lent, et que beaucoup de projets se seraient réalisés même sans financement privé. Bref, planter des arbres ne compense pas l’impact immédiat du vol. Cela ne fait que donner bonne conscience aux adeptes de l’avion et détourner des vraies mesures qui s’imposent. C'est la fuite en avant.
Un tourisme d’égo
Didier Arino, de Protourisme, résume le paradoxe dans un podcast Zoom Zoom Zen diffusé sur France Inter : « Un tourisme d’égo, pour des photos, sans vraie immersion ni sens culturel ». Ce qui n’est pas sans rappeler une offre qu’on trouve aux États-Unis : Frontier Airlines propose un GoWild! Pass (vols illimités pour 599 $ par an), transformant l’avion en service à consommation compulsive, à l'image d'un abonnement Netflix.
Désespérant à l’heure où l’urgence climatique commande une approche lente du voyage, les voyages en train et le tourisme de proximité.
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