Un mort, quatre blessés dont deux grièvement, deux disparus : le bilan de l’accident survenu dans la nuit de dimanche à lundi sur le mont Blanc du Tacul après une chute de sérac s’est encore alourdi hier ; le parquet de Bonneville (Haute-Savoie) ayant annoncé que les recherches prenaient fin. Les deux alpinistes allemands encore activement recherchés hier ont sans doute été projetés dans une crevasse et les chances de les retrouver aujourd’hui sont infimes. Un drame qu’a frôlé de peu un témoin exceptionnel, Paolo Comune, guide italien, directeur des Secours alpins Valdôtain qui se trouvait précisément dans la zone cette nuit-là. Il revient pour nous sur l’accident et fait le point sur la dangerosité actuelle des voies d'accès au sommet le plus haut des Alpes.
Plusieurs cordées évoluaient dans la nuit de dimanche à lundi la nuit sur la face nord du Mont-Blanc du Tacul en Haute-Savoie, à environ 4100 mètres d’altitude, via l’itinéraire des Trois Monts – voie réputée un peu plus difficile que la voie classique – quand est survenu un effondrement de sérac (bloc de glace de grande taille entouré de crevasses au sein d’un glacier). Une quinzaine de grimpeurs se trouvaient alors sur le parcours de la chute. Rapidement d'importants secours ont été mis en œuvre, mais malgré tous leurs efforts, le bilan est lourd. Un mort, le Catalan David Blot, 57 ans, du Club alpin français de Perpignan. Quatre blessés dont deux des amis de la victime, un homme de 42 ans, hospitalisé en soins intensifs pour une hémorragie cérébrale, et une femme de 40 ans souffrant de lésions pulmonaires), ainsi qu'un Espagnol de 58 ans et son Fils de 17 ans, qui ont subi des fractures.
S’y ajoutent depuis hier deux alpinistes allemands âgés de 30 et 39 ans. Comme de nombreux autres alpinistes, ils s'étaient arrêtés pour la nuit au refuge des Cosmiques situé au pied du mont Blanc du Tacul, où est survenu l'accident. Leurs corps n’ont pas été retrouvés. "Il n'y a plus de recherches. Malheureusement ça ne sert plus à rien: selon toute vraisemblance ils ont été projetés dans la crevasse et il y a 10 m de neige par-dessus", a déclaré hier à l'AFP Jean Ailhaud, vice-procureur de Bonneville. (…) "Ce serait suicidaire d'y descendre, c'est le glacier qui rendra les corps", a-t-il poursuivi, en expliquant que les deux hommes étaient sans doute morts "soit dans la chute, soit asphyxiés, soit d'hypothermie".
Un terrible accident qu’il était difficile d'anticiper, nous explique Paolo Comune, guide et également directeur des Secours alpins Valdôtain qui se trouvait précisément dans la zone pendant la nuit du drame.
Que faisiez-vous dans la zone cette nuit-là ?
Je ne travaillais pas - je n’y accompagne plus de clients car je me concentre aujourd’hui sur les secours - je faisais une sortie avec deux copains de la SAGF, l’équivalent de votre PGHM . On est partis du refuge des Cosmiques vers 1h30 du matin. Après avoir terminé la ligne droite du mont Blanc du Tacul, on s’est légèrement déportés sur la droite et j'ai entendu le bruit de la chute du sérac. J'ai tourné la tête et je l'ai vu glisser sur le côté. Cinq minutes, peut-être moins, et nous aurions été écrasés !
Je n’ai pas pris conscience tout de suite de l’énormité de l’accident. On a aussi pensé que l’avalanche n’avait pas pris la trace. On a aussitôt appelé le PGHM en leur proposant de faire demi-tour et d'aller les aider. Ils nous a indiqué qu’ils venaient d'être prévenus et qu'ils viendraient nous chercher directement en hélico si nécessaire. Mais au final, ils n’ont pas eu besoin de nous. La gravité de la situation nous est apparue à mi-journée, car du moment qu’on n’avait pas besoin de nous et de notre 3e hélico, j’étais tranquille. Après, quand j’ai vu que c’était quand même une chute de sérac importante, je me suis dit, bon, cette fois, là, j’ai eu de la chance !
Le Tacul, on le connait, il y a des dangers objectifs assez importants, mais cette année, en le regardant, on n’aurait pas dit. Parce que normalement, les séracs, quand ils sont sur le point de tomber, on voit qu’ils sont pratiquement déséquilibrés. Et, là, non, on ne voyait rien de spécial. Mais on sait que ça peut toujours arriver. On n’est jamais sûr. Je ne pensais pas que ce sérac était aussi important. Cela dit, il faut savoir qu’il suffit d'une boule de la taille d'une main pour te toucher et de déstabiliser. Mais ça fait partie des risques de la montagne, il y a une partie d'impondérable. On peut tout prévoir, tout organiser, mais la différence après, c’est la chance .
Les cordées victimes de la chute du sérac n'étaient pas accompagnées d'un guide. Cela aurait-il fait une différence ?
Non, car cette fois-là, l’horaire était correct, les alpinistes ne sont pas partis en plein soleil, ni en plein après-midi. C’est donc vraiment une question de chance. Derrière moi, il y avait une cordée avec un guide, et lui aussi s’en est sorti, en se disant, ‘pour cette fois, ça s’est bien passé pour nous’. C’est vrai que les personnes (prises dans l’avalanche, ndlr) n’étaient pas super entraînées, car elles ne marchaient pas vite, mais ce n’est pas ça qui est en cause, c’est le hasard. Parce que cinq minutes, qu’est-ce que c’est ? Ca veut dire par exemple qu’au refuge tu décides passer aux toilettes avant de partir et, ça y est, ça change ta vie. Donc on ne peut pas reprocher aux personnes qui ont été prises dans l’avalanche leur manque d'expérience ou le non-respect des règles.
En montagne, face au risque d'avalanche, on est toujours attentif à ce qui peut arriver. On prévoit toujours une sortie. Quand tu es à ski, tu as la vitesse, tu peux t’enfuir. Mais là, tu ne peux rien faire. Tu marches dans la nuit et tu entends juste le bruit. Et dès que tu commences à comprendre ce qu’il se passe, la neige est sur toi. Tu ne peux rien faire.
Que recommanderiez-vous à ceux qui veulent gravir le mont Blanc cet été ?
En ce moment les conditions sont impeccables, par rapport à l’an passé. Sur les derniers 50 mètres l’année dernière il fallait utiliser le piolet, cette année c’est tout enneigé, on passe bien. Mais il faut surtout être bien équipé, être en excellente condition pour pouvoir avancer vite et regarder la météo. Quant au choix de la voie d'accès aux mont Blanc, il y a des pour et des contre.
Celle du Goûter est dangereuse, à cause des chutes de pierre. Il faut y passer tôt le matin et rapidement, sans que ce soit une garantie pour autant. Le goûter, je ne peux pas dire qu’on ne peut pas le faire maintenant. En début de saison, ce n’est pas très dangereux, mais là, ça commence à l’être, c’est pour ça qu’on avait choisi les Cosmiques. Mais après tu as vu ce qui est arrivé…
Si tu fais les Trois monts, tu as les séracs. Si tu passes par la voie italienne, Gonella, elle est très longue et maintenant elle commence à ne plus être en conditions à cause des chutes de pierres, sans compter que les ponts de neige ne sont pas si bons que ça.
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