C'est une première. Après avoir suspendu l’ascension du mont Blanc du 14 juillet au 12 septembre 2022 - suite aux nombreux éboulements - voilà que la Compagnie des Guides de Chamonix annonce que cette année, elle ne commercialisera pas d'ascension à l’avance sur la période du 15 juillet-15 août 2023. "Un moyen de ne surtout pas transformer l’alpinisme en quelque chose de consumériste", nous explique Didier Tiberghien, guide et co-directeur en charge de la commercialisation des activités de l’institution chamoniarde.
Souvenez-vous, les éboulements estivaux dans le massif du Mont-Blanc avaient ébranlé la saison passée, conduisant notamment à la fermeture des refuges de Tête Rousse et du Goûter. Impossible de nier qu’au vu des conditions, il va devenir indispensable de pratiquer l’alpinisme autrement, en modifiant les périodes d’ascension par exemple. La Compagnie des Guides de Chamonix vient donc de mettre en place une nouvelle organisation de réservation pour l’ascension par la voie normale du mont Blanc en retirant un quart des places initiales proposées aux clients, alors que ses stages prévus cet été affichent déjà complets. Pourquoi ce choix ? Sera-t-il possible d’effectuer une réservation de dernière minute ? Le point avec Didier Tiberghien, co-directeur en charge de la commercialisation des activités au sein de la Compagnie des Guides de Chamonix, lui-même guide.
L’été dernier, au vu des conditions sur le terrain, vous aviez suspendu l’ascension de la voie normale du mont Blanc. Avez-vous prévu de prendre des mesures particulières cette année ?
Oui. Pour être exact, en 2022, l’ascension aura été suspendue du 14 juillet au 12 septembre. Suite aux conditions observées l’année dernière, et au constat que d’années en années, elles ne s’arrangent guère au coeur de l’été, on a pris la décision de ne pas commercialiser à l’avance la période du 15 juillet au 15 août cette saison.
Pourquoi ce choix ?
En tant qu’experts des conditions, on se doit d’anticiper. Cette période n’est plus très fiable, on le sait. Ce choix, c’est un moyen, à nos yeux, de garder un lien avec nos clients, de ne pas rompre le contrat de confiance qui nous unit et de ne surtout pas transformer l’alpinisme en quelque chose de consumériste. Habituellement, quand les conditions ne sont pas bonnes pour une ascension, on propose un autre itinéraire, sans trop de discussion possible [sauf l’année passée, où la Compagnie des Guides avait laissé à ses clients la possibilité d’annuler ou de reporter, s’ils le souhaitaient, leur ascension, ndlr]. Pas facile, dans le cadre du mont Blanc, un sommet mythique, de renoncer à l’ascension. Même si, en général, c’est une décision plutôt bien acceptée, on doit tout de même maximiser les chances pour que nos clients arrivent à réaliser l’ascension visée au départ.
De plus, l’été dernier, des professionnels n’ont pas pu travailler parce que leurs clients ont fait le choix d’annuler [ce qui leur était exceptionnellement proposé, ndlr]. Et dans la mesure où la mission numéro un de la Compagnie des Guides de Chamonix est de fournir du travail aux guides, cette situation n’était pas satisfaisante. Nous avons donc fait le choix de ne pas ouvrir les réservations à l’avance pour ne pas avoir à annuler des professionnels. Cette décision va tout de même les impacter. À savoir tout de même que depuis 2018, nous avons lancé une grande politique de diversification de nos activités en haute montagne en développant des séjours autour de la pédagogie, de la découverte de la haute montagne au lieu de miser uniquement sur l’ascension du mont Blanc. Grâce à cela, on arrive quand-même à proposer à nos guides d’autres missions.
Quelles seront les conséquences économiques ?
On est bien conscients des répercussions économiques que cela va avoir pour nous - elles sont anticipées et planifiées. Mais avec notre stratégie de diversification, suspendre à l’avance une partie de la commercialisation de l’ascension du mont Blanc ne va pas nous bloquer dans notre encadrement sur la haute montagne. Certes, il va y avoir des conséquences qui sont, somme toute, amortissables.
Vous avez prévu de poursuivre cette stratégie pour les années à venir ?
Ce n’est ni plus ni moins qu’une adaptation aux conditions que l’on observe sur le terrain. Le réchauffement climatique est là - c’est un doux euphémisme de le dire de cette manière. On a de très fortes répercussions sur notre environnement de travail, ça a déjà changé pas mal d’habitudes. Plus ça va aller, plus la pratique de l’alpinisme au coeur de l’été va devenir compliquée. […] Nous sommes en train de réduire la période pendant laquelle on vend plusieurs ascensions à l’avance. Le mont Blanc, c’est ce qu’il y a de plus en plus emblématique, c’est très connu, très observé. Et aussi particulièrement impacté au réchauffement climatique, notamment la montée au refuge du Goûter. Mais on fait les mêmes observations sur d’autres sommets même si proportionnellement, les conséquences sont un petit peu moins importantes.
Si, pendant la période du 15 juillet au 15 août, les conditions permettent d’aller au mont Blanc, sera-t-il possible d’effectuer une réservation de dernière minute ?
Bien-sûr. Vous avez tout résumé : si jamais les conditions sont là, et que l’on a une demande du client, on essaiera d’y répondre favorablement. Sous réserve d’avoir des professionnels disponibles mais aussi des places en refuges. Parce que toute la difficulté de l’ascension du mont Blanc réside aussi dans le fait d’avoir des places dans les hébergements. Et aujourd’hui, la plupart de la commercialisation de l’ascension au mont Blanc se fait longtemps en avance parce que les clients veulent avoir de la visibilité sur les places en refuges.
La Fédération Française des Clubs Alpins et de Montagne (FFCAM) a récemment validé une ouverture anticipée historique de ses refuges dans le massif du Mont-Blanc à partir du 15 mai 2023, au lieu de juin habituellement. Pensez-vous que les clients répondront présents à cette période ?
L’avancée de l’ouverture des refuges est le fruit d’une concertation avec la FFCAM, puisque nos activités d’alpinisme ont tendance démarrer de plus en plus tôt. Par exemple, cette saison, nos premiers stages d’alpinisme sont déjà prévus pour fin avril. Mais c’est sûr qu’aujourd’hui, la demande sur cette nouvelle saisonnalité n’est pas très importante. On voit qu’elle est en train de prendre - à nous de créer les nouvelles tendances. Peut-être que pendant quelques années, il n’y aura pas une très grosse fréquentation à cette période. On espère installer, au fil du temps, cette nouvelle habitude qui va devenir indispensable et déterminante pour continuer de pratiquer l’alpinisme.
Vous demandez désormais une expérience obligatoire de deux jours avec crampons avant l’ascension du mont Blanc. Pourquoi ?
L’idée, c’est de ne plus permettre à des clients n’ayant aucune expérience en alpinisme de s’inscrire sur nos séjours au mont Blanc. Ce qui est consécutif à l’évolution des conditions que l’on observe à la sortie de l’arête des Bosses qui s’est vraiment raidie depuis quelques années.
Est-il actuellement possible de réserver une excursion au mont Blanc cet été ?
Aujourd’hui, il ne reste presque plus de places. Le seul créneau encore disponible, c’est la fin de saison, en septembre. Une situation assez habituelle pour une mi-mars. […] Le système de réservation fait que nos clients bouclent leur séjour très longtemps à l’avance. Se rajoute par-dessus le fait qu’il y ait, au vu de notre choix de ne pas commercialiser à l’avance la période du 15 juillet au 15 août, moins de places que l’année précédentes. [Historiquement, la Compagnie des Guides encadrait à peu près 500 personnes sur le mont Blanc par an, un nombre diminué à 350 à la suite de sa politique de diversification, initiée en 2018. Cette année environ 280 personnes ont pu réserver, ndlr].
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