Personne en France n’y était parvenu jusqu’à présent : gravir l’ensemble des 14 sommets de plus de 8000 mètres de la planète. Voilà qui est fait, et c’est une femme qui a réussi ce challenge, la Franco-Suisse, Sophie Lavaud ( 55 ans), avec l’ascension, avec oxygène, du redoutable Nanga Parbat, ce 26 juin 2023 à 9h15. L’aboutissement de 11 ans d’expéditions. L’accomplissement pour une femme qui, enfant, rêvait de danse classique - discipline à laquelle elle doit son mental d’acier - mais qui s’est découvert à 36 ans une passion non pour les records, mais pour « le monde de l’expédition, l’Himalaya », nous confiait-elle dans une interview.
Après l’ascension du Shishapangma, le 26 avril dernier, il ne lui manquait plus qu’un sommet pour atteindre son objectif et boucler le challenge des 14 sommets de plus de 8000 mètres. Voilà qui est fait ce matin, 9h15, avec l’ascension en 12h15 du Nanga Parbat, montagne de 8126 mètres située au Pakistan, la neuvième plus haute du monde, l’une des plus dangereuses à gravir selon les spécialistes de la discipline. Une information confirmée ce matin sur Instagram par l’opérateur de l’expédition, Chhang Dawa Sherpa de l'agence 7 Summits Trek. Avec elle, son compagnon de cordée, le Népalais Sangay Sherpa, tous deux ont grimpé avec oxygène, mais aussi Kristin Harila - toujours dans sa tentative du record de vitesse des 14 x 8000.
Une ascension qui fera date. Car les Français qui ont tenté le challenge des 14 sommets de plus de 8000 mètres ne sont pas si nombreux : Benoit Chamoux, Jean-Christophe Lafaille, Chantal Mauduit… Parmi eux, une femme plutôt discrète mais oh combien tenace : Sophie Lavaud. Depuis onze maintenant, cette Franco-Suisse âgée aujourd’hui de 55 ans se dédie à cette quête. Un projet qu’elle mène patiemment, à son rythme, mais sans jamais rien lâcher, malgré les nombreux aléas propres aux expéditions himalayennes. Aussi ce 26 juin 2023 entre-t-il dans les annales de l’alpinisme, mais plus encore peut-être dans son parcours de vie, car elle aura consacré pas moins de onze ans à ce projet colossal.
Il y a un an, le 25 mai 2022, nous avions longuement interviewé Sophie Lavaud alors qu’elle se reposait à Katmandou entre son ascension du Lhotse (8 516 m) et celle du Nanga Parbat (8 126 m), prévue en juin cette année-là. Nous la republions intégralement aujourd’hui. L’occasion de la lire ou la relire afin de comprendre comment travaille l’alpiniste franco-suisse qui comptait alors douze sommets de 8000 m à son actif.
2012-2023 : 11 ans d’expéditions et 14 sommets de plus de 8000 mètres
- 2023 : Shishapangma, Nanga Parbat
- 2022 : Lhotse
- 2019 : Annapurna, Dhaulagiri, Kangchenjunga, Gasherbrum I
- 2018 : K2
- 2017 : Broad Peak, Manaslu
- 2016 : Makalu
- 2015 : Gasherbrum II
- 2014 : Everest
- 2012 : Cho Oyu.
En France, une seule personne a gravi douze « 8000 », et c’est une femme : Sophie Lavaud
Elle rêvait de danse classique adolescente, aujourd’hui, avec 12 sommets de plus de 8 000 mètres à son actif, elle n’a jamais été aussi proche de devenir la première Française, hommes et femmes confondus, à gravir les fameux 14 x 8 000, « le Graal » pour elle. Mais attention, Sophie n’est pas une collectionneuse à tout prix. Ce qu’elle aime c’est « le monde de l’expédition, l’Himalaya ».
14 mai 2022. Sophie Lavaud est au sommet du Lhotse (8 516 m), son 12e de plus de 8 000 mètres d’altitude. À ce jour, aucun Français, homme et femme confondus, n’a réuni pareille collection. « Le Français Benoit Chamoux, décédé sur le Kangchenjunga (son 14e 8000), a deux sommets contestés. C’est la raison pour laquelle certains disent que je suis la première, d’autres disent que c’est Benoît… » tient à préciser Sophie, nullement prédestinée à se lancer dans cette quête aux 14 x 8 000. Adolescente, la Franco-Suisse-Canadienne rêvait plutôt de danse classique, une discipline qui lui a permis de « forger, pendant des années, un mental qui [l’] aide aujourd’hui » nous confie-t-elle.
« À force de travail, d’investissement à plein temps, ça paye »
La passion de l’alpinisme lui vient sur le tard, à trente-six ans, sur les pentes du Mont Blanc, « lors d’un pari avec un ami ». « C’est un peu le début du déclic pour la haute montagne. Au début, c’était un rêve, j’ai essayé de le concrétiser. Et à force de travail, d’investissement à plein temps, ça paye ». Mais Sophie insiste sur un point important : la progressivité. « Après le Mont Blanc, j’ai commencé à gravir des sommets de plus de 5 000 mètres puis des 6 000, des 7 000. Avant ne serait-ce que d’envisager un 8 000, il y a eu dix ans d’alpinisme dans les Alpes, dans les Andes. C’était un long chemin. C’est venu petit à petit ».
« Je ne le fais pas pour être la première »
Mais au-delà de la performance pure, Sophie « aime le monde de l’expédition, l’Himalaya. (…) C’est l’univers qui [l’] attire, qui [lui] plaît ». La pression extérieure ? Ce n’est pas son moteur. « Je ne le fais pas pour ça, je ne le fais pas pour être la première ou le premier ». Et quand on lui pose la question de l’oxygène, elle répond sobrement, « chacun fait comme il en a envie ». Les 14 x 8000 en style alpin ? « Ce n’est pas une question de motivation. Le risque que l’on prend à aller au-dessus de 8 000 mètres, et a fortiori à plus de 8 500 sur les gros 8 000, ce n’est, pour moi, même pas envisageable sans oxygène. C’est un débat tellement vu et revu, commenté et interprété. J’ai une façon qui m’est propre de gravir mes sommets. En fait, j’utilise très peu d’oxygène, il m’est arrivé de faire des sommets sans ».
« Si tu pars avec la trouille au ventre, tu vas faire dix pas avant de faire demi-tour et de retourner dans ta tente »
Avec l’expérience, Sophie a appris à minimiser au maximum les risques qu’elle prend en haute montagne. « Je travaille toujours avec la même équipe, des gens très compétents, dont un météorologue professionnel… mais il n’y a évidemment pas de risque zéro ». La peur ? Elle n’y pense pas. « Si tu pars avec la trouille au ventre, tu vas faire dix pas avant de faire demi-tour et de retourner dans ta tente » souligne-t-elle. « À chaque fois que je redescends d’un sommet, je me dis ‘j’arrête, c’est tellement dur’. Puis après, dès que tu as récupéré, tu rentres mentalement dans le projet suivant, tu te motives pour la prochaine aventure. Chaque expédition est unique. Au final, je retrouve toujours l’énergie pour repartir. ».
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