Situé à 2 577 mètres d’altitude, au pied des Bans, dans le massif des Ecrins, en Isère, le refuge de la Pilatte ferme définitivement ses portes pour des raisons de sécurité. En cause : le réchauffement climatique déstabilisant le socle rocheux sur lequel il est bâti. Quelle est l’origine de ce mouvement ? Etait-il prévisible ? Qu’en est-il des autres refuges français et mondiaux ? Réponses de Pierre-Allain Duvillard, expert risques naturel haute montagne.
Camp de base pour de nombreuses courses d’alpinisme (Gioberney, Pointe de la Pilatte, les Bans, Pointe des Boeufs rouges, Col du Sélé) depuis son ouverture, en 1954, le refuge de la Pilatte est aujourd’hui menacé du fait de la fonte accélérée du glacier de la Pilatte, à l’origine d’un « mouvement paraglaciaire », un phénomène géologique provoquant l’apparition d’importantes fissures suite à une décompression des versants libérés.

Suite à cette fermeture définitive, le site étant déjà interdit au public depuis l’été 2021, serait-il possible d’envisager la création un nouveau refuge, non loin du précédent ? " Pour le moment, au vu de l'instabilité géologique du site, aucun scénario crédible ne semble possible. Sauf à changer complètement de site, ce qui poserait des questions d'intérêt vis à vis des activités (accès aux courses d'alpinisme à proximité)", précise la Fédération Française des Clubs Alpins et de Montagne (FFCAM) qui souligne toutefois qu’« il n'y a pas à l'heure actuelle d'autres bâtiments dont l'existence même soit menacée. Il peut y avoir par contre des problématiques d'accès qui se complexifient (notamment des refuges implantés en milieu glaciaire), ou de conditions de la montagne qui se modifient ». Cela peut par exemple être le cas pour le refuge des Grands Mulets, situé sur la voie historique d’ascension au Mont Blanc, qui perd « une grande partie de son intérêt sur la période juillet août », le réchauffement climatique rendant son itinéraire plus sauvage, plus exposé que par le couloir du Goûter.
Afin d’en savoir davantage, nous avons contacté Pierre-Allain Duvillard, expert risques naturel haute montagne au sein du bureau d’étude, Styx4D. Durant sa thèse, il a travaillé sur le site de la Pilatte, ce qui a donné lieu à la publication d’un article « Ajustement des pentes rocheuses paraglaciaires sous une infrastructure de haute montagne - Étude de cas du refuge de la Pilatte (massif des Écrins, France) » (2018) faisant une synthèse de toutes les connaissances à ce jour via une topographie 3D des lieux.
En quoi consistait vos travaux sur le site de la Pilatte ?
Nous avions cherché à comprendre l’origine du mouvement qui affectait le refuge de la Pilatte. Dans ce cas, on parle de mouvements paraglaciaires, liés à des glaciations, au retrait des glaciers. Ils peuvent apparaître rapidement après le retrait des glaciers (crise géo-morphologique) ou plus longtemps après, de manière centennale ou milléniale. Il faut s’imaginer que les glaciers exercent des pressions très importantes sur les versants. Ainsi, on peut avoir des effets de décompression des versants dans les cent premières années après le retrait du glacier, voire mille à dix mille ans après le retrait des glaciers, comme c’est le cas dans les Alpes ou au Groenland.
Il se trouve que le refuge de la Pilatte a malheureusement été construit au milieu d’une fracture qui n’avait pas été identifiée lors de sa construction en 1954. On a vu les premiers dommages apparaître dans les années 1980. Puis, en 2003, un système de suivi a été mis en place à l’intérieur du bâtiment afin mesurer ces fractures.

Depuis le petit âge glaciaire (LIA sur le graphique), une période froide à la fin du XIXe siècle, le glacier perd en volume, en longueur, en épaisseur, avec une accélération notable depuis les années cinquante. On voit très bien qu’il a perdu plus de 100 mètres d’épaisseur entre les années soixante et 2016. Et c’est encore le cas aujourd’hui.
Est-ce que l’on pouvait prévoir l’apparition de ces fissures avant la construction du refuge ?
Non. C’était peu prévisible d’un point de vue géotechnique. C’est difficile de dire que les anciens ont mal choisi l’endroit pour construire le refuge. On n’avait pas toutes les connaissances que l’on a aujourd’hui ni même le recul suffisant. On a construit des refuges dans les années cinquante, date à laquelle ont eu lieu les premières carottes en Antarctique, réalisées par l’équipe de Claude Lorius, un glaciologue de Grenoble. On peut s’imaginer qu’on n’avait aucune idée de ce qu’était le réchauffement climatique… À cette époque, les glaciers étaient beaucoup plus hauts qu’aujourd’hui. De plus, le refuge était idéalement placé, il fallait très peu marcher pour arriver au glacier ce qui permettait d’aller faire une course de haute montagne, comme les Bans etc.

(B) La cabane au-dessus du glacier et la ligne de fracture principale (Étude de cas du refuge de la Pilatte)
D’autres refuges sont-ils menacés par ce phénomène ?
Il faut vraiment des conditions topographiques et des conditions géologiques précises (orientation du rocher, forme du versant) pour que ce phénomène apparaisse. Dans les Alpes françaises, je n’ai pas trouvé d’autres sites en danger. Mais il se passe déjà beaucoup de choses ailleurs, notamment en Nouvelle-Zélande (refuges Mueller et Murchinson), au Canada (Abbot Pass Caban) ou encore en Italie (Refugio Casati).
Cette tendance pourrait-elle s’accélérer ?
Le retrait glaciaire, c’est vraiment quelque chose de très spécifique. Disons qu’au court de ces trente dernières années, le recul des glaciers a été très important, ce qui nous a d’ores et déjà permis d’identifier les refuges instables. Dans les années qui viennent, je ne pense pas que l’on va découvrir d’autres sites, la majorité ayant déjà été touchée.

(A) La cabane et la ligne de fracture principale (ligne rouge pointillée). (B) Mur sud de la cabane de la Pilatte et emplacement de la fracture délimitant l'arrière de la masse rocheuse instable en août 2016. (C-E) Photo prise en août 2016 des dégâts dus à l'affaissement. (Étude de cas du refuge de la Pilatte)
Cependant, un autre phénomène pourrait affecter les infrastructures en montagne : la fonte du permafrost, ces sols gelés en profondeur depuis la fin de la dernière ère glaciaire (il y a 15 000 ans) que l’on retrouve en haute montagne. Avec le réchauffement climatique, on va avoir une fonte du permafrost. Il faut savoir que l'on a beaucoup plus de permafrost que de glaciers blancs (à peu près 700 km2 dans les Alpes françaises contre environ 280km2 pour les glaciers) ce qui veut dire que dans les prochaines années, c’est plutôt ça qui pourrait affecter les infrastructures en haute montagne et pas forcément le retrait des glaciers puisque le permafrost est un petit peu plus lent à fondre par rapport aux glaciers blancs qui ont déjà beaucoup fondus dans les Alpes françaises. Lors d’une étude, nous avons recensé environ 980 éléments d’infrastructures (refuges, pylônes de remontée mécanique…) construites sur du permafrost, 150 d’entre elles pourraient connaître des risques de déstabilisation liés à sa fonte. Parmi ces 150, il en a déjà une quarantaine qui ont déjà connu un problème de stabilité au cours de ces quinze dernières années. Le processus est déjà en route.
Quelles sont les solutions pour enrayer cela ?
La Pilatte fait beaucoup parler depuis l’année dernière, surtout ces derniers jours. L’agrandissement des fissures a donné l’alerte pour la fermeture de ce refuge. Il était devenu dangereux de l'exploiter puisque le bâtiment peut tomber. J’imagine que la question de reprendre le refuge, de faire des travaux pour le consolider a très vite été mise de côté par la FFCAM car on sait que le mouvement va continuer dans le temps. Par contre, on est incapable de prédire quand le mouvement total du versant va se produire, ça peut être dans un an, vingt ans, deux mille ans. On n’en a aucune idée.
On peut trouver des solutions géotechniques pour atténuer les effets du réchauffement climatique mais évidemment la solution est globale - arrêter toute émission de gaz à effet de serre, contrer le réchauffement climatique par des mesures politiques drastiques au niveau national et international. Ces premières infrastructures qui sont malheureusement abandonnées sont très symboliques. De plus, le refuge de la Pilatte n’est plus très bien placé aujourd’hui. Les refuges ont été construits à une époque où les glaciers étaient beaucoup plus grands. Aujourd’hui, il est très haut par rapport au glacier et l’accès est compliqué – ça rallonge les courses (d’alpinisme, ndlr) et ça peut même y ajouter des dangers. […] C’est un autre sujet. Il n’y a pas que les refuges qui sont touchés, les courses en haute montagne changent, le risque change en lien avec le réchauffement.
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